À l'intérieur des centres de détention de migrants en Libye

Centres de détention en Libye
©Guillaume Binet/Myop

Depuis plus d’un an, Médecins Sans Frontières (MSF) propose des soins médicaux aux réfugiés, aux demandeurs d’asile et aux migrants prisonniers des centres de détention de Tripoli dans des conditions inhumaines.

Les migrants souffrent de mauvais traitements et manquent de soins médicaux. Leur détention est la cause directe des problèmes physiques et mentaux pour lesquels ils ont besoin d’attention médicale. Les équipes de MSF font tout ce qui est en leur pouvoir pour alléger ces souffrances.

Détenus illégalement, sans possibilité de recours, privés de tout contact avec l’extérieur, ils sont soumis au règne de l’arbitraire et de l’indignité dès qu’ils pénètrent dans un centre de détention.

Des réfugiés et des migrants en détention

À Tripoli, les migrants, les réfugiés et les demandeurs d’asile sont systématiquement maintenus durant de longues périodes dans des centres de détention qui dépendent du ministère de l’Intérieur.

Seules quelques organisations internationales sont en mesure de travailler en Libye en raison de l’insécurité qui y règne. L’absence de gouvernement unifié, la fragmentation du pouvoir et une pléthore de groupe armés entretiennent la violence dans plusieurs régions, y compris dans les banlieues de Tripoli, qui ont été l’an dernier le théâtre de nombreux combats entre milices lourdement armées. La situation politique est précaire, l’économie s’est effondrée et l’ordre public s’effrite progressivement.

Des hommes détenus dans le centre de Janzour aux abords de Tripoli.
 © Guillaume Binet/Myop
Des hommes détenus dans le centre de Janzour aux abords de Tripoli. © Guillaume Binet/Myop
Des détenus du centre Abu Salim auquel MSF n'a pas pus accéder depuis juin 2017.
 © Guillaume Binet/Myop
Des détenus du centre Abu Salim auquel MSF n'a pas pus accéder depuis juin 2017. © Guillaume Binet/Myop

Privés de tout

Conditions de détentions inhumaines et exploitation des migrants

En Libye, pays dénué d’État de droit, le système de détention n’est soumis à aucune réglementation. De nouveaux centres sont établis du jour au lendemain, construits par les prisonniers contraints aux travaux forcés. Ils peuvent être obligés de travailler pour acheter leur libération ou se faire extorquer d’importantes rançons. Les centres de détention ferment tout aussi soudainement, sans que l’on connaisse le sort des personnes qui s’y trouvaient.

Les personnes sont envoyées en détention après avoir été repérées en mer Méditerranée sur des bateaux de fortune et ramenées sur terre par les garde-côtes libyens. Certains sont emprisonnées car on les soupçonne d’être porteuses du VIH, de l’hépatite B ou de l’hépatite C. D’autres sont rassemblées lors de raids de nuit, arrêtées aux postes de contrôle ou enlevées dans la rue. Certains migrants sont sortis de force de voitures ou de taxis aux feux rouges puis enfermés. Une fois, dans un centre de détention, une équipe de MSF est tombée sur un groupe d’hommes, de femmes et de jeunes enfants habillés très élégamment : ils avaient été arrêtés lors d’un mariage à Tripoli.

Sans système formel d’enregistrement et de suivi des dossiers, il est impossible de savoir ce qui arrive aux migrants une fois qu’ils pénètrent dans un centre de détention. Certains sont maintenus prisonniers pendant de longues périodes, et d’autres sont transférés de centres en centres, emmenés dans des lieux tenus secrets et disparaissent du jour au lendemain.

Un nouveau groupe de gardiens dans le centre de détention d'Abu Salim.

 
 © Guillaume Binet/Myop
Un nouveau groupe de gardiens dans le centre de détention d'Abu Salim.   © Guillaume Binet/Myop

Accès aux patients refusé

Dans la ville fragmentée de Tripoli, certains centres de détention sont gérés plus fermement par le ministère de l’Intérieur que d’autres. Les groupes armés et les milices qui contrôlent certains territoires de la capitale sont de facto en charge des centres situés dans ces zones. Les changements de dynamique du pouvoir ont des impacts au jour le jour sur la gestion de ces structures.

Par conséquent, MSF peut se voir refuser l’accès aux patients détenus et doit reprendre de zéro les négociations sur l’importance de l’assistance humanitaire et la nécessité de fournir des soins médicaux aux détenus de manière continue.

