« Ce qui se passe en RCA aujourd’hui est dramatique »

Sabine le 5 décembre à l'hôpital communautaire
Sabine, le 5 décembre, à l'hôpital communautaire ©Samuel HANRYON / MSF

Dans la nuit du 5 décembre dernier, de violents affrontements secouaient Bangui, capitale de la République Centrafricaine (RCA). Dans les heures qui ont suivi le début des combats, des équipes MSF ont rejoint l’hôpital Communautaire de la ville afin de répondre - en urgence - à l’afflux de centaines de blessés. 16 personnels médicaux se partagent alors dans les services des urgences, de chirurgie et d’hospitalisation. Sabine, médecin, est l’une d’entre eux. De retour sur Paris, elle revient sur cette crise.

« Je m’appelle Sabine Roquefort, je suis médecin, je travaille depuis longtemps avec MSF.

Quelle était la situation à ton arrivée sur Bangui ? Quelle était ta mission ?

Je suis arrivée le 15 novembre sur Bangui. C’était déjà très tendu, il y avait beaucoup de tirs en ville.

J’étais responsable des activités médicales d’urgence de MSF pour toute la RCA. Nous pensions déjà qu’il serait pertinent de positionner une équipe chirurgicale dans un des hôpitaux de la ville. En une semaine, nous avons mis en place cette activité à l’hôpital Communautaire, qui est une structure centrale, proche de notre base de vie, ce qui est important en cas d’insécurité. Nous y avions déjà travaillé en avril et mai derniers, suite à la prise de la capitale par les forces de l’ex-Séléka. Le personnel de l’hôpital nous connaissait, cela a facilité notre mise en place.

Par quoi avez-vous commencé ?

Il a fallu d’abord lancer des travaux logistiques. Il pleuvait dans les blocs opératoires, la peinture était écaillée et il y avait des grappes de champignons au plafond. Nous avons commencé par réhabiliter une des salles du bloc opératoire. En une semaine, les commandes internationales de médicaments et de matériels médicaux était là. Une équipe chirurgicale (un chirurgien, une infirmière anesthésiste et un infirmier de bloc) est également arrivée très vite. Le samedi 30 novembre, nous étions prêts à recevoir des blessés.

Le 2 décembre, Bouali, un campement de nomades Peul situé à 3 heures de Bangui, a été attaqué. Selon les gens, des groupes d’autodéfense (« anti-balakas ») les avaient attaqué. Les blessés ont marché dans la brousse et ont attrapé une voiture sur la route principale pour rejoindre l’hôpital. Une femme nous a raconté que son bébé de 6 mois avait été tué à la machette. Elle-même avait le cuir chevelu lacéré. Un autre de ses enfants était blessé, nous l’avons opéré, ainsi que plusieurs autres. En fait, contrairement à ce qu’on envisageait au départ, ce projet nous permettait de prendre aussi en charge les victimes de violences venant de l’extérieur de Bangui.

Est-ce que tu peux revenir sur la journée du 5 décembre ?

Les affrontements ont commencé vers 5h du matin, dans Bangui même, et se sont intensifiés au cours de la journée. Ce jour là, nous avons reçu 120 personnes à l’hôpital Communautaire ; 8 étaient déjà morts à leur arrivée. Ces blessés ont été pris en charge essentiellement par des expatriés MSF car, du fait de l’insécurité, le personnel centrafricain n’a pas pu nous rejoindre. Seul le directeur a pu venir. Il a opéré en même temps que nous, épaulé par une de nos infirmières anesthésistes et avec notre matériel.

Certains blessés devaient être pris en charge immédiatement. Les plaies thoraciques ou abdominales par exemple, qui prennent beaucoup de temps parce qu’il faut faire une laparotomie exploratrice, c’est-à-dire ouvrir le ventre et aller voir s’il n’y a pas de balle à l’intérieur. Cela peut prendre 3 à 4 heures. La majorité des cas que nous avons reçu étaient des fractures ouvertes : des balles dans les articulations ou dans les os. J’ai moi-même pris en charge une vieille dame : on lui avait tiré une balle dans chaque genou. Elle aura des séquelles toute sa vie.

Quelle était l’ambiance dans Bangui et à l’hôpital le 5 et les jours qui ont suivi ?

Des hommes armés allaient et venaient, dans l’hôpital. Il y avait beaucoup de tensions, des menaces, des pressions...  Nous ne pouvions pas rester après le couvre feu (18h), c’était trop dangereux. Nous avions peur que des patients soient tués la nuit, heureusement cela n’a pas été le cas, nous avons évité le pire.

