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Mozambique : « Des gens fuient la violence alors que d'autres tentent de rentrer chez eux »

Cabo Delgado: A crisis far from over
Des personnes déplacées par le conflit à Cabo Delgado, une province du nord du Mozambique, attendent à côté d'un camion à la périphérie de Mueda. © Igor G. Barbero/MSF

Paulo Milanesio est coordinateur de projet pour Médecins Sans Frontières (MSF) à Mueda, une ville située dans le nord de la province mozambicaine de Cabo Delgado, où des centaines de milliers de personnes se sont réfugiées à cause du conflit en cours. Face à une situation extrêmement volatile, l'organisation ne cesse d'adapter sa réponse pour répondre au mieux aux besoins de la population. Interview.

Le conflit à Cabo Delgado dure depuis plus de quatre ans. Comment évolue la situation aujourd'hui ?

2020 ainsi que le premier semestre de cette année ont été marqués par des violences intenses, notamment des combats et des attaques du groupe armé Al-Shabaab contre des villages et des grandes villes, ayant provoqué un déplacement massif de population de la bande côtière et du nord-est de Cabo Delgado. Selon l'ONU, environ 750 000 personnes ont fui leur maison et cherché refuge dans des centres de transit et de relocalisation situés à l'ouest et au sud de la province. Certains y vivent depuis un an et parfois plus.

Ces derniers mois, les armées du Mozambique et des pays alliés de la région ont lancé des offensives pour reprendre le contrôle des zones en conflit. Les localités reconquises sont alors préparées pour le retour des habitants. En parallèle, ces opérations militaires ont forcé le groupe armé Al-Shabaab à se disperser entraînant une diminution des attaques. Mais de fréquentes flambées de violences continuent de forcer les gens à fuir.

Mueda est située respectivement à 100 et 180 kilomètres de Mocímboa da Praia et Palma, deux des principales villes victimes d'attaques dans la province de Cabo Delgado depuis des mois. Que voient les équipes MSF là-bas ?

Les explosions de violence provoquent des mouvements de population brusques. La violence est tellement imprévisible que les gens ne partent qu'avec quelques vêtements. La situation est extrêmement instable. Des gens fuient la violence alors que d'autres tentent de rentrer chez eux. Notre équipe doit être réactive pour accompagner les gens et leur garantir un minimum d'assistance pendant leur déplacement, mais aussi lors de leur retour. Nous devons également nous assurer que nos activités n'influencent pas leur prise de décision dans ce contexte volatile.

Nous avons ouvert le projet à Mueda en mars 2021 pour offrir une assistance médicale et logistique aux personnes fuyant le conflit, dès la première étape de leur parcours. Dans cette ville montagneuse, environ 12 000 personnes déplacées vivent sur le site de relocalisation d'Eduardo Mondlane, créé en avril de cette année.

Nos équipes mobiles se déplacent vers différents points stratégiques dans les districts de Mueda, Nangade, Muidumbe et Mocímboa, où se trouvent plusieurs rassemblements de communautés déplacées (environ 50 000 personnes au total), arrivées principalement de Palma et Mocímboa. A partir de Mueda nous atteignons également Negomano, à la frontière avec la Tanzanie, où certaines personnes s'y réfugient parfois brièvement.

Dans de vastes zones de ces districts, le système de santé a été gravement affecté par le conflit ; certaines structures ont été attaquées et le personnel médical est parti. Certaines villes ont été désertées. Dans d'autres endroits, les centres de santé publics sont fonctionnels et on observe un retour à la normale grâce au retour progressif des habitants.

Même si la situation reste incertaine, beaucoup préfèrent regagner leur maison plutôt que de rester dans un centre de transit ou de relocalisation aux conditions précaires. Ceux qui ne se sentent toujours pas assez en sécurité passent brièvement vérifier leur habitation et leurs récoltes et regagnent ensuite leur abri de fortune.

Comment le conflit affecte-t-il les gens ?

Il ne s'agit pas d'une urgence médicale, mais c'est certainement une urgence humanitaire. Les conditions médicales des patients que nous voyons ne sont pas notre seule préoccupation. L'aide humanitaire est concentrée dans des points plus stables du sud de la province, à proximité de la capitale, Pemba. Cependant, dans de vastes régions du nord, il n'y a pas ou peu d'organisations d'aide. Cela nous oblige à diversifier nos activités et à nous adapter.

Lorsque nous rencontrons un groupe de déplacés dans ces zones, ils manquent souvent de tout. Nous leur donnons donc accès à l'eau potable et à la nourriture, un abri ou des matériaux pour construire une maison. Nous avons même dû acheter des vêtements et des tongs pour les personnes qui avaient marché longtemps. On ne peut pas se contenter de parler de paludisme avec quelqu'un qui a tout perdu.

