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Panama : « Dans la jungle, les personnes qui n’arrivent plus à marcher sont laissées pour mortes »

Vue d'une rivière empruntée par les migrants qui franchissent la région du Darién, à proximité de la ville de San Vicente. Panama. 
Vue d'une rivière empruntée par les migrants qui franchissent la région du Darién, à proximité de la ville de San Vicente. Panama.  © Santiago Valenzuela/MSF

Vénézuélienne de 32 ans, Ana était enceinte de trois mois lorsque les équipes de Médecins Sans Frontières lui ont apporté un soutien médical dans le centre d’accueil des migrants de San Vicente, au Panama. Elle venait de traverser à pied l’épaisse jungle du Darién. C’est l'une des principales routes de migration qui relie l’Amérique du Sud à l’Amérique centrale. Malgré les attaques régulières de groupes armés, plus de 100 000 personnes l’ont empruntée entre janvier et août 2022. Une véritable épreuve entre vie et mort. Ana en témoigne.

J'ai quitté le Venezuela il y a 25 jours. Je n’avais pas de quoi manger là-bas. J'ai entendu parler de la vie aux États-Unis et je me suis dit qu’il fallait que j’y aille, pour pouvoir aider ma mère. Elle souffre d'une maladie rénale et elle n’a pas les moyens de se faire soigner.

Quand j’ai annoncé mon intention de partir et de traverser le Darién, cette épaisse jungle qui sépare la Colombie du Panama, ma famille m’a demandé si j’étais folle. J’ai demandé au père de mon enfant de venir avec moi. Il m’a répondu qu’il fallait attendre, mais j’en avais assez de patienter. Maintenant, je suis au Panama et je me dirige vers le nord. Quand j’arriverai aux États-Unis, il faudra que je trouve un moyen d’apprendre l’anglais pour trouver du travail et aider ma famille restée au Venezuela.

Portrait d'Ana, pris dans le centre d’accueil des migrants de San Vicente. Panama.
 © Maria Fernanda Pérez Rincones/MSF
Portrait d'Ana, pris dans le centre d’accueil des migrants de San Vicente. Panama. © Maria Fernanda Pérez Rincones/MSF

Chez moi, je vendais du café, du pain et des sucreries. J'ai économisé tout l'argent que je pouvais jusqu'à ce que j'aie 30 dollars pour le premier trajet. J’ai fait la route de Barquisimeto à San Antonio del Táchira, dans l’ouest du Venezuela. À partir de là, j'ai marché jusqu'à Cúcuta, en Colombie. Sur le chemin, on m’a donné à manger, des fruits et des petites choses comme ça. Puis, j’ai été prise en auto-stop et je suis arrivée à Necoclí. Je n’ai réussi qu’à rassembler 120 000 pesos colombiens en demandant de l’argent aux personnes que je rencontrais. C’est très peu. J'ai supplié les personnes qui avaient des bateaux de me laisser voyager pour moins cher et ils m'ont aidée à atteindre Capurganá.

Dans cette ville, si vous avez de l'argent, vous pouvez payer un guide et faire la route avec lui. Je n'avais pas d'argent, alors j'ai marché pendant plusieurs heures jusqu'à ce que j'atteigne un refuge où des gens partaient pour le Panama. Quand j'ai vu que tous les groupes de migrants étaient prêts à partir avec leurs guides, je les ai suivis.

Le parcours d'Ana, depuis Barquisimeto au Venezuela, jusqu'à San Vicente, au Panama.
 © MSF
Le parcours d'Ana, depuis Barquisimeto au Venezuela, jusqu'à San Vicente, au Panama. © MSF

J'ai fait huit jours de route à travers cette jungle horrible. Nous nous sommes perdus durant le trajet. Nous avions laissé derrière nous un sac noir accroché à un poteau et des heures après, nous étions de nouveau face à ce même sac noir. Nous étions désespérés. Malades et désespérés. J’avais envie de vomir à cause de la chaleur, mon pied me faisait mal et j’étais épuisée. Je n’ai pas bien dormi pendant la traversée du Darién, mais qui pourrait bien dormir au milieu d’un tel cauchemar ?

Cette jungle est atroce, et abrite des groupes de personnes qui violent et tuent les migrants. J'ai vu un cadavre gisant dans la rivière. Il n’avait plus de tête et plus de peau, son corps était déjà en train de se décomposer. Il y a beaucoup de choses abominables que vous voyez et que vous entendez durant la traversée. Des hommes cagoulés ont voulu violer un groupe de femmes. Un de leurs maris a commencé à se battre avec eux et ils l’ont tué. Ensuite, ils ont violé les femmes. À ce moment-là, j'étais plus loin sur la route. Ce n’est que lorsque les femmes nous ont rejoints que nous avons appris cela.

Dans la jungle, les personnes qui n’arrivent plus à marcher sont laissées pour mortes. Un Chinois avait les pieds très enflés, ils étaient énormes et cassés. Il était au bord de la rivière. Mon groupe a essayé de l’aider, mais il était trop lourd pour qu’on puisse le porter. On l’a simplement déplacé un peu plus haut sur la berge, au cas où le niveau de l’eau remonterait. On lui a laissé une tente, un réchaud, de la nourriture et des médicaments, afin qu’il puisse continuer sa route lorsqu’il se sentirait mieux. 

Je veux dire à ceux qui souhaitent tenter la traversée qu’il faut être très courageux. Lorsque vous traversez cette jungle, vous vous dites que vous n'allez pas en sortir. Et si vous vous lamentez, cela ne fait qu’empirer. J'avais pourtant regardé des vidéos avant de traverser. Je les avais trouvées sur Tik Tok et je pensais que tout le monde pouvait traverser la jungle du Darién. Mais le seul mot qui peut décrire cette expérience, c’est “horrible”. Lorsque vous marchez et que vous voyez un corps allongé, vous pensez à cette famille qui attend des nouvelles d’un de ses membres. Vous ressentez une grande tristesse et votre cœur se brise. C'est à ce moment-là qu'il faut avoir du courage.

J'ai voyagé avec des vêtements et de la nourriture, mais je n’en avais pas assez pour le voyage. Quand j’ai fini la traversée, les agents de l'immigration m'ont donné à manger. Puis, au poste de Médecins Sans Frontières (MSF), les médecins m'ont examinée pour s'assurer que mon bébé allait bien. Maintenant, je vais continuer mon voyage.

Au Venezuela, j'avais l'impression de n'avoir aucun avenir. Tout l'argent que je gagnais ne servait qu’à payer la nourriture, je ne pouvais rien acheter d’autre, ni chaussures, ni déodorant par exemple. Si vous êtes malade, vous ne pouvez pas vous acheter de médicaments. Je sais qu'aux États-Unis on gagne de l'argent et qu’on en dépense, mais s'il m'en reste, je l'enverrai à ma famille pour les aider. Quand je serai là-bas, je suis sûre que des personnes m’aideront. Chaque jour, je m’encourage et je ne me laisse pas abattre. Tant que vous êtes en vie et en bonne santé, il faut se battre.

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