Témoignage de Carnot, en République centrafricaine : « des images extrêmement difficiles »

Le 28 mars dernier les derniers musulmans encore réfugiés dans l'église de Carnot ont quitté la RCA pour le Cameroun.
Le 28 mars dernier, les derniers musulmans encore réfugiés dans l'église de Carnot ont quitté la RCA pour le Cameroun. ©Remi Djian/MSF

Entre janvier et mars derniers, Dramane Kone, était coordinateur des projets MSF à Carnot, à l’Ouest de la République centrafricaine (RCA), où, depuis 2010, MSF travaille à l’hôpital de la ville. Il revient sur les passages successifs des différents groupes armés actuellement en présence en RCA, sur les violences qui les ont accompagnés, et sur le changement de la situation dans une ville jusqu’à récemment épargnée par la violence.

« Il y un an, en mars 2013, lorsque les ex-Sélékas sont arrivés à Carnot, il n’y a pas eu de violences majeures, pas d’impact direct sur la population ni sur nos projets. Plus tard, en décembre 2013, la situation s’est dégradée et les équipes MSF ont commencé à recevoir des victimes de plaies par balle venant, majoritairement, de Baoro, une ville située au Nord de la sous-préfecture de Carnot. Au même moment, alors que la population musulmane de Carnot commençait, pour sa part, à quitter la ville, des habitants de Baoro eux rejoignaient Carnot.

Sur le temps de ma mission, le contexte a radicalement changé. Le 20 janvier 2014, les ex-Sélékas ont quitté Baoro, où ils protégeaient la population musulmane, pour rejoindre Carnot et les vols, pillages, exécutions sommaires publiques ont commencé. L’effet sur la population a été immédiat et un sentiment de psychose s’est installé. Musulmans comme chrétiens ont quitté leurs domiciles pour se regrouper sur des sites, en quête de protection, comme à l’hôpital de la ville où MSF travaille et qui est considéré comme une zone neutre. Certains de nos personnels centrafricains ont du cacher leurs familles dans les mines de diamants désaffectées. Depuis, Carnot n’est plus une ville sereine…

Suite au départ des ex-Sélékas de Baoro, pendant une semaine, les anti-Balakas ont racketté et harcelé les populations musulmanes qui n’étaient plus protégées. Comme ces dernières ne pouvaient plus répondre à leurs exigences, les 22 et 23 janvier, les anti-Balakas les ont attaqué. Il y a eu beaucoup de morts, la population a fui et un nouvel afflux de déplacés a eu lieu sur Carnot. Le 30 janvier, je me suis rendu sur Baoro pour y évaluer la situation après ces attaques. Les maisons étaient brûlées, des corps calcinés jonchaient le sol… Ces images étaient extrêmement difficiles et violentes. Tout était pillé, dévasté, ça tirait encore en ville. Nous sommes allés à l’église où 5 000 personnes avaient trouvé refuge. Il y avait des blessés mais il était impossible de les transporter vers Bouar, où MSF gère un programme médico-chirurgical, à cause des barrages anti-Balakas sur la route qui ne les auraient pas laissé passer. Alors nous les avons ramenés à Carnot. Sur la route, nous avons vu des colonnes de centaines de personnes fuyant Baoro pour Carnot, des femmes et des enfants surtout. Beaucoup ont ensuite afflué vers la gare routière de Carnot, espérant monter à bord de n’importe quel moyen de transport pour quitter le pays, fuir vers le Tchad.

Dans la nuit du 30 au 31 janvier, des ex-Sélékas sont remontés du Sud vers Berberati et sont passés par Carnot. En chemin, ils ont largement pillé et volé, des moyens de transport surtout afin de faciliter leur repli. Ils sont arrivés sur Carnot dans la soirée, ils pillaient dans le voisinage de notre base depuis 19h. A 2 heures du matin, ils étaient chez nous, ils voulaient nos véhicules. Nous n’avons pas résisté, nous avions des armes pointées dans le dos, nous avions peur mais nous sommes restés calmes. Est-ce grâce à notre attitude ? Ou parce que deux jours plus tôt nous prenions un de leurs blessés en charge et l’avons évacué vers notre projet chirurgical de Paoua ? Ou parce que tous les deux jours nous allions les voir pour leur répéter qui nous sommes, ce que nous faisons, en quoi consiste notre mandat ? Toujours est-il qu’ils ont finalement renoncé à prendre le véhicule MSF qu’ils convoitaient. Ils nous ont dit : « MSF, on sait que vous soignez tout le monde, musulmans comme chrétiens, est ce que vous nous pardonnez ? » et ils sont partis, avec de l’argent certes mais c’est tout. On a limité la casse... Le 31 janvier au matin, tous les ex-Sélékas étaient regroupés à 5 km de la ville, puis ils sont partis. Les gens qui étaient jusque là restés terrés chez eux ont pu recommencer à sortir. Nous avons alors cru à un retour au calme.

