Témoignage d'un soignant de victimes d'attentats au Tchad : « Beaucoup auront des séquelles »

Les équipes MSF en soutien à celles du minsitère de la santé tchadien  8 décembre 2015
Les équipes MSF en soutien à celles du minsitère de la santé tchadien - 8 décembre 2015 ©MSF

Le Dr Silas Adamou Moussa est chef de mission adjoint pour MSF au Tchad. Il fait partie de l’équipe ayant pris en charge les blessés des attaques menées par le groupe ex-Boko Haram, le 5 décembre dernier, sur Koulfoua, une des îles du lac Tchad. Il raconte.

« Nous sommes partis de N’Djamena, la capitale tchadienne, le 6 décembre dans l’après-midi, dès que nous avons pu rassembler une équipe et charger le matériel médical ainsi que les médicaments nécessaires dans un camion.

Nous sommes arrivés à l’hôpital de Mani, à la frontière avec le Cameroun, avant les blessés. Ces derniers devaient y être transférés depuis le centre de santé de Guitté, petite ville située sur les rives du lac, où plus d’une centaine de victimes des attaques de l’île de Koulfoua avaient été accueillies dans un premier temps.

Un premier triage des blessés avait été fait au centre de santé de Guitté : les blessés ayant besoin d’une intervention chirurgicale d’urgence ont été transférés vers N’Djamena et les cas moins graves vers Mani. C’est là que notre équipe est intervenue.

Nous avons commencé à tout mettre en place dès le dimanche 6 décembre au soir. Vers deux heures du matin, tout était prêt pour accueillir le premier afflux de blessés. Les équipes médicales étaient organisées, le matériel dont elles avaient besoin était en place et trois tentes de 10 lits chacune avaient été montées par les équipes logistiques qui y avaient aussi installé l’eau courante et l’électricité.

Les blessés arrivaient en ambulance depuis Guitté. Beaucoup étaient dans un état sérieux et avaient dû effectuer une traversée de trois heures pour rallier l’île à la rive sans recevoir de soins médicaux. Cela fait sept ans que je travaille pour MSF et, franchement, je n’avais jamais vu de telles blessures. Hommes, femmes et enfants étaient criblés d’éclats tranchants. Verre, clous, morceaux de ferraille avaient pénétré leur chair, leurs visages, leurs bustes, leurs membres… Ils étaient défigurés, lacérés.

Je n’ai pas dormi depuis que nous sommes arrivés à Mani. La nature de ces blessures demande de passer beaucoup de temps avec chaque patient. Il faut retirer tous les éclats de verre, les morceaux de fer… Il faut parfois plusieurs heures pour vérifier tout le corps. Beaucoup auront des séquelles, notamment aux yeux, ou aux muscles de mobilité.  Parfois, une amputation est inévitable. Il faut alors organiser le transfert du blessé à N’Djamena où les capacités chirurgicales sont plus importantes.

Une femme m’a raconté qu’elle était allée acheter du poisson au marché avec sa fille. Tout est devenu noir, « comme si une voile avait recouvert tout ce qui les entourait ». Elle s’est réveillée à l’hôpital sans savoir où était sa fille. Celle-ci a été gravement blessée et avait été transférée à N’Djamena. Nous avons appris par la suite qu’elle allait bien. Cette femme et toutes les autres victimes sont choquées. Elles ont peur et sont inquiètes quant à leur futur sur les îles du lac Tchad.

Je viens du nord du Cameroun, une région qui subit aussi des attaques similaires. Ce qui m’attriste, c’est qu’en plus de la pauvreté, les habitants de la région doivent désormais faire face aux violences. Les populations ne peuvent pas se protéger de ces attaques et n’ont nulle part où aller. La peur s’est répandue dans la ville de Mani où l’hôpital est aujourd’hui un des seuls endroits en activité. Pour le reste, les rues sont désertes, les habitants restent cloîtrés chez eux. »

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