Libye : une situation intenable dans des centres de détention surpeuplés

Un centre de détention dans la région de Tripoli. Libye, 2017.
Des femmes détenues dans un centre de détention dans la région de Tripoli. Libye, 2017. ©Guillaume Binet/Myop

Alors que le nombre de personnes interceptées en mer Méditerranée et ramenées en Libye par les garde-côtes libyens, soutenus par l’Union européenne, est en forte hausse, la situation empire dans les centres de détention libyens où sont transférés les rescapés une fois à terre.

Médecins Sans Frontières appelle à ce que cesse la détention arbitraire des réfugiés, demandeurs d’asile et migrants qui sont ainsi ramenés et débarqués dans les ports libyens.

Près de 12 000 personnes ont été ramenées en Libye alors qu’elles tentaient de traverser la Méditerranée d’après les agences des Nations unies depuis le début de l’année. Les interceptions en mer se déroulent presque quotidiennement, et une fois débarqués, les rescapés, y compris les enfants non accompagnés ou les personnes sévèrement malades, sont transférés dans les centres de détention dits « officiels » situés le long des côtes libyennes. En conséquence, les équipes MSF sur le terrain à Misrata, Khoms et Tripoli ont constaté une nouvelle augmentation du nombre de personnes dans les centres de détention où elles interviennent et une nette détérioration de leur situation.

« Ils n’ont aucune idée de ce qui va leur arriver »

« Cela fait plus d’un an que je travaille sur place, je n’ai jamais vu les centres de détention de la région de Khoms et Misrata aussi remplis ; la situation est effrayante, rapporte un médecin MSF. Les patients que j’ai soignés en consultation souffrent de brûlures au deuxième degré, de la gale, d’infections respiratoires, de déshydratation. Quand nous sommes arrivés, la plupart des détenus n’avaient pas de vêtements, ils ont été perdus pendant la traversée. Ils n’ont que les serviettes que nous leur avons données. Les gens sont anéantis : ils sont dans un état de panique, avec des signes de stress post-traumatique. Leur fragilité est accentuée par l’absence de perspective : ils n’ont aucune idée de ce qui va leur arriver, ils me demandent sans cesse quand le Haut Commissariat pour les réfugiés va venir, combien de temps ils vont devoir rester là, et nous n’avons pas de réponse. »

À Tripoli, en l’espace d’une journée, Médecins Sans Frontières a récemment apporté une assistance médicale à 319 personnes interceptées en mer et amenées dans un centre de détention. La majorité de ces rescapés avait été retenus captifs par des trafiquants durant plusieurs mois avant de tenter la traversée de la Méditerranée.

« Des personnes qui viennent de frôler la mort en mer, qui ont déjà pour nombre d’entre elles enduré des niveaux de violence et d’exploitation extrêmes en Libye et au long de leur parcours, ne devraient en aucun cas être envoyées dans un système de détention arbitraire, dangereux et qui les exploite », rappelle Karline Kleijer, responsable des urgences chez MSF. Victimes de violence sexuelle, de la traite des personnes, de tortures et de maltraitance, enfants sans aucun membre de leur famille ou tuteur pour les accompagner, personnes présentant des troubles mentaux ou de grave problèmes médicaux, femmes enceintes ou allaitantes, font partie des personnes parmi les plus vulnérables que les équipes MSF voient au quotidien dans les centres de détention libyens. La plupart y sont transférés après avoir été interceptés en mer.

Centres de détention de la région de Khoms et Misrata en juillet 2018.
 © MSF
Centres de détention de la région de Khoms et Misrata en juillet 2018. © MSF

Anne Bury, coordinatrice médicale adjointe pour MSF en Libye était récemment dans la région de Khoms et Misrata : « Il y avait plus de 300 personnes, y compris de très jeunes enfants, enfermées dans un centre de détention qui pouvait contenir 120 personnes au maximum. Il n’y pas d’aération et dans la chaleur étouffante les détenus manquent d’eau potable. Ils n’ont accès qu’à un mélange d’eau de mer et d’eaux usées. Dans une des cellules, il y avait environ 150 personnes qui restaient nuit et jour sans être autorisées à en sortir. La situation dans les centres de détention est intenable. Il y a beaucoup de tensions, et les gens sont exposés à toutes sortes d’abus, leur sécurité ne peut pas être garantie. Nous avons noté des blessures et des fractures. Des détenus auraient tenté de s’évader. Certains ont commencé une grève de la faim. Des centres de détention qui avaient été fermés l’année dernière suite aux opérations de rapatriement ont maintenant rouverts », explique-t-elle.

La nature volontaire des évacuations vers le pays d’origine est par ailleurs questionnable

Les programmes d’évacuation, conduits par l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) sous l’égide des Nations unies, ont été renforcés en fin d’année 2017 pour permettre de sortir des réfugiés et migrants de leur détention arbitraire. Ces programmes ne bénéficient qu’à une proportion limitée de la population totale des réfugiés et migrants qui se trouvent actuellement en Libye, et qui continuent d’arriver dans le pays. La nature volontaire des évacuations vers le pays d’origine est par ailleurs questionnable dans la mesure où elles sont proposées à des personnes qui sont détenues dans des conditions effroyables et arbitraires et n’ont pas d’autres moyens officiels de sortir des centres de détention.

Centres de détention de la région de Khoms et Misrata en juillet 2018.
 © MSF
Centres de détention de la région de Khoms et Misrata en juillet 2018. © MSF

« Les gens ramenés en Libye sont coincés : être enfermé dans une prison libyenne et un jour ou l’autre être rapatrié est l’unique perspective qui leur est fournie. Mais pour beaucoup de ces personnes, qui ont fui leur pays d’origine pour demander l’asile, le retour n’est pas possible, poursuit Anne Bury. Les réseaux criminels sont alors leur seule alternative pour pouvoir continuer leur parcours et espérer trouver refuge et sécurité. Ces réseaux, que l’Europe dit vouloir démanteler, ont un monopole pour organiser les mouvements des personnes les plus vulnérables, laissées sans autre alternative. »

Certains détenus sont enfermés durant une longue période, d’autres disparaissent du jour au lendemain et peuvent se retrouver à nouveau dans les mains de passeurs et de trafiquants. Il n’y aucun système d’enregistrement en place qui garantisse le suivi des personnes : il est ainsi impossible de confirmer ce qu’il advient d’une personne quand elle est débarquée en Libye, ni une fois entrée dans un centre de détention.

La situation actuelle est en grande partie le résultat des efforts des gouvernements européens pour empêcher à tout prix les réfugiés, migrants et demandeurs d’asile d’atteindre l’Europe. Un élément essentiel de la stratégie européenne actuelle consiste à équiper, former et soutenir les garde-côtes libyens pour qu’ils interceptent les personnes en mer, y compris dans les eaux internationales, et les ramènent en Libye.

« C’est une stratégie inacceptable. Cela ne peut pas être la solution pour empêcher de nouvelles arrivées en Europe, déclare Karline Kleijer. Les réfugiés et migrants interceptés en mer ne doivent pas être ramenés en Libye, pour y être détenus sur une base arbitraire, mais amenés dans un port sûr conformément au droit international et maritime. »

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