Irak : soigner en zone de guerre

Entrée de l'hôpital de MSF à Hammam al-Alil, Mossoul Sud ©Francois Dumont/MSF

Le 17 octobre 2016, les forces armées irakiennes et une coalition internationale menée par les États-Unis ont lancé une offensive afin de reprendre Mossoul au groupe État islamique. Après avoir repris la partie est de la ville fin janvier 2017, elles ont lancé l’assaut sur l’ouest le 19 février 2017. De mars à juin 2017, Valérie Gruhn a travaillé en tant qu’infirmière urgentiste avec MSF à Hammam al-Alil et Mossoul-Ouest, où les combats visant à reprendre la ville entraient dans leur phase finale. Extraits de son journal.

Soigner près de la ligne de front, à Hammam al-Alil

Le projet de MSF à Hammam al-Alil, une ville située à une vingtaine de kilomètres au sud de Mossoul, a pour objet de stabiliser les blessés. Plusieurs tentes ont été plantées sur un terrain inoccupé pour y installer une salle d'urgences et une unité post-opératoire. Un conteneur a été aménagé en bloc opératoire pour les interventions chirurgicales d’urgence.

Les personnes blessées sur la ligne de front à Mossoul sont transportées à Hamam al-Alil dans des ambulances du ministère de la Santé. À leur arrivée, nous examinons les patients pour faire un tri en fonction de la gravité de leurs blessures et les amenons immédiatement à l’unité de stabilisation après un passage au détecteur de métaux pour réduire le risque d’attentats.

Traitement d'un patient dans l'hôpital de traumatologie sur le terrain de MSF, à Hammam al-Alil, au sud de Mossoul. Avril 2017. 
 © Francois Dumont/MSF
Traitement d'un patient dans l'hôpital de traumatologie sur le terrain de MSF, à Hammam al-Alil, au sud de Mossoul. Avril 2017.  © Francois Dumont/MSF

Les patients souffrant de traumatismes sont soit traités dans notre bloc opératoire, soit transférés dans une structure de santé de niveau supérieur. Les transférer devient plus compliqué parce que les lignes de front bougent, et aussi parce que les patients peuvent rester bloqués des heures aux postes de contrôle, et que les territoires sous le contrôle du groupe État islamique se réduisent à mesure que les forces irakiennes regagnent du terrain quartier après quartier.

L’offensive finale pour reprendre la partie ouest de Mossoul a commencé il y a quelques jours, et les blessés sont nombreux. Le barrage de Mossoul n’a pas été entretenu pendant des années et les ponts à l'extérieur de la ville sont tous sous l’eau, ce qui empêche de transférer les patients. Cela fait quatre nuits d'affilée que je travaille à l'hôpital. Les patients arrivent dans un état très grave pour la plupart et des amputations sont souvent nécessaires. Une petite fille de cinq ans a été touchée par un tir de mortier. Elle présente des blessures profondes sur sa jambe gauche et son bras gauche commence à devenir bleu. Elle a perdu sa mère, et ses frères et sœurs dans l’attaque. Son père, qui a survécu, a été transféré dans un autre hôpital. Je l'amène dans notre bloc opératoire.

Il n’y a presque plus de réserves de nourriture et l’eau a été coupée dans les zones assiégées. Les mères qui ne peuvent plus allaiter doivent donner du pain écrasé avec de l’eau à leur bébé. En décembre 2016, MSF a ouvert un hôpital avec une salle des urgences et un bloc opératoire à Qayara, à 70 kilomètres au sud de Mossoul. Et le mois dernier, MSF y a ajouté un centre de nutrition thérapeutique pour traiter les enfants venant de Mossoul qui souffrent de malnutrition.

Eman et Maryam, jumelle de 6 mois, de l'ouest de Mossoul, souffrant de malnutrition. Mai 2017.
 © Hussein Amri/MSF
Eman et Maryam, jumelle de 6 mois, de l'ouest de Mossoul, souffrant de malnutrition. Mai 2017. © Hussein Amri/MSF

Le trajet de Hammam al-Alil à Qayara prend environ une heure, cela dépend des militaires qui sont aux postes de contrôle et du nombre de gens qui veulent passer. Ces militaires sont pour la plupart des hommes d’une vingtaine d’années équipés de fusils-mitrailleurs et de grenades. À côté d’eux sont stationnés des blindés dont les canons sont braqués sur la file de véhicules qui arrivent. Il y a quelques semaines, un soldat de l’État islamique a déclenché un engin explosif artisanal à un poste de contrôle, non loin. Une autre attaque à la bombe a amené plusieurs blessés dans la salle des urgences, la plupart était des enfants. Je me tenais à l’entrée de la tente, attendant que le premier patient arrive après avoir passé le triage. Un père en larmes, qui portait son garçon inconscient, est arrivé en courant. J’ai pris l’enfant et placé un masque à oxygène sur son visage dont une partie de la joue gauche avait été arrachée. Puis j’ai vu quatre autres enfants amenés dans la tente.

