Rohingyas : « il n’y a aucun endroit où ils sont en sécurité ni physiquement, ni psychiquement »
En 2017, 750 000 Rohingyas trouvaient refuge dans le district de Cox's Bazar au Bangladesh, fuyant des massacres commis par l’armée et d'une intensité sans précédent dans l'État de Rakhine au Myanmar. Aujourd’hui, ils sont plus d’un million répartis dans plusieurs camps. En janvier dernier, la Cour internationale de justice (CIJ), la plus haute cour des Nations Unies, a mené les premières audiences relatives à la plainte deposée par la Gambie contre le pouvoir birman, accusé de génocide sur la minorité musulmane rohingya. Ely Sok, responsable des projets de MSF au Bangladesh, revient sur les conditions de vie éprouvantes et les besoins immenses de cette population privée de citoyenneté et entièrement dépendante de l’aide humanitaire internationale.
En 2017, MSF a mené une enquête sur les violences qui ont provoqué l'afflux massif de Rohingyas au Bangladesh. Que révélait-elle ?
Début novembre 2017, MSF et Epicentre, sa branche spécialisée en épidémiologie, ont mené plusieurs études de mortalité rétrospective, basées sur les témoignages et les récits des personnes réfugiées dans le district de Cox’s Bazar au Bangladesh. La population totale des zones couvertes par les enquêtes était de 608 108 personnes, parmi elles 503 698 avaient fui le Myanmar après le 25 août. Les résultats ont montré qu’au moins 6 700 personnes, dont 730 enfants, ont été tuées au Myanmar, dans l'État de Rakhine, entre le 25 août et le 24 septembre 2017. Au moins 71% de ces décès étaient dus à la violence. Certaines personnes nous ont raconté que des familles entières étaient décédées dans leurs maisons après que l’armée y avait mis le feu. L’ampleur et la nature des violences mises au jour étaient effroyables et encore le nombre de décès était sous-estimé car par définition, ce genre d’enquêtes n’inclut que les familles dont au moins une personne a survécu, et qui ont pu trouver refuge au Bangladesh.
Je me suis rendu dans les camps en 2018 et à ce moment-là, il n’y avait que de la terre. Aucun bâtiment en dur, que des abris. Cependant, l’aide était bien plus importante, notamment en termes d’accès aux soins et à l’eau, à l'hygiène et à l’assainissement. Tous les principaux acteurs humanitaires étaient mobilisés. Et puis à partir de 2019, cette aide s’est subitement réduite car une urgence en chasse une autre. Les médias et la communauté internationale se sont désintéressés des Rohingyas et les donateurs se sont progressivement retirés.
Neuf ans plus tard, les camps de Cox’s Bazar sont toujours là. Quelles sont les perspectives d’avenir pour toutes ces personnes ?
Les Rohingyas ne sont ni acceptés ni reconnus par le pouvoir birman. Depuis les années 1960, ils subissent des persécutions allant de l’anéantissement de leurs droits fondamentaux aux massacres de masse, jusqu’au recrutement forcé dans le conflit en cours au Myanmar, par les deux parties au conflit d’ailleurs. Des milliers de Rohingyas continuent de fuir l'État de Rakhine vers le Bangladesh aujourd’hui, pour fuir la guerre et les persécutions. Et même si un retour au Myanmar devenait possible - ce qui semble aujourd’hui irréaliste -, la question de la citoyenneté resterait entière puisqu’elle leur a été retirée en 1982.
On ne peut pas parler d’une seule voix au nom de tous les Rohingyas. Certains savent qu'une réinstallation au Myanmar ne sera pas possible à court ou moyen terme et cherchent une issue, que ce soit au Bangladesh ou en prenant tous les risques pour fuir les camps par la mer, vers la Malaisie. La majorité, contrainte de vivre en exil dans les camps à la frontière bangladaise depuis près de dix ans, veut rentrer dans l’Etat de Rakhine, car c'est leur terre d'origine, mais seulement avec des droits, des garanties de sécurité et une citoyenneté retrouvée. En l’état actuel des choses, il n'y a aucun endroit où ils sont en sécurité ni physiquement, ni psychiquement et c’est tragique. Ils sont aujourd’hui apatrides au Bangladesh et dépendants de l'aide humanitaire qui diminue chaque année, dans l’indifférence totale de la communauté internationale.