« J'ai 77 ans et je viens de Mocímboa da Praia. Pendant près de quatre décennies, j'ai été pêcheur. Les bons jours, je pouvais obtenir au moins dix livres de homard et du poisson aussi gros que mon bras. J'avais un bateau de quatre mètres de long pouvant accueillir 30 personnes. Grâce à l'argent gagné avec mon bateau, j'ai construit notre maison. Lorsque j'ai quitté Mocímboa en octobre 2020, j'ai trouvé refuge sur l'île d'Ibo pendant plusieurs mois. J'ai continué à pêcher comme j'ai pu jusqu'à ce qu'ils ne me laissent plus utiliser le bateau. Je suis retourné récemment à Mocímboa pour travailler au nettoyage de certaines parties de la ville, car de nombreuses infrastructures et bâtiments ont été affectés. Les gens veulent y vivre à nouveau, mais les autorités n'ont pas encore donné leur feu vert. C'est pourquoi je suis venu à Nanili il y a deux semaines, en attendant de pouvoir rentrer chez moi. Je reste dans cette école. J'ai apporté une partie de mon kit de pêche avec moi – palmes, masque et tuba. J'ai pratiquement tout perdu. La pêche, c'était ma vie et maintenant je ne sais plus quoi faire » raconte Ali Mamadi. 


 
 © Igor G. Barbero/MSF
« J'ai 77 ans et je viens de Mocímboa da Praia. Pendant près de quatre décennies, j'ai été pêcheur. Les bons jours, je pouvais obtenir au moins dix livres de homard et du poisson aussi gros que mon bras. J'avais un bateau de quatre mètres de long pouvant accueillir 30 personnes. Grâce à l'argent gagné avec mon bateau, j'ai construit notre maison. Lorsque j'ai quitté Mocímboa en octobre 2020, j'ai trouvé refuge sur l'île d'Ibo pendant plusieurs mois. J'ai continué à pêcher comme j'ai pu jusqu'à ce qu'ils ne me laissent plus utiliser le bateau. Je suis retourné récemment à Mocímboa pour travailler au nettoyage de certaines parties de la ville, car de nombreuses infrastructures et bâtiments ont été affectés. Les gens veulent y vivre à nouveau, mais les autorités n'ont pas encore donné leur feu vert. C'est pourquoi je suis venu à Nanili il y a deux semaines, en attendant de pouvoir rentrer chez moi. Je reste dans cette école. J'ai apporté une partie de mon kit de pêche avec moi – palmes, masque et tuba. J'ai pratiquement tout perdu. La pêche, c'était ma vie et maintenant je ne sais plus quoi faire » raconte Ali Mamadi.    © Igor G. Barbero/MSF

Il y a des gens qui vivent en brousse depuis des mois, certains même depuis plus d'un an, dans des zones denses et inhospitalières. Ils arrivent dans un état déplorable. Ils n'ont mangé que ce qu'ils ont pu trouver en chemin : plantes, légumes, quelques animaux qu'ils chassaient. Ce sont généralement des personnes âgées, souffrant de malnutrition, d'anémie et leurs vêtements sont pratiquement en lambeaux.

Certaines personnes, seules depuis longtemps, souffrent de maladies chroniques comme la tuberculose ou le VIH, très répandus au Mozambique. Leur traitement a souvent été interrompu. On voit aussi beaucoup de problèmes respiratoires et d'hypertension.

En dehors de ces conditions médicales complexes, les gens souffrent également de problèmes psychologiques. Presque toutes les familles ont vécu un traumatisme. Certains de nos patients sont si fragiles qu'ils ne peuvent même pas établir un contact visuel. Ils ont été témoins ou ont subi des violences, parfois perdu leur logement. Toutes ces expériences ont eu un effet très négatif sur leur santé mentale. Certaines personnes ont également perdu contact avec leurs proches. On retrouve fréquemment des enfants orphelins, qui ont vu leurs parents mourir ou qui ont été kidnappés par des groupes armés, ainsi que des parents qui ne savent pas où se trouvent leurs enfants.

Que fait MSF pour aider ?

À Mueda, nous fournissons un appui technique à l'hôpital rural et gérons un poste de santé sur le site principal d'accueil des personnes déplacées. Nous gérons également un point d'eau et en ré-approvisionnons d'autres, car le manque d'accès à l'eau potable s'est fortement dégradé. Nous avons une équipe de sages-femmes pour le suivi des femmes enceintes et un réseau de véhicules disponibles pour orienter les cas graves vers l'hôpital. De plus, nous distribuons des kits d'aide aux personnes récemment déplacées, faisons de la promotion de la santé et, maintenant que la saison des pluies approche, de la sensibilisation pour empêcher la propagation de maladies comme le choléra et le paludisme. Nous offrons également un soutien psychologique par le biais de notre équipe de santé mentale.

« On ne peut pas se contenter de parler de paludisme avec quelqu'un qui a tout perdu. »

Paulo Milanesio, coordinateur du projet MSF à Mueda

© Igor G. Barbero/MSF

En dehors de Mueda, nous gérons des cliniques mobiles dans divers endroits où nous distribuons des kits d'aide : le kit de transport - plus léger - comprenant de la nourriture et des ustensiles de base pour les personnes en déplacement et un kit pour les personnes installées. Ce dernier est beaucoup plus complet et permet aux gens de construire un abri. Il comprend des bâches, de la nourriture pour plusieurs semaines et des outils.

Nous soutenons également un réseau de 70 agents de santé communautaires qui font partie du ministère de la Santé. Ils sont essentiels car ils travaillent dans les zones rurales en assurant l'accès au traitement des maladies courantes telles que le paludisme, la diarrhée ou en identifiant les cas de malnutrition. Premier maillon de la chaîne, ils nous permettent d'être au plus près des communautés. Grâce à ces travailleurs clés, nous sommes informés en temps quasiment réel des mouvements soudains de personnes. Cela nous permet de préparer une évaluation et de répondre aux besoins dans les 24 heures si la sécurité le permet. »

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