En Syrie, se cacher pour continuer à soigner

L'hôpital de Maarat al Numan à côté d'Idlib dans le nord de la Syrie détruit par un bombardement en février 2016.
L'hôpital de Maarat al-Numan, à côté d'Idlib, dans le nord de la Syrie, détruit par un bombardement en février 2016. ©MSF

Ce matin-là, les frappes aériennes ne furent espacées que de quelques minutes et rasèrent un grand hôpital de la province syrienne d’Idlib, soutenu par Médecins Sans Frontières. 25 personnes furent tuées, dont cinq enfants. Parmi les victimes adultes figuraient un docteur, un infirmier en chef, cinq infirmières et un technicien de laboratoire. Les raids étaient conduits par les forces loyales au gouvernement syrien.

« Certaines victimes étaient des patients alités, d’autres des personnes rendant visite à un membre de leur famille hospitalisé » se rappelle le Dr. Mazen, un chirurgien orthopédique de 55 ans qui travaillait dans l’hôpital jusqu’à ce qu’il soit entièrement détruit le 15 février 2016 par une série de frappes successives – une Double Tap selon la terminologie militaire.     

 « Notre hôpital fut réduit en cendres, tout comme mon cœur ». Depuis, le Dr. Mazen se remémore l’attaque tous les jours : « Si j’ai survécu, c’est parce que j’avais 15 minutes de retard ce jour-là…  Je devais embaucher à 9h00. La première frappe toucha l’hôpital à 9h02. Les équipes de secours commencèrent à tenter d’extraire les survivants des décombres. Mais une seconde frappe se produisit à 9h05. Puis à 9h45. Et enfin 9h50 ».

Avec d’autres sauveteurs, le chirurgien plongea au cœur de cet enfer. Ils portèrent secours aux survivants, les évacuant vers la structure médicale la plus proche : l’hôpital central de Maaret Al-Numan, au Nord-Ouest de la Syrie.

Mais le cauchemar n’était pas terminé : « Les forces syriennes tirèrent deux missiles sur l’hôpital Central, un à 11h00, l’autre à 11h05 ».

Hôpitaux et ambulances, cible de choix des frappes aériennes


Depuis le début de la guerre en 2011, beaucoup de structures hospitalières et médicales ont été touchées ou détruites en Syrie, principalement par des raids aériens. Ces destructions ont privé d’accès aux soins des centaines de milliers de personnes.

En outre, des centaines de médecins et de soignants ont été tués. Beaucoup d’autres ont été détenus et torturés pour avoir osé donner des soins en « territoire ennemi ». Des milliers de soignants ont rejoint les flux de réfugiés quittant le pays, de peur d’être la prochaine cible.

Certains, toutefois, sont restés, craignant que leur départ ne condamne à la mort les malades et blessés restés pris au piège dans leur propre pays. Par manque de ressources humaines, les médecins restés en Syrie font face à une charge de travail énorme.

« Certains jours, nous devons traiter 100 personnes à la fois. Nous voyons les patients allongés à même le sol, hurlant de douleur, alors qu’il nous est tout simplement impossible d’aller vers les uns et les autres assez rapidement » affirme le Dr Ahmad. Ce chirurgien travaille pour un hôpital soutenu par MSF près de la ville de Jisr Al-Shughour, non loin de la frontière turque. « Nous endurons des journées extraordinairement difficiles » dit-t-il tout en décrivant les attaques d’artilleries et frappes aériennes sur sa structure. « C’est comme si le régime souhaitait maximiser le nombre de victimes civiles. Et cela devient parfaitement clair lorsque l’on s’aperçoit combien les marchés, les boulangeries, les parcs et les hôpitaux sont touchés. En Syrie, les endroits les plus dangereux sont devenus les hôpitaux et les ambulances… » 



 

Hôpitaux et ambulances sont reconnus neutres dans le Droit international humanitaire et doivent à ce titre être protégés. Mais en Syrie, les personnels de santé doivent au contraire employer les grands moyens pour cacher leurs ambulances et structures médicales. Car s’ils étaient clairement marqués et identifiés, ils deviendraient une cible de choix.

« Nous en sommes réduits à dissimuler nos hôpitaux et couvrir nos ambulances de boue pour les camoufler » continue le Dr Ahmad. « L’immeuble abritant cet hôpital était une usine de fromages, mais nous l’avons transformé en hôpital pleinement fonctionnel. Les conditions de travail ne sont certes pas idéales, mais nous faisons de notre mieux » continue-t-il. D’autres ont monté des structures médicales dans des élevages de poulets abandonnés ou des écoles désertées.    

« En tant que docteurs, nous avons appris que nous ne pouvions plus travailler dans des hôpitaux « normaux » ou clairement identifiés. C’est tout simplement beaucoup trop dangereux. N’importe quel bâtiment ressemblant à un hôpital serait bombardé poursuit-il.Bien sûr, cela signifie que nos patients ne reçoivent plus des soins en qualité suffisante, parce que ces édifices n’ont pas été conçus pour servir d’hôpitaux. Et que nous manquons d’équipements essentiels ».

