Irak : de nombreux déplacés ont perdu l'espoir de rentrer chez eux

Rasmiyya a 63 ans. Elle habite seule dans le camp de déplacés de Amriya Falloujah depuis 2016. Elle a perdu quatre de ses sept enfants en 2004 lors du bombardement de sa maison dans la ville de Falloujah par l'armée américaine. Un autre de ses enfants est en prison depuis 2006. Irak. 2018.
Irak, Anbar ©Mohammad Ghannam/MSF

Les Irakiens qui ont fui les exactions du groupe État islamique (EI) et les campagnes de bombardements de la coalition dirigée par les États-Unis ont perdu espoir en l’avenir. Leurs histoires témoignent du fait que, si l’organisation État islamique a été battue militairement, la paix et la prospérité restent un rêve lointain pour beaucoup d’Irakiens.

Mohammad et sa femme Oum Abdel Rahman ont célébré la défaite du groupe État islamique, chassé de leur ville d’Al-Qaïm en novembre 2017. Mais un an plus tard, ils n’ont aucun espoir de rentrer chez eux. Ils vivent avec leurs trois jeunes fils à des centaines de kilomètres de chez eux, dans un camp de personnes déplacées à Amriya Falloujah. Ils habitent un conteneur et dépendent totalement de l’aide pour survivre.

Le voyage de la famille a commencé il y a trois ans. « À cause des bombardements sur Al-Qaïm, nous nous sommes réfugiés à Bagdad en septembre 2015. Nous avons fui la ville avec toute la famille, ma mère, mon frère, sa femme et leurs deux filles », explique Mohammad, 40 ans.

Mohammad et sa famille. Ils vivent dans le camp d'Amriya Falloujah depuis un an. Irak. 2018.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Mohammad et sa famille. Ils vivent dans le camp d'Amriya Falloujah depuis un an. Irak. 2018. © Mohammad Ghannam/MSF

Une ville fantôme

La famille est démunie et dépend entièrement de l’aide pour survivre. Tant qu’ils restent dans ce camp, il y a peu d’espoirs que les choses changent. Mais cela ne va guère mieux dans leur ville d’Al-Qaïm, désormais « une ville fantôme » d’après Mohammad. « Nous vivons dans ce désert désormais, sans espoir de pouvoir trouver mieux ailleurs », déplore-t-il.

Sa femme, Oum Abdel Rahman, est tout aussi abattue par la situation. Elle nourrissait pourtant un certain espoir après avoir appris que le groupe État islamique avait été repoussé d’Al-Qaïm. « Nous avons ressenti un profond désir de retourner chez nous… J’ai donc appelé ma famille là-bas pour organiser notre retour mais ils ont dit que la situation était misérable. Ils m’ont dit que même ceux qui avant étaient aisés étaient désormais pauvres et que seuls les fonctionnaires pouvaient actuellement s’en sortir. Les autres devaient se débrouiller avec ce qui était distribué. »

Des enfants remplissent des bidons d'eau dans le camp d'Amriya Falloujah. Irak. 2018.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Des enfants remplissent des bidons d'eau dans le camp d'Amriya Falloujah. Irak. 2018. © Mohammad Ghannam/MSF

« Je ne pense plus retourner à Al-Qaïm, ajoute-t-elle. Je veux vraiment quitter l’Irak. Nous avons enduré trop de choses : la misère, les atrocités et la pauvreté. Nous nous demandons, "avec quoi doit-on vivre ?". Nous habitons une remorque ici dans le camp et nous recevons un peu d’aide. Mais cela nous suffit à peine pour dix jours. Malgré cela, c’est mieux que de vivre à Al-Qaïm. »

D’autres comme Nadama, une mère âgée de 70 ans qui a quatre enfants handicapés, ne peut plus vivre sans aide. Elle et ses enfants, qui ont aussi fui Al-Qaïm pour Amriya Falloujah, ont perdu leur maison dans une frappe aérienne. « Je vis dans un enfer ici avec mes quatre enfants handicapés. Ils sont tous nés avec des malformations congénitales et j’essaye de m’occuper d’eux depuis que mon mari est décédé en 2004 à cause d’une insuffisance rénale. C’était pendant l’invasion de l’Irak menée par les États-Unis, quand il y avait un très gros manque de services médicaux », explique Nadama.

Les quatre enfants de Nadama dans le camp d'Amriya Falloujah. Irak. 2018.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Les quatre enfants de Nadama dans le camp d'Amriya Falloujah. Irak. 2018. © Mohammad Ghannam/MSF

Marwan, son fils de 25 ans, ne rêve de rien d’autre que d’un fauteuil roulant électrique pour pouvoir se déplacer librement dans le camp. « C’est tout ce que je demande au monde », dit-il.

Comme beaucoup d’autres personnes déplacées, Nadama se sent complètement épuisée et ne supporte plus cette angoisse qu’elle et sa famille ressentent tous les jours. « Nous n’avons rien. Je suis une femme âgée, malade. Je les nourris, je les lave. Je ne reçois aucune aide et je ne sais pas combien de temps on devra passer dans ce camp dans le désert. Je suis tout le temps fatiguée et parfois je suis si enragée que je voudrais exploser », explique-t-elle.