Les détenus passent des mois en détention sans savoir quand ils seront relâchés.
 © Guillaume Binet/Myop
Les détenus passent des mois en détention sans savoir quand ils seront relâchés. © Guillaume Binet/Myop

Privés de tout contact avec l'extérieur 

Les migrants sont détenus sans savoir si et quand ils seront libérés. Ils sont anxieux et ont peur de ce qui les attend. Privés de tout contact avec l’extérieur, ils cherchent désespérément à faire savoir à leurs proches qu’ils sont toujours vivants.

Les détenus suspectés d'avoir le VIH, la tuberculose ou tout autres maladies infectieuses sont tenus à l'écart dans une cellule séparée.
 © Guillaume Binet /Myop
Les détenus suspectés d'avoir le VIH, la tuberculose ou tout autres maladies infectieuses sont tenus à l'écart dans une cellule séparée. © Guillaume Binet /Myop

Manque d'accès aux soins médicaux

Les personnes en détention se voient privées d’accès aux soins médicaux par les autorités. Des soins médicaux leur sont prodigués par une poignée d’organisations humanitaires, telles que MSF ou les agences des Nations unies, capables de travailler dans des environnements particulièrement instables et dangereux.

MSF se voit imposer d’importantes restrictions en matière de soins de santé. Nos médecins ne bénéficient pas d’un accès libre aux hommes, femmes et enfants détenus dans ces centres, ils ne sont pas pleinement libres de procéder au triage des patients ni de décider des patients à ausculter et à soigner. Parfois, les geôliers dissimulent certains détenus pour que nos équipes ne puissent les assister.

Un détenu tente de nettoyer une cellule avant l'arrivée de 200 nouveaux détenus.
 © Guillaume Binet/Myop
Un détenu tente de nettoyer une cellule avant l'arrivée de 200 nouveaux détenus. © Guillaume Binet/Myop

Les souffrances dues à la détention

Les médecins de MSF soignent plus de mille détenus par mois souffrant de maladies directement liées aux conditions de vie à l’intérieur des centres : infection des voies respiratoires, diarrhée aqueuse aiguë, maladies cutanées et infections urinaires. Les centres de détention ne respectent aucune norme et manquent d’une assistance médicale adéquate.

A l'intérieur du centre de détention d'Abu Salim.
 © Guillaume Binet/Myop
A l'intérieur du centre de détention d'Abu Salim. © Guillaume Binet/Myop

Des cellules surpeuplées

De nombreux centres de détention sont dangereusement surpeuplés, avec peu de lumière naturelle et de ventilation. Les bâtiments sont souvent d’anciens entrepôts ou usines, et n’ont pas été conçus pour accueillir un si grand nombre de personnes pendant de longues périodes. Dans certains centres, l'espace par personne est si limité que les gens ne peuvent pas s’allonger pour dormir la nuit.

Confiner un grand nombre de personnes dans un espace si réduit pendant plusieurs mois entraîne des douleurs musculo-squelettiques et favorise la propagation de maladies et d'infections telles que la gale. Le nombre élevé de maladies respiratoires infectieuses est également directement lié à la mauvaise ventilation.

Un groupe de nouveaux détenus arrive dans le centre d'Abu Salim. Un homme n'est même pas en état de se lever.
 © Guillaume Binet/Myop
Un groupe de nouveaux détenus arrive dans le centre d'Abu Salim. Un homme n'est même pas en état de se lever. © Guillaume Binet/Myop

Aucune protection contre la torture

Les règles juridiques et les procédures de base destinées à prévenir la torture et les mauvais traitements ne sont pas respectées. Hommes, femmes et enfants détenus sont à la merci des gardes, fortement armés, qui ne sont pas formés pour ces postes et ne recevraient pas de salaires réguliers.

La plupart des détenus sont trop effrayés pour évoquer les violences et les mauvais traitements qu'ils subissent, mais toutes les semaines, les équipes médicales traitent des blessures liées à ce type de traumatismes. Elles ont notamment pris en charge des détenus avec des jambes cassées et des blessures par balle. Non seulement les détenus sont soumis à la violence des gardiens, mais ils craignent aussi les violences commises par leurs codétenus, tels que ceux sélectionnés par les gardiens pour maintenir l'ordre à l'intérieur des cellules. Les personnes souffrant de troubles mentaux courent encore davantage de risques : à de multiples occasions, les équipes médicales ont pu voir des patients psychotiques être roués de coups.

MSF enregistre tous les décès de patients (dont elle a connaissance), qu'ils se produisent dans un hôpital (après une référence depuis un centre de détention) ou dans un centre. MSF n'a pas accès au nombre total de décès enregistrés par les autorités des structures si ces données sont effectivement enregistrées.

Un homme détenu dans le centre de détention d'Abu Salim.