Quelles sont les conséquences de cette dépendance ?
L’interdiction de quitter les camps et de travailler au Bangladesh, combinée à la baisse de l’aide internationale, place les Rohingyas dans un mode de survie. Entre 2022 et 2024, de plus en plus de groupes armés se sont formés à l’intérieur des camps, entraînant le développement du trafic de drogues et d’êtres humains ainsi que des kidnappings. Les gens vivaient dans la peur, se retrouvaient au milieu de tirs croisés, ils n’osaient pas sortir de chez eux. Depuis, des alliances se sont formées entre les groupes, apaisant légèrement la situation sécuritaire.
L’impossibilité de subvenir à leurs besoins, associée aux traumatismes de ce que ces personnes ont vécu au Myanmar, le déplacement, les violences, l’absence de perspectives, a également un impact considérable sur la santé mentale de la population. Nos équipes recensent des besoins colossaux, notamment en termes psychiatriques, qu’elles sont les seules à gérer à l’heure actuelle et qui constituent l’une de nos priorités d’action. Laisser les gens sortir des camps, pouvoir travailler, ne plus dépendre entièrement de l'aide extérieure est essentiel, notamment pour améliorer la santé mentale de la population.
Quels sont les domaines les plus touchés par la baisse de l’aide internationale ?
Tous les domaines liés à l’aide humanitaire fournie à la population rohingya sont touchés avec des conséquences sur la santé des personnes. L'accès à l'eau, par exemple, représente un véritable problème. Il n’y a pas assez de points d'eau, de latrines, de douches, de savon. Les pompes à eau tombent en panne et ne sont pas réparées. On voit très concrètement l‘impact de ces problèmes d’accès avec les épidémies de gale que nous n’arrivons pas à endiguer. Les Rohingyas vivent dans les mêmes abris composés de bâches, de bambou et de plastique depuis 2017. Ils ne peuvent ni laver correctement leurs vêtements ni leurs habitations. Pour stopper ces épidémies récurrentes, il faudrait tout reconstruire.
Quels sont les besoins médicaux identifiés par MSF sur le terrain ?
MSF gère deux hôpitaux: “l’hôpital sur la colline” et l’hôpital mère-enfant de Goyalmara. MSF est la seule organisation à gérer des lits d'hospitalisation dans les camps, pour une population de plus d’un million de personnes. Nos équipes reçoivent de nombreux enfants mais en raison de la saturation de notre capacité d’accueil, elles tentent de les transférer vers d’autres structures pendant la saison des pluies. Or tous les hôpitaux autour des camps sont également remplis de patients. Tout le système de santé est en tension avec un nombre insuffisant de lits, de centres de consultations et d’acteurs sur place. Beaucoup d'ONG financées par des donateurs privés sont censées ouvrir des structures de santé et ne le font pas, ou à moitié, par manque d’investissement en ressources humaines.
Autre enjeu pour nos équipes : la prise en charge des survivantes de violences sexuelles. Les Rohingyas ne pouvant pas sortir des camps, les femmes victimes de violences sexuelles sont placées dans des abris temporaires situés dans d’autres camps avant de rejoindre finalement leur foyer car il n’existe pas de solutions de mise à l’abri sur le long terme. Là encore, le système mis en place est inadéquat pour protéger ces femmes.
Bien qu’il y ait des centres de santé dans chaque camp, MSF reste l’unique acteur médical fournissant des services en continu sans interruption de médicaments et/ou de personnel médical notamment pour le traitement de la gale, le suivi des maladies chroniques et le référencement des cas les plus graves vers nos hôpitaux.