Anxiété, détresse, dépression

Le Dr. Amer Jasem, psychiatre MSF qui travaille dans le camp, note que beaucoup de personnes déplacées souffraient de problèmes physiologiques et psychologiques avant d’arriver à Amriya Falloujah. « MSF a commencé à aider directement les personnes qui en avaient besoin en leur offrant des médicaments et une psychothérapie », précise-t-il.

Omar travaille pour MSF dans le camp d'Amriya Falloujah. Il est arrivé dans le camp il y a deux ans avec sa femme. Irak. 2018.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Omar travaille pour MSF dans le camp d'Amriya Falloujah. Il est arrivé dans le camp il y a deux ans avec sa femme. Irak. 2018. © Mohammad Ghannam/MSF

« Les enfants et les adolescents sont le groupe le plus fragile dans un tel contexte et ils ont été durement touchés. Bon nombre d’entre eux souffrent de difficultés d’apprentissage, de troubles de la parole, de névrose et d’agressivité causées par les atrocités qu’ils ont vécues. Mais beaucoup de personnes déplacées, quelque que soit leur âge ou leur situation, souffrent de troubles du sommeil et d’anxiété », ajoute-t-il.

Dans le nord de l’Irak, dans les provinces du Kurdistan et de Ninive, vivent quelque 30 000 personnes dans des tentes blanches et bleues soigneusement alignées dans différents camps. Les personnes déplacées vivant dans le centre et dans le nord du pays vivent des expériences similaires.

Hasnawi a 48 ans. Il a fui la maison qu'il habitait dans la ville de Falloujah il y a trois ans et vit dans un camp de personnes déplacées depuis. Il dit que son seul souhait avant de mourir serait de voir une Irak heureuse. Irak. 2018.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Hasnawi a 48 ans. Il a fui la maison qu'il habitait dans la ville de Falloujah il y a trois ans et vit dans un camp de personnes déplacées depuis. Il dit que son seul souhait avant de mourir serait de voir une Irak heureuse. Irak. 2018. © Mohammad Ghannam/MSF

« La dépression peut se manifester quelque temps après un événement, explique le Dr. Wissam, psychiatre MSF qui travaille dans le dispensaire de MSF installé dans le camp de Hassancham U2, situé à mi-chemin entre Mossoul, l’ancien bastion du groupe État islamique, et Erbil. La personne peut souffrir initialement d’anxiété et de détresse, et ensuite de dépression. Au début, les gens étaient en mode survie. Puis avec le temps, le niveau de stress est monté. Les difficultés économiques et l’angoisse pour l’avenir peuvent conduire à la dépression. »

Comme les familles d’Al-Qaïm, de nombreux habitants de Mossoul ont été heureux d’apprendre que l’EI avait été chassé de leur ancienne ville en juillet 2017. Et bon nombre de ceux qui vivaient dans ce camp ont pris leurs affaires pour repartir chez eux.

Peur des représailles

Mais certains qui pensaient pouvoir simplement retrouver ce qu’ils avaient laissé après l’arrivée du groupe armé ont fini par retourner dans le camp. « À Mossoul, il n’y avait pas d’électricité. Les gens ne pouvaient pas trouver de travail et ils n’avaient pas d’argent pour louer un logement. Pour certains, en fin de compte, la vie est plus facile dans les camps. C’est pourquoi ils choisissent de revenir. Et d’autres familles choisissent de rester dans les camps pour des raisons de sécurité », explique le Dr. Omar, un autre psychiatre MSF.

Ali Manahel et sa famille dans un camp de personnes déplacées. Ils ont fui la ville de Sinjar lorsque le groupe État islamique a en pris le contrôle. Irak. 2018.
 © Brigitte Breuillac/MSF
Ali Manahel et sa famille dans un camp de personnes déplacées. Ils ont fui la ville de Sinjar lorsque le groupe État islamique a en pris le contrôle. Irak. 2018. © Brigitte Breuillac/MSF

Après des années de violence, la méfiance reste forte en Irak et des gens comme Ali Manahel en payent le prix. Lui, sa femme et leurs quatre enfants vivent dans le camp de Khazir, situé également sur la route reliant Mossoul à Erbil. Avec ses enfants autour de lui, il raconte les six mois et 13 jours qu’il a passés dans une prison du groupe État islamique. « J’ai été torturé par l’État islamique. Ils ont utilisé différentes méthodes, y compris l’électricité », indique-t-il. L’un de ses fils écoute, assis sur ses genoux. L’une de ses filles est allongée à côté.

« J’ai été suspendu par les bras, et j’ai toujours mal à une épaule. J’ai été arrêté parce que j’étais sergent dans la police. Ils ont demandé une rançon à ma famille. On a dû leur donner 20 000 dollars, puis après encore 2 000 dollars pour ma libération », poursuit-il.

Mais ils ne prévoient pas de retourner à Sinjar, ville située à l’ouest de Mossoul qui est devenue synonyme du massacre des Yézidis commis par le groupe État islamique. « Ce serait trop dangereux d’y retourner, il y a eu des représailles par des Yézidis contre des Arabes », conclut Manahel.

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