[Podcast] NO FILTER #14 : « Ils nous ont vendues aux hommes »

no filter saison 4 ep 1
© Jean Mallard

Dans ce nouvel épisode de No Filter, le podcast de Médecins Sans Frontières, l’ancien chef de mission en Libye, Sacha Petiot, raconte le sort de 180 personnes, interceptées en mer Méditerranée par les garde-côtes libyens, et ramenées en Libye après des heures sur une embarcation fragile, au péril de leurs vies. De retour dans l’enfer libyen, elles sont trimbalées d’un centre à l’autre, jusqu’à un hangar sur la côte, dans des conditions de détention inhumaines. 

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On intervient dans l’un des centres de détention qui se trouvent sur la côte à l'ouest de Tripoli, dans la ville de Zouara. Et donc, on apprend qu’à peu près 180 migrants, qui avaient été interceptés en mer après avoir attendu six heures - ils avaient passé une quinzaine d'heures sur le bateau - avaient été ramenés au port de Tripoli. Et là, il n’y avait aucun centre de détention qui voulait les prendre.

Ils sont transférés dans une ville côtière proche de Zouara, Sabratha. On décide de préparer une équipe pour aller voir ce qu'il en est et s'il y a des besoins de première nécessité ou des soins qu'on peut apporter. 

On est guidés dans une sorte de petit chemin qui nous amène à une parcelle militaire et là, on se retrouve avec une quarantaine ou une cinquantaine de miliciens, la plupart armés. Il y avait des véhicules de combat aussi, des espèces de land cruiser avec des mitrailleuses montées, et donc un grand hangar clos, fermé. Mais on voyait aussi un certain nombre de miliciens qui tournaient, il y avait des allées et venues. Il y avait une sorte de tension.

Et puis les portes du hangar s’ouvrent : ils font sortir un petit groupe de femmes, une vingtaine ou une trentaine de femmes en majorité érythréennes, mais il y avait aussi des personnes d’Afrique de l'Ouest. Il y avait deux bébés qui étaient là, en bas âge. Après, ils font s’asseoir en ligne les autres personnes comme ça, une par une, les unes devant les autres. Ils les avaient regroupés par origine, les gens qui venaient d'Afrique de l'Ouest ensemble, les Soudanais ensemble, les gens qui venaient du Maghreb ensemble.

Et puis, on voit les personnes qui vraiment... chacun réagit différemment... mais elles étaient livides, traumatisées. Tout le monde avait très peur : ils revenaient de la mer, ils avaient été interceptés et transférés ici. Personne ne leur avait parlé, ils ne savaient pas où ils étaient. Ils ne savaient pas qui les détenait, ni où est-ce qu'ils allaient être emmenés.

Nos docteurs commencent à faire le triage et voir les cas qui ont des besoins urgents. Donc, il y avait une appendicite, des cas de brûlures, ce qu'on retrouve régulièrement. Pour les personnes qui reviennent de la mer, il y a le mélange du carburant avec l'eau de mer qui brûle la peau. Parfois, ils ne peuvent pas bouger parce qu'ils sont complètement contrits dans ces bateaux pneumatiques et ils ont de larges brûlures sur le corps.

Et donc là, il y avait certains francophones, des maliens, qui s'approchent et qui m'expliquent: « non mais, on n'a pas mangé depuis qu'on est revenus de mer, donc ça fait un jour et demi ». Ils ont tiré toute la nuit à balles réelles dans le hangar, les personnes qui ont essayé de résister se sont fait frapper. Effectivement, on avait eu une ou deux personnes avec des cicatrices fraîches ou en tout cas des bleus au visage.

Ce n’est pas un marché de vente aux esclaves mais on est quand même dans une situation où leur sort n'est pas scellé, on est en train de débattre de ce qui va se passer pour ces personnes-là. On avait fait le premier tour au niveau des soins et les personnes n’avaient ni bu, ni mangé, donc on décide d'aller chercher une collation pour tout le monde, le temps de revenir et de voir un peu ce qui allait en être. Et le temps de revenir - on a dû partir 45 minutes - il y avait deux bus qui étaient là, il y avait toutes les femmes qui étaient dedans et une partie des hommes. Et le reste avait été remis dans le hangar, donc je dirais que sur les 180 dont on nous avait parlé, la moitié était dans ces bus.

On s'approche du bus et à ce moment-là, les femmes se mettent à hurler, à crier et à pleurer. On les avait faits entrer de force dans le bus, et ils ne savaient pas où ils allaient, ils n'avaient aucune idée en fait. Tous les hommes étaient entravés, ils avaient les mains liées dans le dos. On essaie de comprendre où est-ce qu'ils vont être envoyés parce que ce n’était pas clair non plus, même pour nous. Il y avait quand même un certain nombre de miliciens armés, pas tous identifiés. Il y avait des gens en uniforme et d'autres aussi habillés tout de noir, c'est une région où il y a aussi des groupes radicaux.

C'était terrible puisque ces personnes nous demandaient qu'on les libère, on était présents, on était là mais on ne pouvait pas les libérer. La seule chose qu'on pouvait leur dire, c'est où on nous disait qu'ils allaient les emmener et essayer de les suivre dans ce centre de détention les prochains jours pour voir s'ils y avaient bien été emmenés et comment ils avaient été traités. 

Cette situation est assez lourde, assez tendue avec le bus, les femmes qui hurlaient fort et qui demandaient qu'on les libère. Certaines s'adressaient directement aux miliciens en leur disant « mais laissez-nous sortir, on vous paye », « we will pay you money », elles ne voulaient absolument pas être emmenées. J’avais discuté avec une femme ivoirienne qui était totalement abattue, elle était assise en larmes et elle me glisse en français : « Ils nous ont vendues aux hommes ».

Au final, avec cette tension, ils ont laissé sortir le groupe de femmes un moment - la vingtaine qui était là - mais la situation commençait à se tendre. Les miliciens parlaient plus fort, ça s'agitait et on a compris aussi que notre présence était l’obstacle majeur au transfert et qu'on n'allait pas pouvoir négocier leur libération. On ne pouvait rien faire à ce moment-là. Avec le nombre d'acteurs armés, on décide à un moment de faire la distribution à l’intérieur du hangar parce qu’on on est venus pour ça. C’était assez terrible, c'était suffocant. Ça sentait très mauvais, il n’y avait pas de toilettes, ni rien. Les gens étaient… il n’y avait pas de lumière. C'était un ancien… je ne sais pas si c’était agricole ou ce qu'il y avait dedans, mais il y avait des vieilles machines dans le fond, et ces migrants qui étaient par groupes.

Il y a des personnes qui sont très déçues, agitées, pas de manière violente mais qui ne veulent pas prendre la nourriture. Il y en a qui sont totalement amorphes. On voit qu'elles sont complètement cassées. Elles prennent les choses machinalement sans regarder. 

Et en sortant, les deux bus avaient disparu : tout le monde avait été emmené, donc les femmes aussi.

Trois jours après, on a pu avoir accès à l’un des centres de détention où ils avaient été transférés. Mais on n'a pas pu voir tout le monde et ça, c'est une des problématiques : sur les 180 personnes qui sont ramenées, il y en a 130 qui sont emmenées dans les centres de détention officiels. Après deux jours de transfert, on passe à 70. Donc qu'est-ce qui se passe avec toutes ces personnes ? Est-ce qu’au mieux elles arrivent à s'échapper ? Tant mieux si c’est le cas. Est-ce qu’elles payent pour qu'on les laisse partir ? Est-ce qu'elles sont échangées ou données dans d'autres réseaux de trafiquants ? Ou autres ?

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