Conflit au Moyen−Orient : comment les équipes MSF se mobilisent
Depuis le début de l'escalade du conflit au Moyen-Orient, amorcée le 28 février par les premières frappes menées par les forces américaines et israéliennes en Iran, les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) adaptent leurs interventions et se préparent à différents scénarios. En Iran, les activités de l'association restent pour l’instant limitées et l’accès à l’information est fortement contraint. Au Liban, les équipes MSF renforcent notamment leurs interventions à destination des personnes déplacées. En parallèle, MSF revoit également son positionnement régional − notamment dans les pays voisins en cas de mouvements de population − et sécurise ses chaînes d’approvisionnement. Entretien en six questions avec William Hennequin, directeur des opérations de MSF.
Que fait MSF aujourd'hui dans les pays touchés par cette escalade du conflit ?
William Hennequin − Depuis le début des hostilités, nos trois priorités sont : la sécurité de nos équipes, la continuité des opérations dans la région et notre préparation à de possibles scénarios d’intervention malgré la fermeture partielle d’espaces aériens ou d’aéroports, qui complique les mouvements et l'approvisionnement. MSF est très présente dans la région, avec quelque vingt projets réguliers dans plusieurs pays (Iran, Syrie, Yémen, Irak, Liban, Jordanie, Palestine), qui continuent de fonctionner avec des niveaux d’activité très variables selon les contextes.
Nous faisons tout pour nous préparer à répondre aux besoins des populations tout en veillant à la sécurité de nos équipes et en nous coordonnant avec les acteurs locaux. Il est très difficile de prévoir la suite des événements, aussi bien en termes d’accès aux pays concernés, de possibilité d’approvisionnement que de besoins en matière de soins de santé, mais nous mettons tout en œuvre pour être capables de proposer une réponse rapide et adaptée, tout en protégeant notre personnel.
Quel est l’enjeu principal aujourd’hui pour MSF au Liban ?
C’est au Liban que nous sommes le plus mobilisés actuellement. Le pays est lourdement touché par des frappes aériennes et l’armée israélienne a délivré des ordres d’évacuation concernant une grande partie de Beyrouth sud, entraînant des déplacements massifs de population, en plus de ceux déjà provoqués par les bombardements.
Malgré les évolutions rapides de la situation et les contraintes de mouvement, nous nous efforçons de maintenir, quand c'est possible, nos activités existantes, tout en essayant de répondre aux besoins des personnes déplacées. Nous déployons des cliniques mobiles, notamment pour les personnes qui se sont réfugiées dans des abris, nous distribuons des biens de première nécessité et de l’eau, et nous tenons prêts à répondre à des besoins en traumatologie.
En Iran, quelles sont vos activités et comment MSF s’adapte-t-elle à la situation ?
Nos activités en Iran, où nous travaillons depuis trente ans, sont limitées à des projets autorisés par les autorités nationales, dans trois zones : le sud de Téhéran, Kerman et Mashhad, principalement auprès de communautés marginalisées avec un accès limité aux soins, en particulier aux soins de santé primaires et à la prise en charge de maladies chroniques.
Dans le contexte actuel, nos capacités sont restreintes par plusieurs facteurs. À Téhéran, les activités ont été suspendues en raison de l’intensité des bombardements et des contraintes de sécurité. De plus, la communication avec nos équipes en Iran est très difficile et les coupures d’Internet rendent l’accès à l’information en temps réel quasi impossible.
Nos cliniques de Mashhad et Kerman restent toutefois ouvertes. Nous avons proposé aux autorités de renforcer notre appui − notamment en élargissant les horaires d’ouverture de notre clinique de Mashhad et en soutenant davantage le système de santé. Nous attendons leur réponse. Pour l’heure, notre capacité à comprendre finement le contexte et les besoins reste très limitée.
MSF anticipe des mouvements de population : comment l'association s’y prépare−t−elle ?
À ce stade, aucun déplacement massif n’a été observé, mais nous restons prêts à nous mobiliser. En cas de mouvements de population, les principaux pays concernés seraient la Turquie, l’Irak et, dans une moindre mesure, l’Arménie.
Se préparer ne signifie pas que MSF va se déployer partout. Dans l’immédiat, l’important est d'identifier des scénarios possibles, de répertorier des points de passage et des zones d’accueil probables, de vérifier les capacités locales (structures existantes, acteurs humanitaires déjà sur place, possibilités de transferts des patients vers des hôpitaux), de discuter de notre espace de travail avec les autorités concernées et de mettre en place des options logistiques (stocks, acheminements, ressources humaines) mobilisables rapidement si l’afflux se concrétise.
Qu’est-ce qui change, avec ce conflit, du point de vue de l’approvisionnement ?
L’escalade du conflit perturbe les déplacements dans la région et cela impacte notre chaîne d’approvisionnement. Nous devons tenir compte des fermetures d’aéroports et anticiper les délais d’importation, qui risquent de s’allonger. Nous travaillons à clarifier nos possibilités d’approvisionnement, en faisant notamment le point sur l’état de nos stocks et de nos capacités dans plusieurs pays de la région, comme l’Afghanistan, le Pakistan, la Turquie ou l’Irak. Nous examinons également les axes d’acheminement possibles selon différents scénarios, en tenant compte du fait que nos entrepôts de Dubaï, où se trouve l’une des principales centrales logistiques de MSF, pourraient ne pas être accessibles par voie aérienne.
MSF se prépare-t-elle à des risques spécifiques ?
Les installations nucléaires et pétrochimiques sont ciblées ou exposées aux bombardements, et l’impact sanitaire sur la population pourrait être très grave et nécessiter une réponse spécifique. Nous nous préparons à prendre en charge des patients liés aux risques CBRN (chimique, biologique, radioactif et nucléaire) et à la prévention de l’exposition de nos équipes. Pour cela, nous passons en revue nos analyses précédentes et nous mettons à jour nos protocoles. C’est cependant un travail que nous menons systématiquement quand nous sommes amenés à intervenir dans des pays disposant de capacités nucléaires. C’était le cas par exemple lors de la catastrophe de Fukushima (2011), ou plus récemment après l’escalade du conflit en Ukraine (2022). Il est difficile de se prémunir contre les risques nucléaires, sauf en quittant la zone et en réduisant autant que possible l’exposition aux radiations.