Grèce : « Les gouvernements laissent couler des bateaux »
Trois ans après le naufrage de l’Andrianna près de Pylos en Grèce, qui a coûté la vie à plus de 600 personnes, la violence et l'inaction politique persistent aux frontières de la Grèce. À Lesbos et Samos, les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) continuent de prendre en charge les rescapés de traversées périlleuses et d'interceptions violentes, sur fond d'impunité totale.
La violence persiste contre les populations migrantes
Aujourd'hui encore, des personnes continuent de mourir en mer à cause de la violence intentionnelle et des politiques de dissuasion mises en œuvre par les autorités sur les eaux de la mer Egée.
« Cela se produit sur le sol européen, dans un pays qui adhère aux conventions internationales relatives aux droits humains, et pourtant, personne n'est tenu responsable », déplore Sophie Baylac, coordinatrice de MSF en Grèce.
Une politique de dissuasion meurtrière
Adopté pour harmoniser les procédures aux frontières de l'Union européenne, le Pacte européen sur les migrations et l'asile durcit les contrôles et accélère le renvoi des personnes jugées non admissibles, une approche axée sur la dissuasion que MSF dénonce régulièrement. En janvier 2025, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a confirmé la pratique systématique du refoulement par la Grèce vers la Turquie. Le refoulement est une pratique illégale au regard du droit international qui consiste à repousser de force des personnes exilées vers un autre pays sans leur laisser la possibilité de demander l'asile.
Naufrages provoqués et dénis d'assistance : les survivants racontent
Les témoignages recueillis par les équipes médicales décrivent des pratiques récurrentes de la part des garde-côtes helléniques ou d'hommes masqués, confirmant les rapports du Bureau des droits fondamentaux de Frontex.
Embarcations brisées et scènes de noyade
Un survivant a raconté son expérience à MSF en mars 2026 :
« Nous étions sur une petite embarcation en pleine nuit, lorsque nous avons aperçu un gros bateau des garde-côtes grecs. Ils ont mis à l'eau une embarcation plus petite. Ils portaient tous des masques. Ils ont frappé notre moteur avec quelque chose qui ressemblait à une lance ou un harpon, et l'embarcation a commencé à prendre l'eau. Ils nous ont frappés une seconde fois et l'embarcation s'est brisée en deux. Je n'avais pas de gilet de sauvetage. Des gens criaient et se noyaient. Une femme qui se trouvait derrière moi s'est noyée. »
Humiliations et abandons en pleine mer
Un autre rescapé a témoigné en avril 2026 du comportement des vigiles frontaliers :
« J'ai vu le drapeau grec et une embarcation grise à deux bandes blanches. Ils ont gonflé un petit canot de sauvetage pouvant contenir dix personnes au maximum et y ont jeté trois personnes. Je suis tombé à l'eau. Les hommes cagoulés me regardaient et riaient pendant que je me noyais. Nous sommes montés à bord du canot pneumatique, déjà rempli d'eau car nous étions 26. Un jet boat est arrivé à toute vitesse, a attaché une corde au canot et a commencé à nous tirer. En même temps, ils nous frappaient avec une barre de métal. Ils nous ont abandonnés en pleine eau. Nous criions et demandions de l'aide, et ils nous ont dit : “Au revoir”. »
Traques par drones et dépouillements
Les agressions ciblent directement l'intégrité et la dignité des personnes exilées :
« Un groupe de personnes a tenté de nous noyer en tournant autour de nous à l’aide de drones », raconte un autre patient. « Ils nous ont déshabillés, ont pris nos téléphones et nos sacs et les ont jetés à la mer. C’étaient des jeunes qui criaient, nous frappaient avec des bâtons et nous prenaient en photo et en vidéo. Ensuite, ils ont cassé le moteur de notre bateau. Sur les 25 personnes du groupe, une seule savait nager. »
Quel est l'impact médical et humanitaire pour MSF ?
Sur les îles de Lesbos et de Samos, les structures de santé de MSF reçoivent les victimes de ces refoulements forcés. La peur et le traumatisme persistent une fois à terre, l'incertitude constante et l'accès limité à l'aide alimentant une détresse psychologique durable.
« Entre juillet 2023 et juin 2026, à Lesbos, nous avons soutenu plus de 16 000 personnes sur les 26 000 arrivées sur les îles », explique Sophie Baylac. « Rien qu’en octobre 2025, nous avons apporté notre soutien aux rescapés de trois naufrages. Nos équipes ont prodigué des consultations médicales individuelles à des hommes et des femmes souffrant de traumatismes et de blessures physiques et psychologiques. »
Face à cette banalisation de la souffrance, MSF réitère son appel : « Il faut que la violence aveugle et les pratiques d'interception dangereuses en mer cessent. Les gouvernements ne devraient tout simplement pas laisser couler des bateaux », conclut Sophie Baylac.