Dehors, nous entendions les tirs, cela donnait un sentiment de chaos, ça l’était d’ailleurs. Il fallait faire très attention quand on se déplaçait, c’était dangereux. Il y avait des cadavres dans les rues. On avait le sentiment que la ville était vidée de ses habitants, personne dans les rues, les gens avaient fui ou bien se cachaient chez eux.

Le 8 décembre, nous avons fait face à un nouvel afflux de blessés suite à des combats vers l’aéroport, plus éloigné de l’hôpital. Des petits groupes étaient amenés par ambulance, ce qui nous permettait finalement de plus facilement gérer les arrivées. Il y avait beaucoup de blessés légers, mais au final la foule était impressionnante. C’était la confusion la plus totale. Il a fallu faire un gros travail de triage, demander que chaque patient ne soit accompagné que d’un membre de sa famille, pour que les soins soient organisés au mieux et que les médecins puissent travailler dans un calme relatif. C’était assez stressant cet afflux et ce mélange : blessés, hommes en armes, familles, personnels….

Est-ce que le personnel de santé centrafricain est revenu depuis ?

Oui, au fil des jours, ils ont pu progressivement revenir travailler. Mais il faut garder en tête que pour les Centrafricains c’est extrêmement dangereux ils ont été directement menacés. Nous ne pouvons pas leur demander de prendre des risques inconsidérés. Il faut qu’ils soient entourés d’expatriés car notre présence les protège, en tous cas pour le moment.

Quelle est aujourd’hui la situation sanitaire sur Bangui ?

Le 5 décembre, le principal hôpital de Bangui, celui de l’Amitié, a été attaqué. Nous nous y sommes rendus quelques jours plus tard et il était complètement pillé, vide de personnel et de matériel. Il ne fonctionne plus depuis.

L’hôpital Communautaire est la seule structure, pour les adultes, actuellement opérationnelle. Nous avons ouvert un projet sur la maternité Castor pour la petite chirurgie, les soins obstétriques, les césariennes et avons initié des dispensaires mobiles. Mais cela ne suffit pas. Le système de santé fonctionnait déjà très mal avant les dernières crises. Tout doit être relancé d’autant qu’avec les événements, les besoins sont encore plus importants. Les populations sont extrêmement vulnérables aujourd’hui. Il faut une offre de soins primaires, de base, mais aussi secondaires : où hospitaliser, aujourd’hui à Bangui, quelqu’un qui serait gravement malade ? A l’heure actuelle, à part Castor - qui a des capacités d’accueil limitées - il n’y a par exemple aucune autre maternité en ville. Ca ne peut pas être la seule structure de référence pour toutes les femmes enceintes de Bangui.

L’approvisionnement reste aussi très problématique, notamment pour le fuel dont on a besoin pour alimenter les groupes électrogènes de l’hôpital par exemple ; l’essence manque, ce qui pose un souci aussi pour nos voitures, les ambulances, nos déplacements…

Qu’est-ce qui t’as le plus touchée au cours de ta mission à Bangui ?

Nous avons l’habitude de travailler dans des contextes très violents, mais cette intention volontaire et organisée de mutiler, blesser, tuer m’a choquée. L’histoire d’une famille : 20 hommes armés sont entrés chez eux et ont tout pillé. Le fils, âgé d’une trentaine d’années, a été blessé aux deux bras à la machette. Ils ont fui vers l’aéroport situé à plusieurs kilomètres de chez eux, ils ont du traverser une rivière, de l’eau jusqu’à la poitrine et il a dû lever les bras avec une double fracture ouverte ! Ce niveau de violence et de souffrance c’est ça qui m’a le plus frappée par rapport à d’autres contextes de conflit où j’ai pu travailler…

Nous avons rencontré des journalistes qui avaient été sur Bossangoa le 5 décembre, ils ont eu extrêmement peur. Ce sont pourtant des journalistes chevronnés, mais ils étaient décomposés en nous racontant ce qu’ils ont vu, des hommes emmenés de force dans la nature, par exemple.

Bangui n’est pas la seule concernée par l’extrême violence, c’est toute la RCA et cela fait des mois que ça dure. Il va y avoir beaucoup à faire en termes de recueil de témoignages. Sans glisser vers le catastrophisme et en se gardant de raccourcis simplistes comme « génocide » ou « chrétiens vs musulmans », il faut que l’on puisse nommer, qualifier ce qui se passe en RCA aujourd’hui. Et ce qui s’y passe est grave et dramatique ».

Pendant un peu plus de dix jours, Libération.fr a publié un bulletin détaillé des interventions de MSF à Bangui et dans le reste du pays.
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