Les réfugiés, dehors ! En Grèce, la réponse dangereuse de l’Europe aux populations migrantes

Piégés dans la Moria
Mai 2018, Lesbos, Grèce: des milliers de gilets de sauvetage ont été laissés par les migrants à leur arrivée sur l'île.  ©Robin Hammond/Witness Change

Des milliers de personnes sont actuellement bloquées à la frontière entre la Grèce et la Turquie, où elles ont été accueillies avec des tirs de gaz lacrymogènes et d’armes à feu. Les mesures d’urgence inhumaines mises en place par le gouvernement grec, avec le soutien de l’Union européenne, aggravent la situation de ces personnes, les exposant à plus de violences et de précarité alors même qu’elles sont en fuite et à la recherche de protection. Le point sur la situation en trois questions.

La criminalisation des demandeurs d’asile, qu’est ce que ça signifie ?

Les mesures d'urgence annoncées le 1er mars par le gouvernement grec ont entraîné :
- la suspension temporaire du droit de demander l'asile pour les personnes entrant dans le pays,
- l'expulsion rapide des nouveaux arrivants sans que ceux-ci soient enregistrés,
- le renforcement des frontières avec le déploiement de personnel militaire et de sécurité supplémentaire.

Pour soutenir le “bouclier” grec, la Commission européenne a décidé que le pays recevrait 700 millions d'euros supplémentaires dédiés à la gestion de ses frontières et des refoulements.

Les personnes arrivées dans les îles grecques après le 1er mars ont été confinées dans les ports des îles, sans accès aux services de base, en attendant d'être envoyées dans des centres de détention, en vue de leur expulsion - au lieu d’être transférées comme c’est prévu dans des centres d’accueil et d’identification. Les familles ne sont pas séparées, ce qui signifie que les enfants sont également détenus.

Les nouvelles mesures d'urgence restrictives et inhumaines du gouvernement grec criminalisent les demandeurs d'asile en Grèce et leur enlèvent toute possibilité d’être protégés. Les politiques migratoires de l'Union européenne sont la cause de la détérioration de la situation en Grèce : criminaliser et diaboliser ceux qui se tournent vers l'Europe pour être protégés ne peut pas la résoudre.

Des réfugiés dans le camp de Moria, à Lesbos, Grèce, mai 2018.
 © Robin Hammond/Witness Change
Des réfugiés dans le camp de Moria, à Lesbos, Grèce, mai 2018. © Robin Hammond/Witness Change

Quelle est la situation dans les îles grecques?

Actuellement, plus de 40 000 personnes sont enfermées dans cinq centres d'accueil prévus initialement pour 6 000 personnes au maximum, soit presque sept fois la capacité d'accueil. Les conditions de vie y sont horribles et plus d'un tiers sont des enfants.

Cette situation est une conséquence directe des décisions prises en 2016 dans le cadre de l’accord UE-Turquie, notamment par la Commission européenne qui a financé la Turquie à hauteur de six milliards d'euros pour que le pays garde les réfugiés syriens sur son territoire. Ceux qui parviennent à atteindre les côtes européennes sont confinés dans ces cinq îles grecques, dans des « hotspots », pour être pris en charge selon des règles d'asile très strictes, visant principalement à les renvoyer en Turquie ou dans leur pays d'origine.

Ces dernières années, MSF a régulièrement témoigné de la violence structurelle et des conséquences médicales de cet accord sur les personnes prises au piège dans les îles grecques. Beaucoup se voient par exemple refuser des soins médicaux pour des maladies chroniques graves ou des problèmes de santé mentale: ce sont des personnes qui doivent être évacuées immédiatement.

Des réfugiés du camp de Moria cherchent à s'abriter à Olive grove, à côté du camp, après des pluies diluviennes. Lesbos, Grèce, octobre 2018.
 © MSF/Anna Pantelia
Des réfugiés du camp de Moria cherchent à s'abriter à Olive grove, à côté du camp, après des pluies diluviennes. Lesbos, Grèce, octobre 2018. © MSF/Anna Pantelia

L'accent mis par les dirigeants européens sur le contrôle, la dissuasion et la protection des frontières a compromis le développement de systèmes d'asile et d'accueil opérationnels, la réinstallation des personnes hors de Grèce, et la fourniture d'une assistance médicale à ceux qui en ont besoin.

Quatre ans plus tard, les demandeurs d’asile et les communautés locales ont été abandonnés par ces mêmes dirigeants. Localement, les tensions ont atteint un point de rupture : on assiste à des émeutes, des barrages routiers, des incendies criminels et des attaques xénophobes contre les demandeurs d'asile et ceux qui les aident.

MSF et d'autres organisations continuent à fournir l'essentiel de l'assistance, notamment les soins de santé primaires pour les plus vulnérables, dans les hotspots des îles de Lesbos et de Samos.

« De nombreuses organisations ont dû réduire leurs activités ou quitter Lesbos. Nous nous retrouvons à négocier l'accès à l’île pour pouvoir soigner ceux qui en ont besoin. Cela signifie que les enfants du camp de Moria ont désormais un accès réduit aux soins médicaux, et que les malades mentaux et les patients souffrant de maladies chroniques ne peuvent peut-être pas recevoir leurs médicaments », a déclaré Marco Sandrone, coordinateur de projet MSF à Lesbos.

Nuit blanche pour les réfugiés à Olive Grove, à côté du camp de Moria, après des pluies torrentielles. Lesbos, Grèce, octobre 2018.
 © Anna Pantelia/MSF
Nuit blanche pour les réfugiés à Olive Grove, à côté du camp de Moria, après des pluies torrentielles. Lesbos, Grèce, octobre 2018. © Anna Pantelia/MSF

Quelles priorités pour les autorités grecques et européennes ?

Les équipes MSF à Lesbos ont rencontré des personnes qui ont été bloquées en mer pendant 16 heures, attaquées à plusieurs reprises par des hommes masqués. La scène s’est déroulée sous les yeux des garde-côtes. À Samos, des personnes isolées et séparées de leur famille ont fait part à nos équipes de harcèlement et de menaces de la part des garde-côtes grecs, qui auraient pointé une arme sur un bateau rempli de familles.

Il n'y a eu aucune dénonciation de ces événements de la part des instances européennes. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a quant à elle déclaré : « Notre priorité est de veiller à ce que l'ordre soit maintenu à la frontière extérieure grecque, qui est également une frontière européenne ».

Aucune inquiétude n’a été exprimée sur l'escalade de la violence et la suspension de l'asile, et il n’y a eu aucun appel à une protection basique des personnes à la frontière. Au lieu de cela, la Commission a déployé l'équipe d'intervention rapide de Frontex, ainsi que des garde-frontières, des navires, des hélicoptères et des équipements supplémentaires, fournissant également une aide financière.

Ile de Lesbos, Grèce, 2018.
 © Robin Hammond/Witness Change
Ile de Lesbos, Grèce, 2018. © Robin Hammond/Witness Change

Le 9 mars, les dirigeants européens ont rencontré le Président turc Erdogan. Ils se sont une nouvelle fois engagés à respecter la déclaration UE-Turquie et à combler les « lacunes » dans sa mise en œuvre. Une fois de plus, l'Union européenne s’obstine à vouloir poursuivre un accord qui est non viable et délétère.

La migration transfrontalière des personnes en quête de sécurité et d'une vie meilleure est une réalité. Les politiques européennes en matière de migration doivent protéger ces personnes en facilitant la mise en place d'un régime d'asile européen commun, tout en renforçant les moyens de protection et en fournissant des services de santé accessibles et adaptés.

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