Néanmoins, beaucoup de patients du Dr Ahmad ne survivraient tout simplement pas s’ils devaient attendre d’être transportés jusqu’à la frontière turco-syrienne, notamment ceux souffrant de blessures de guerre. Et la frontière est de plus en plus difficile à passer.

En dépit des conditions sordides dans lesquelles lui et ses collègues travaillent, le Dr Ahmed pense toutefois qu’il doit rester en Syrie. « Nous ne partirons jamais » affirme-t-il.

Hôpitaux ambulatoires et panic rooms

Le Dr Abdallah est un laborantin qui continue à travailler en Syrie. Il a réussi à envoyer sa femme, sa jeune fille et ses deux fils vivre en sécurité en Turquie, à la ville frontalière de Gaziantep. Il note : « Puisqu’ils ont peur pour moi, ils vivent aussi dans une peur et une anxiété constantes. Ils savent qu’être médecin en Syrie s’apparente désormais à un quasi suicide… ».  Il ajoute qu’il ne lui a jamais été facile d’expliquer à sa famille pourquoi il lui avait été si important de rester – notamment parce que leurs inquiétudes ne sont pas sans fondements.

Le Dr Abdallah dirige un hôpital appelé Bagdad, et soutenu par MSF. Il a frôlé la mort: « Notre hôpital a été bombardé le 3 novembre. Notre logisticien, Emad Zeitoun, fut tué lorsqu’il sortit de la panic room  » dit-il. Cette pièce de sécurité est un abri de 15 m2 construit dans les sous-sols de l’hôpital, où équipe médicale et patients se terrent durant les attaques.

Selon le Dr Abdallah, le raid se produisit à 23h00. Le même jour, deux autres hôpitaux de la province d’Alep étaient touchés. « Ce fut un jour noir pour les soins de santé à Alep » souligne-t-il. Après le bombardement, l’équipe fut complètement débordée. Elle dut se concentrer sur les patients à amputer ou nécessitant des soins vitaux. Régulièrement, l’équipe était obligée de référer les cas non-urgents  vers les infrastructures médicales proches de la frontière turque.

un hôpital d'Alep, après avoir été bombardé le 17 novembre 2016 msf

Un hôpital d'Alep, après avoir été bombardé le 17 novembre 2016 © MSF 

Comme mesure de sécurité, l’équipe avait recouvert le bâtiment abritant l’hôpital d’un monticule de terre de deux mètres de haut. Elle s’était aussi assurée que personne n’avait filmé l’édifice, afin que sa localisation exacte ne puisse jamais être trouvée.

Malgré toutes ces précautions, l’hôpital finit par être lui aussi attaqué. Par une première frappe puis, quelques minutes plus tard, une seconde.

« Juste après le premier raid, nous avons demandé à ceux qui pouvaient encore marcher de sortir immédiatement de l’hôpital. Nous savions une seconde frappe imminente. Les autres patients furent entassés dans la pièce sécurisée. Nous y étions une cinquantaine lorsqu’une seconde roquette toucha l’hôpital, 10 minutes après la première. Trois étages s’effondrèrent immédiatement, les uns sur les autres, comme les couches d’un gâteau pâtissier. Les frappes firent un trou béant au plafond de notre abri, par lequel nous avons tous fini par nous hisser pour nous échapper ». 

Même après la destruction de son hôpital, le docteur est à la recherche d’un nouveau lieu où recommencer à travailler. « Nous continuerons à remplir notre devoir humanitaire. En tant que médecins syriens, nous ne pouvons abandonner les nôtres. Je ne blâme personne pour avoir décidé de partir, travailler en Europe ou à la frontière turque. Mais si nous partions tous, qui aiderait ceux qui sont restés à l’arrière, et qui n’ont personne vers qui se tourner ? »

Des attaques quasi-quotidiennes

La guerre en Syrie a tué des centaines de milliers de personnes. De nombreuses résolutions des Nations Unies ont été adoptées, condamnant les attaques sur les hôpitaux en Syrie – même si ces attaques sur les infrastructures médicales ont toujours été niées par leurs auteurs, ou au mieux présentées comme des erreurs.

Les médecins du réseau d’hôpitaux soutenu par MSF dans la province d’Idlib ont rapporté 54 attaques sur des soignants et des structures médicales au cours des six derniers mois (de juin à décembre 2016). 

Tout comme pour ses collèges, le docteur Abdel, un chirurgien qui dirige le département Santé de la province d’Idlib tenue par les forces d’opposition,  la pénurie de personnel et d’équipement rendent le travail médical extrêmement difficile. Mais à ses yeux, les docteurs syriens ont avant tout besoin de sécurité, évoquant notamment les attaques aériennes : « si nous avons besoin d’insuline, des ONG comme MSF peuvent nous aider » note-t-il. « Mais qui peut nous protéger » ? 

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