 
 © Guillaume Binet/Myop
Un homme détenu dans le centre de détention d'Abu Salim.   © Guillaume Binet/Myop

Des détenus en état de malnutrition aiguë

Au cours de la dernière année, MSF a pris en charge au moins 50 adultes souffrant de malnutrition aiguë, parmi lesquels certains nécessitaient une hospitalisation d’urgence. Cela représente une moyenne d'une personne par semaine. En outre, un nombre important de détenus ont perdu beaucoup de poids et présentent des déficiences nutritionnelles qui les rendent plus vulnérables face aux maladies. Les rations alimentaires ne sont généralement pas suffisantes, en quantité ou en qualité. La livraison de nourriture dans les centres de détention est irrégulière et sujette à des ruptures. Parfois, les détenus passent plusieurs jours sans nourriture.

Une mère et son enfant dans le centre de santé pour femmes de Sorman
 © Guillaume Binet/Myop
Une mère et son enfant dans le centre de santé pour femmes de Sorman © Guillaume Binet/Myop

Donner naissance en détention

Enfants, bébés et femmes enceintes sont détenus dans des centres. Certaines femmes n’en sont qu’au début de leur grossesse, malgré plusieurs mois en détention, mais d’autres, nombreuses, arrivent à terme.

Les conditions insalubres affectent la santé de ces femmes et leurs chances de survie si des complications surviennent durant leur grossesse. Les femmes détenues accouchent sans assistance médicale. Le plus jeune patient vu par les médecins de MSF n'avait que cinq heures ; il était né la nuit précédente dans le centre de détention.

Si une urgence médicale survient pendant la nuit ou si des combats ou des troubles surviennent à proximité, il peut être trop dangereux de fournir des soins médicaux d’urgence. Cela peut avoir des conséquences fatales pour la mère et le bébé.

Les cellules sont tellement surpeuplées que les détenues doivent dormir sur le sol de la salle de bain.
 © Guillaume Binet/Myop
Les cellules sont tellement surpeuplées que les détenues doivent dormir sur le sol de la salle de bain. © Guillaume Binet/Myop

Manque d'eau potable et de sanitaires

Les infrastructures sanitaires sont généralement insuffisantes avec un accès aux latrines et aux douches très limité. Il en résulte des taux élevés d'infections cutanées et d'infestations de poux, de gale et de puces.

Centre de détention pour femmes de Sorman detention.
 © Guillaume Binet/Myop
Centre de détention pour femmes de Sorman detention. © Guillaume Binet/Myop

Pas de lieux sûr pour les personnes vulnérables

Un grand nombre de réfugiés, de migrants et de demandeurs d'asile ont déjà subi des abus en Libye et lors de leur voyage depuis leur pays d'origine. Nombreux sont ceux qui ont été victimes de violences sexuelles, de traite, de torture et de mauvais traitements.

Malgré leur vulnérabilité et leur nécessité d’obtenir une protection, les options d’aide qui s’offrent à eux sont limitées et les endroits sûrs souvent inexistants. Les personnes vulnérables sont nombreuses : enfants (souvent sans parent ni tuteur), femmes enceintes et allaitantes, personnes âgées, personnes handicapées, victimes de déficiences mentales ou de graves problèmes médicaux.

Une femme détenue dans le centre de Sorman.
 © Guillaume Binet/Myop
Une femme détenue dans le centre de Sorman. © Guillaume Binet/Myop

L'impact de la détention sur la santé mentale

La détention a un impact direct sur la santé mentale des détenus, qui n'ont aucun moyen de savoir quand leur cauchemar prendra fin. Beaucoup sont maintenus prisonniers pendant de longues périodes. Ils n'ont pratiquement aucun contact avec le monde extérieur et personne à qui demander de l'aide. Beaucoup ont des pensées suicidaires et souffrent de difficultés à dormir, de stress post-traumatique, d’attaques de panique ou encore de dépression et d'anxiété.

Centre de détention de Trig Al Matar.
 © Guillaume Binet/Myop
Centre de détention de Trig Al Matar. © Guillaume Binet/Myop

Mettre fin à la souffrance

La simple augmentation du financement de ces centres insalubres et surpeuplés ne mettra pas un terme aux souffrances des personnes qui y sont détenues. Se concentrer uniquement sur l'amélioration des conditions de détention est un pis-aller qui ignore la réalité libyenne et risque de légitimer et de perpétuer un système indigne et inhumain.

