Gaza : « J’espère pouvoir marcher normalement un jour », Eyad, 22 ans

Eyad un Palestinien de 22 ans blessé le 14 mai 2018. Gaza. 
Eyad, un Palestinien de 22 ans blessé le 14 mai 2018. Gaza.  ©Alva Simpson White/MSF

Eyad, 22 ans, s’est fait tirer dans la jambe pendant les manifestations de la « Marche du retour » à Gaza, le 14 mai - l’une des journées les plus meurtrières dont ont été témoins les équipes de MSF durant les cinq mois de manifestations. Il nécessite une greffe osseuse et une intervention de chirurgie reconstructrice des membres, mais ces services ne sont actuellement pas disponibles dans la bande de Gaza.

Le cas d’Eyad a été accepté par l’hôpital chirurgical spécialisé de MSF à Amman, en Jordanie. Mais pour les habitants de Gaza, demander l’autorisation de quitter le territoire auprès des autorités israéliennes est un processus long et difficile, qui aboutit souvent à un refus.

Je me souviens encore très précisément du jour où je me suis fait tirer dessus : la balle est entrée dans ma jambe comme une piqûre, puis j’ai senti une sensation chaude sur mon autre jambe. Je me suis penché et j’ai vu beaucoup de sang. Je me suis rendu compte que j’avais été blessé. J’avais tellement mal. J’ai cru que j’allais perdre ma jambe et être amputé.

J’ai été blessé le 14 mai 2018. Comme beaucoup de Palestiniens, j’ai été touché à la jambe. Ça montre bien à quel point l’armée israélienne a été barbare envers nous ce jour-là. Je suis allé aux manifestations parce que j’aime mon pays et que j’essaye de le défendre. Je voulais montrer à tout le monde que nous avons droit à nos terres et le droit de récupérer nos maisons. La manifestation était pacifique. Puis l’armée israélienne a commencé à tirer. Je savais que ça allait être dangereux donc j’y suis allé seul.

LE 14 MAI

Les autorités sanitaires locales ont enregistré un total de 2 271 blessés en un jour, dont 1 359 par balles réelles.

Depuis que je me suis fait tirer dessus, j’ai du mal à dormir. Quand je dors, c’est comme si des poignards me transperçaient la jambe et de l’électricité me passait dans tout le corps. Je ne bouge pas beaucoup, je ne sors plus, sauf si je suis obligé. Je préfère ne pas trop bouger parce que ça fait trop mal. Mes parents, mes frères et mes sœurs s’occupent de moi. Ils m’apportent tout ce dont j’ai besoin.

Manifestation contre l'ouverture de l'ambassade israélienne à Jérusalem. Bande de Gaza. 14 mai 2018.
 © Laurence Geai
Manifestation contre l'ouverture de l'ambassade israélienne à Jérusalem. Bande de Gaza. 14 mai 2018. © Laurence Geai

« Tout ce que j’espère, c’est pouvoir un jour marcher de nouveau normalement »

Je me rends trois fois par semaine à la clinique de MSF à Gaza pour faire changer mes pansements et recevoir des soins de kinésithérapie. J’ai commencé à aller mieux après la première opération de débridement, qui a permis de nettoyer la blessure et de retirer le sang infecté. J’ai eu environ six opérations, y compris le débridement de la plaie, la pose du fixateur externe pour stabiliser l’os et une greffe de peau, pour laquelle ils ont pris de la peau de ma cuisse pour recouvrir la blessure.

Eyad, 22 ans, dans la clinique MSF de Gaza. 2018.

 
 © Alva Simpson White/MSF
Eyad, 22 ans, dans la clinique MSF de Gaza. 2018.   © Alva Simpson White/MSF

Les prochaines étapes de mon traitement doivent être effectuées en Jordanie, à l’hôpital de chirurgie reconstructrice de MSF à Amman. Ils prévoient de procéder à une greffe osseuse pour réparer l’os brisé, puis un chirurgien plastique réparera ma jambe endommagée.

Quand j’ai appris qu’ils voulaient m’envoyer en Jordanie, j’ai eu très peur parce que j’ai pensé que l’armée israélienne ne me laisserait pas quitter Gaza. J’ai cru que j’allais devoir me faire amputer. Mais quand j’ai appris que l’hôpital d’Amman m’avait accepté, j’ai repris espoir. J’ai commencé à voir que les choses pouvaient s’arranger. Maintenant, j’attends juste de savoir si je vais être autorisé à quitter Gaza.

« J’ai tout perdu »

J’ai arrêté l’école au lycée et je n’ai pas de travail. À vrai dire, c’est l’une des principales raisons pour lesquelles je suis allé à la frontière manifester. J’aimerais pouvoir travailler. Mais il n’y a pas de travail à Gaza. Je suis musicien, ça ne me permet pas de vivre, mais j’adore jouer des instruments, notamment de la flûte et de la batterie.

Radiographie des jambes d'Eyad, un Palestinien de 22 ans. La fracture de l'os de sa jambe droite nécessite de nombreuses opérations chirurgicales.
 © Alva Simpson White/MSF
Radiographie des jambes d'Eyad, un Palestinien de 22 ans. La fracture de l'os de sa jambe droite nécessite de nombreuses opérations chirurgicales. © Alva Simpson White/MSF

Si je suis retourné aux manifestations ? C’est une question embarrassante… non. Après avoir eu si mal et perdu tant par rapport à ma vie d’avant, je ne veux pas y retourner. J’ai perdu des amis, j’ai perdu la capacité de sortir et de me déplacer comme je le souhaite. J’ai du mal à jouer de mes instruments. J’ai tout perdu. Mon seul espoir, c’est de pouvoir retrouver ma vie d’avant.

Mais je sais que ça n’arrivera pas… Je ne peux plus nager ni jouer au football. J’étais vraiment un bon footballeur. Je ne peux plus courir comme avant. J’espère juste que les prochaines opérations me permettront un jour de marcher à nouveau normalement, sans douleur. C’est tout ce que j’espère.

« Nous voulons que ces manifestations soient pacifiques »

Mes amis continuent d’aller aux manifestations ; certains ont aussi été blessés. L’un de mes amis s’est aussi fait tirer dessus et présente presque la même blessure que moi. Un autre ami qui m’a aidé quand j’ai été blessé s’est fait tuer. Il était à une manifestation en train d’aider une autre personne quand il est mort.

J’essaye de convaincre les autres de ne pas se rendre aux manifestations. Je ne veux pas qu’ils connaissent la douleur que je ressens. Il y a plus à perdre qu’à gagner en allant manifester. C’est tellement dangereux : les gens risquent de voir leurs espoirs et leur avenir anéantis. Il faut qu’ils restent à l’écart : l’armée israélienne est vraiment très violente.

En tant que Palestiniens, nous voulons que ces manifestations soient pacifiques. Mais Israël voit ça comme une violation de leur liberté. Tout ce qu’on veut, c’est retourner sur nos terres. Nous manifestons pour montrer à tout le monde que nous sommes Arabes, que nous sommes tous ensemble dans ce combat, et que nous nous soutenons. C’est pour ça qu’on va aux manifestations. »

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