Mais le lendemain, le 1er février, des nouveaux groupes anti-Balakas, très virulents, venant de Baoro et de Bozoum, sont à leur tout arrivés. Les 2, 3 et 4 février, ils ont exécuté, tué des gens, pris des personnes en otage. Ils ont commencé à menacer les musulmans réfugiés dans l’enceinte de l’église. Le 6 février, 30 hommes de la Mission Internationale de Soutien à la Centrafrique (MISCA) sont arrivés et se sont déployés à l’église. Ca n’a pas empêché les anti-Balakas de tirer sur une centaine de musulmans réfugiés dans la cour d’une maison. C’était le 7 février. Nous y sommes allés, j’ai compté une dizaine de cadavres… Plus de 86 personnes étaient prisonnières, des femmes et des enfants surtout, assis là, les larmes aux yeux. Mais nous n’avons pas eu l’autorisation de les faire sortir. C’était trop dangereux pour eux, pour nous aussi. Il y avait quelques blessés, des malades, les anti-Balakas ont accepté qu’on les prenne avec nous. Parmi les corps, certains étaient encore vivants, mais ils ne nous ont  pas laissé les emmener : « si tu insistes, on les abat devant toi ! ». Dehors, un enfant avait été blessé à l’arme blanche, il a fait partie des 14 personnes que nous avons pu évacuer. Sur le trajet nous avons été à plusieurs reprises cernés par des hommes armés, nos patients ont été menacés, « ce sont nos prisonniers, il faudra les ramener ». Finalement, nous avons contacté la MISCA qui a pu aller chercher les 86 prisonniers et les ramener à l’église où tous les musulmans de la ville ont été regroupés. Des chrétiens ayant hébergé/caché des musulmans chez eux et accusés de « collaboration » par les anti-Balakas s’y réfugient aussi, surtout la nuit, par crainte d’éventuelles représailles.

Le 8 février, suite à des affrontements entre anti-Balakas et MISCA. Nous avons reçu 12 blessés à l’hôpital. Le 12 février, les anti-Balakas ont à nouveau attaqué la MISCA. Un des soldats a été grièvement blessé. Nous devions évacuer, par avion, quatre blessés musulmans vers notre programme de Paoua. L’avion avait atterri, il nous attendait. Au moment où notre ambulance s’est mise en route pour rejoindre la piste de décollage, aux alentours de l’église, une cinquantaine d’hommes surexcités, très énervés, nous ont bloqués. Il a fallu longuement négocier, nous leur avons rappelé que deux jours plus tôt, nous avions pris en charge et évacué deux de leurs blessés. Encore une fois, le fait que nous soignions tout le monde nous a sauvé la mise et nous avons pu passer. Un de nos médecins est resté sur place pour soigner le soldat de la MISCA. 50 minutes plus tard, l’avion est revenu le chercher, il avait une jambe fracturée et son artère fémorale avait été touchée, il agonisait et il a finalement survécu. Ce jour là aussi on a eu peur, on a tous été secoués, toute l’équipe a alors pris conscience que le contexte à Carnot avait beaucoup changé.

Entre le 21 janvier et le 8 février, nous avons pris en charge 70 blessés. Le 1er mars, suite à de nouveaux affrontements, l’équipe chirurgicale mobile est venue de Bangui soigner sur place de nouveaux blessés et en référer d’autres vers la capitale. Le 11 mars dernier, environ 200 musulmans déplacés à l’église ont pu partir vers le Cameroun, mais il reste toujours plus de 900 personnes enfermées sur ce site. Si elles sortent elles risquent le lynchage. Nous avons initié des activités d’urgence sur ce site. En février, nos équipes y ont dispensé 950 consultations médicales. Nous continuons à nous y rendre deux fois par semaine et, à chaque fois, 65 consultations sont menées, essentiellement pour des cas de paludisme dont le pic saisonnier approche. Nous y menons aussi des travaux logistiques pour améliorer les conditions de vie et d’hygiène, assurons l’approvisionnement en eau et distribuons des biens de première nécessité (couvertures, savons, matelas etc.) A l’hôpital, nous avons mis en place le plan de prise en charge et de gestion d’afflux de blessés. En ce qui concerne Baoro, tous les musulmans ont fui et le reste de la population est réfugiée en brousse. MSF envisage de mettre en place des dispensaires mobiles pour ces personnes privées d’accès aux soins.

Je ne sais pas trop comment va évoluer la situation à Carnot. Sangaris va quitter la ville, la MISCA devrait être renforcée mais la situation peut, à nouveau, dégénérer à tout moment. »

Le 28 mars dernier, après le recueil de ce témoignage, la plupart des musulmans encore réfugiés dans l'église de Carnot ont quitté la RCA pour le Cameroun à bord de six camions escortés par les troupes de la MISCA.

MSF est présente en RCA depuis 1997 et mène actuellement 7 projets réguliers (Batangafo, Carnot, Kabo, Ndélé, Paoua, Bria et Zémio) et 7 projets d'urgence (Bangui, Berbérati, Bouar, Boguila, Bocaranga, Bossangoa, Bangassou, ainsi que des dispensaires mobiles dans le Nord-Ouest du pays). Plus de 300 expatriés et plus de 2 000 employés nationaux travaillent actuellement pour MSF en RCA. Des équipes MSF mènent des acticités d'urgence pour les réfugiés centrafricains au Tchad, au Cameroun et en République démocratique du Congo.

 

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