Construire un hôpital à Mossoul-Ouest

Ces dernières semaines ont été bien chargées avec l’ouverture de notre nouveau projet à Mossoul-Ouest. Nous avons repéré un bâtiment qui présente la particularité de ne pas avoir été totalement détruit et qui dispose d’un sous-sol pouvant constituer un lieu sûr pour y faire des opérations chirurgicales. L’endroit a été choisi pour y établir notre hôpital. Non loin de là, on entend des explosions, suivies de nuages de fumée noire. J’entends le sifflement des balles durant les échanges de tirs, et un peu plus bas dans la rue, les militaires tirent des obus sur la vieille ville.

Sur la route d’Hammam al-Alil à Mossoul, impossible de ne pas voir toutes les maisons détruites, ni les carcasses de voitures piégées tous les deux-trois kilomètres. Ce qui autrefois était un magasin, une maison ou une mosquée, n’est plus qu’un amas de gravats.

La destruction dans les rues de Mossoul-Ouest. Octobre 2017.
 © Imad Aoun/MSF
La destruction dans les rues de Mossoul-Ouest. Octobre 2017. © Imad Aoun/MSF

Nous voulons ouvrir l’hôpital avant le début du ramadan. Coïncidence du calendrier, c’est également la date fixée par l’armée irakienne pour reprendre Mossoul. Nous avons fait passer plus de trente entretiens à des infirmiers aujourd’hui. Tout le monde cherche désespérément du travail pour de nouveau gagner de l’argent, pour nourrir sa famille et quitter les camps. Toutefois, bon nombre de documents importants ont été perdus ou volés, notamment les homologations médicales, ce qui complique le processus de recrutement.

Aujourd’hui (29 mai 2017 ndlr), nous avons officiellement ouvert l’hôpital de MSF à Mossoul-Ouest. L’hôpital fonctionne, tout le matériel est en place et je m’occupe de la formation du personnel. Il me reste un peu moins d’un mois avant la fin de ma mission et, même si j’ai participé à l’installation d’un hôpital dans une zone de guerre, je suis loin d’avoir terminé mon travail. Mais l’hôpital remplit son objectif principal : donner une seconde chance aux habitants de Mossoul-Ouest.

Nous avons reçu une ambulance remplie de femmes et d’enfants après la reprise du quartier de Zanjili, dans le nord-ouest de Mossoul, pendant les combats des centaines de personnes ont été blessées. Une petite fille de quatre ans du nom de Rama, qui souffrait d’un terrible traumatisme crânien, nous a été amenée presque sans vie. Nous avons réussi à la sauver et elle s’est bien remise. Elle avait peur car elle était toute seule, mais nous avons établi une relation de confiance et elle a pu nous aider à retrouver sa famille. Le personnel a posté sa photo sur Facebook, et dès le lendemain, son oncle est venu l’identifier. Son père était décédé, mais sa mère, ses frères et sœurs étaient vivants, bien que blessés. J’ai dit à son oncle de les amener pour qu’on les soigne. Et lorsque Rama a vu sa famille, elle a fondu en larmes et s’est jetée dans les bras de sa mère. Nous avons alors transféré toute la famille afin qu’ils ne soient plus séparés.

La nuit, les roquettes et les frappes aériennes illuminent le ciel, tandis que des hélicoptères attaquent la vieille ville. Je regarde les éclairs dans le ciel nocturne, les murs et les fenêtres tremblent à chaque détonation. Je pense aux prochains patients, j’espère qu’ils arriveront vivants à l’hôpital.

Le 12 juin, nous avons dû évacuer suite à un incident sécurité. Et le 20 juin, je suis de retour à Paris pour discuter de mon expérience à Mossoul-Ouest. La situation là-bas s’est détériorée, il est clair que la sécurité de l’équipe comme des patients ne peut être garantie. Si nous avons réussi à mettre sur pied cet hôpital avec le minimum de choses, nous avons en revanche échoué parce que nous n’avons pas pu rester pour faire ce que nous devions. Au total, nous avons soigné 50 patients dans notre hôpital de Mossoul-Ouest.

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