Libye : des migrants toujours en danger après leur débarquement forcé du Nivin

Vue du Nivin en novembre 2018. Libye.
Vue du Nivin en novembre 2018. Libye. ©MSF

Le mois dernier, plus de 90 personnes ont été secourues en mer Méditerranée par le navire marchand Nivin et ramenées à Misrata en Libye, où elles sont depuis détenues dans des centres de détention officiels, placées en garde à vue dans d’autres établissements similaires, tandis que d’autres sont prises en charge par des centres médicaux.

Ces réfugiés et migrants ont refusé de débarquer en Libye par crainte pour leur sécurité. Après dix jours de face-à-face, les forces de sécurité libyennes ont pris le navire d’assaut et évacué de force les personnes encore à bord le 20 novembre.

Par leur refus de retourner en Libye et de faire à nouveau face à un cycle de détention et d’abus, ces personnes, qui n’auraient jamais dû être ramenées dans ce pays, ont fait valoir leur droit le plus élémentaire : celui de débarquer dans un lieu où leur situation puisse être examinée sans que leur vie ne soit mise en danger.

Cet incident confirme la crainte croissante que des bateaux en détresse soient ignorés en Méditerranée centrale suite à la fermeture de ports sûrs dans la région et aux campagnes hostiles visant à entraver les opérations de recherche et de sauvetage. En effet, ce groupe de réfugiés et de migrants a affirmé que pas moins de six navires les avaient ignorés avant que le Nivin ne leur porte secours.

Les équipes de MSF ne disposent que de très peu d’informations sur leur situation et ne sont pas autorisées à les voir ni à leur fournir des soins médicaux, malgré un besoin de suivi pour les personnes prises en charge à bord du Nivin. Certaines feraient notamment l’objet de poursuites pour actes de piraterie. Le 20 novembre, nous n’avons pas été autorisés à accéder à la zone portuaire.

« Nous avons vu des ambulances quitter la zone portuaire à toute vitesse, mais le nombre exact de blessés reste flou. Selon nos informations, au moins quatre personnes ont été admises à l’hôpital pour des blessures », explique Julien Raickman, chef de mission en Libye.

A bord du Nivin. Libye. Novembre 2018.
 © MSF
A bord du Nivin. Libye. Novembre 2018. © MSF

Avant le débarquement forcé, entre le 11 et le 18 novembre, les équipes de MSF ont effectué plus de 90 consultations médicales à bord du Nivin. Elles ont pris en charge un grand nombre de brûlures causées par le mélange d’essence et d’eau de mer, d’infections cutanées et de douleurs généralisées. Elles ont également pu constater la détresse des passagers. Un patient a refusé d’être transféré vers un établissement de santé en Libye, déclarant qu’il préférait mourir à bord du cargo.

Quatorze personnes (y compris une mère et son bébé de quatre mois, des mineurs non accompagnés et des personnes légèrement blessées) ont quitté le navire le 14 novembre et ont été amenées dans un centre de détention où elles demeurent à ce jour, alors que le reste du groupe a été débarqué de force le 20 novembre. Parmi elles, une dizaine de personnes enregistrées auprès du HCR et  des mineurs, parfois âgés de treize ans.

Ces personnes ont survécu à des périodes d’incarcération en Libye, soit au sein de centres de détention officiels du ministère de l’Intérieur (où croupissent près de 5 000 réfugiés et migrants auxquels les organisations internationales telles que MSF n’ont qu’un accès très limité), soit dans des lieux clandestins gérés par des trafiquants d’êtres humains qui recourent à la torture pour extorquer le plus d’argent possible à leurs prisonniers et à leurs familles. Les cicatrices observées par nos équipes sur de nombreux patients attestent du niveau de violence extrême auquel ils ont été confrontés.

« Malgré nos appels répétés visant à éviter une issue violente, aucun compromis n’a été trouvé entre les agences de protection mandatées et les autorités compétentes pour proposer une autre solution que la détention. Cet incident illustre une nouvelle fois l’incapacité à fournir la protection nécessaire à ces personnes en quête de sécurité », ajoute Julien Raickman.

Les personnes interceptées ou secourues en mer et renvoyées en Libye connaissent malheureusement toutes le même sort : la détention arbitraire pour une durée indéterminée. Cette situation est la conséquence directe des efforts concertés et délibérés de l’Europe pour empêcher à tout prix que les réfugiés, les migrants et les demandeurs d’asile puissent rejoindre son territoire, en collaboration avec les garde-côtes libyens.

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