Camp de mineurs isolés à Paris : « la situation est devenue intenable »

Un travailleur social MSF discute avec un mineur isolé étranger lors de l'installation du camp à Paris, près de la place de la République. 2020. 
Un travailleur social MSF discute avec un mineur isolé étranger lors de l'installation du camp à Paris, près de la place de la République. 2020.  © Nicolas Guyonnet/MSF

Le 29 juin, une centaine de mineurs isolés étrangers ont installé leurs tentes, à proximité de la place de la République à Paris, pour réclamer une prise en charge par les départements. Plus de trois semaines après le début de ce campement de fortune, et face à l’absence de réaction des pouvoirs publics, la détresse monte et la situation devient alarmante.

Ce campement, c’est un coup de gueule poussé à l’unisson par des adolescents, mineurs isolés étrangers, et les associations qui les y accompagnent : Médecins Sans Frontières, mais aussi le Comede (Comité pour la santé des exilé.e.s), Utopia 56, les Midis du MIE et TIMMY – Soutien aux Mineurs Exilés.

« Il y a eu un ras le bol des associations et des collectifs citoyens de prendre en charge ces jeunes à la place des pouvoirs publics. Nous voulions les rendre visibles. Depuis des années, les conseils départementaux se défaussent de leur obligation de protection de ces jeunes sur les associations. Malgré nos alertes répétées, aucune avancée n’a été concédée », explique Caroline Douay, cheffe de mission adjointe chez MSF.

Des adolescents, mineurs isolés étrangers, croqués par Damien Roudeau sur le camp installé à Paris, près de la place de la République. 2020. 
 © Damien Roudeau / Inklink pour MSF
Des adolescents, mineurs isolés étrangers, croqués par Damien Roudeau sur le camp installé à Paris, près de la place de la République. 2020.  © Damien Roudeau / Inklink pour MSF

Les revendications, c’est Charles*, Ivoirien de 17 ans, qui les explique très simplement : « on veut vivre, on veut avoir un toit, on veut aller à l’école. On a beaucoup de choses à donner, mais on ne nous permet pas de nous exprimer. Le parcours n’a pas été facile mais nous sommes des jeunes très bien et aujourd’hui on a juste besoin d’un coup de pouce de quelqu’un pour nous aider à avancer. »

Une affiche de soutien réalisée à l'occasion de l'installation du camp de mineurs isolés étrangers à Paris. 2020. 
Une affiche de soutien réalisée à l'occasion de l'installation du camp de mineurs isolés étrangers à Paris. 2020.  © Nicolas Guyonnet/MSF

« Ceci n’est pas une colonie de vacances » : malgré le slogan placardé aux abords du camp, les premiers jours se sont déroulés dans une ambiance bon enfant. Les bénévoles des cinq associations se relaient en effet 24 heures 24 sur le camp pour jouer au ping-pong ou à la pétanque avec les jeunes, leur distribuer à manger, les orienter vers les bains-douches ou les cours de français.

Prise en charge obligatoire

Les personnes se déclarant mineures et isolées doivent être protégées par les départements jusqu’au rendu d’une décision judiciaire définitive sur leur situation. Cette protection doit comprendre un hébergement adapté à leur vulnérabilité ainsi qu’un accompagnement éducatif, sanitaire et social.

Pourtant, depuis plusieurs années, des centaines de mineurs isolés étrangers en recours judiciaire sont ignorés : aucune mesure de protection ne leur est apportée par les pouvoirs publics. Ils se retrouvent sans protection, ballotés et dans l’extrême précarité. Ils continueront de l’être si aucun dispositif de protection systématique et pérenne n’est mis en place.

Tous pensaient qu’une issue se présenterait rapidement ; que cette fois-ci les conseils départementaux ne pourraient pas se détourner du sort des mineurs contraints de vivre à la rue.

Aujourd’hui pourtant, plus de trois semaines après l’installation du campement, aucune solution n’a été proposée et la situation devient très préoccupante. « Cela fait trois semaines que ces jeunes dorment dehors aux yeux de tous, dans l’indifférence générale. Les premiers jours, les médias et les élus se sont déplacés pour couvrir cette situation ou pour apporter soutien et solidarité. Mais désormais, ces jeunes tombent dans l’oubli », explique Caroline Douay.

Malgré leur jeune âge, ces adolescents ont déjà un parcours de vie très compliqué. Ils sont arrivés en France à l’issue d’un périple souvent traumatique en s’accrochant à l’espoir d’une vie meilleure. Aujourd’hui, face au silence et à l’indifférence des pouvoirs publics, ils ressentent une grande désillusion et perdent espoir. Ils sont frustrés, exténués par leurs conditions de vie à la rue et l’absence de perspective qui s’offre à eux.  « Après trois semaines, la situation est devenue intenable. Le camp s’est inscrit dans la durée et cela engendre de plus en plus de situations alarmantes », précise Caroline Douay.

Agathe Nadimi, fondatrice de l’association Les Midis du MIE, a vu la situation se dégrader progressivement au fil des jours. « Les jeunes en ont marre, ils ne voient pas de solution arriver. Il y a une forme d’impatience très aiguë qui se manifeste chez eux. On sent que c’est explosif et que ça peut basculer en un rien de temps pour pas grand-chose. »

Les conditions de vie sommaires sur le camp affectent durement ces jeunes. La fatigue et l’agacement s’installent. « Aujourd’hui, pour ces jeunes tout est prétexte à extérioriser leur colère, explique Espérance Minart, responsable de la TIMMY - Soutien aux Mineurs Exilés. Ils se sont dit “on est près du but” et quand on arrive aussi près du but, l’impatience explose. Ils ne comprennent pas pourquoi il n’y a pas de solution. Si la réponse n’est pas immédiate, c’est un danger : si on leur demande encore de patienter, on sait qu’on s’expose à de l’incompréhension et à encore plus de tensions. »

Ce campement temporaire, installé pour interpeller les pouvoirs publics sur une situation inadmissible, n’est pas une alternative acceptable pour ces mineurs. Il est urgent que les conseils départementaux organisent une prise en charge réelle et systématique des jeunes se déclarant mineurs et isolés.

« Il faut que l’on trouve une solution très très vite. Un drame peut arriver à tout moment, volontaire ou involontaire, c’est notre crainte quotidienne. », conclut Espérance Minart. 

 


*Le prénom a été modifié. Ce passage est un extrait d’un entretien réalisé dans l’émission La voix des sans-papiers (radio Paris Fréquence Plurielle, le jeudi 16 juillet 2020).

À lire aussi