Une femme brûlée aux jambes reçoit de l'aide d'une autre détenue dans le camp de Sorman.
 © Guillaume Binet/Myop
Une femme brûlée aux jambes reçoit de l'aide d'une autre détenue dans le camp de Sorman. © Guillaume Binet/Myop

Guillaume Binet

« Sans les soins médicaux dont elle avait désespérément besoins, je doute qu'elle soit encore en vie. »

 

Le photographe : Guillaume Binet

« Je ne connais pas son nom, ni ne sais si elle est toujours vivante. Les gardes m’ont interdit de lui parler. Elle faisait partie d’un groupe de femmes détenues dans la cour d’un centre de détention situé à 60 kilomètres à l’ouest de Tripoli, près de la côte. Alors qu’elles tentaient de rejoindre l’Europe par la mer Méditerranée, elles ont été arrêtées par les garde-côtes libyens qui les ont ramenées dans le centre de détention.

Beaucoup de femmes ont eu de graves brûlures sur les jambes. Les éclaboussures d’eau de mer sur le canot pneumatique ont provoqué une réaction avec l’essence qui avait été renversée dans le fond du bateau là où les femmes étaient assises. L'exposition prolongée à ce mélange toxique a provoqué les brûlures chimiques.

La femme au voile rose avait des blessures importantes aux jambes. Elle était assise sur le sol en silence, sa respiration était courte et on pouvait lire la douleur sur son visage. Les autres femmes chassaient avec leurs voiles les mouches qui se posaient sur les blessures. Il y avait eu une tentative de couvrir ses brûlures avec des bandages sales.

Une des femmes m’a murmuré :

“Nous avons peur. Personne ne veut rester ici. Nous voulons retourner chez nous. Ils nous font souffrir. Ils nous frappent…”

Mais elle a arrêté de parler lorsque les gardes se sont rapprochés.

Pour certaines femmes, c’est la troisième fois qu’elles tentent de fuir la Libye par la mer et qu’elles se font intercepter par les garde-côtes libyens puis reconduire dans un centre de détention.

Je ne sais pas ce qui est arrivé à la femme au voile rose. Mais sans les soins médicaux dont elle avait désespérément besoin, je doute qu'elle soit encore en vie. »

Guillaume Binet, mars 2017

 

Guillaume Binet est un photojournaliste français et le cofondateur de l'agence photo Myop. Il a voyagé de manière indépendante en Libye en mars 2017 pour documenter le sort des migrants, des réfugiés et des demandeurs d'asile détenus à Tripoli et dans ses environs. Il est parvenu à accéder à plusieurs centres de détention, y compris ceux où MSF offre des soins médicaux.

MSF n'a pas pu accéder au centre de détention dans lequel cette femme, et bien d'autres, était détenue. Les environs sont trop dangereux pour que l'équipe médicale puisse s’y rendre.

© Guillaume Binet/Myop

Guillaume Binet

La France, l'UE et les réseaux criminels, main dans la main

Le Dr Joanne Liu, Présidente internationale de MSF, accuse la France et d'autres pays européens d'entretenir, via leur politique migratoire, un réseau criminel en Libye, dans une tribune publiée le 7 septembre 2017.

La tribune de Joanne Liu :

MSF

Médecins Sans Frontières en Libye

Depuis l’an dernier, MSF fournit des soins de santé primaires aux réfugiés, demandeurs d'asile et migrants détenus à Tripoli. Si les conditions de sécurité le permettent, les équipes médicales se rendent chaque semaine dans sept centres de détention différents gérés par le ministère de l'Intérieur. Depuis le démarrage des activités en juin 2016, elles ont visité au total 16 centres de détention. Il existe d'autres centres de détention qui restent inaccessibles aux équipes en raison de la violence et de l'insécurité permanentes.

À Misrata, MSF offre des soins aux réfugiés et aux migrants détenus dans quatre centres de détention. Chaque mois, les équipes effectuent environ 100 consultations médicales et réfèrent une douzaine de patients dans des établissements prodiguant des soins de santé secondaires et tertiaires afin que les détenus qui en ont besoin puissent recevoir une assistance médicale adaptée. MSF a récemment ouvert des cliniques mobiles à Misrata et au sud de la ville pour fournir une assistance médicale et humanitaire aux migrants et réfugiés se trouvant en dehors des centres de détention officiels.

MSF intervient en Libye depuis 2011 pour soutenir le système de santé, endommagé par la guerre et la récession économique qui en a résulté. Pour aider les structures de santé publique qui souffrent d’une pénurie de médicaments et de personnel, MSF continue de faire des donations, parmi d’autres formes de soutien. Pour répondre aux besoins des communautés touchées par le conflit, MSF fournit également des soins pédiatriques, gynécologiques et obstétriques, ainsi que des soins de santé mentale, à Benghazi.

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