« Je veux juste être une femme forte, une femme qui ne baisse pas les bras »

Kate, 32 ans
©Martina Bacigalupo/Agence Vu

Photographies et récits de voyage recueillis par Martina Bacigalupo sur l’Aquarius, en mer Méditerranée

Audrey, 29 ans, Côte d'Ivoire

En Côte d’Ivoire, l’excision est interdite. Mais mes tantes m’ont fait « ça » quand j’avais 12 ou 13 ans. Ca m’a fait très mal ; je saignais beaucoup. Mon père ne voulait pas mais la belle-famille nous a forcées ma sœur et moi. L’excision enlève le plaisir donc c’est difficile de trouver un copain après... j’ai beaucoup souffert. Lorsque j’ai enfin trouvé quelqu’un, je suis tombée enceinte mais j’ai fait une fausse couche à 9 mois et mon ami m’a quittée. À ce moment-là, j’ai pensé à tout quitter, partir en Italie, avoir des enfants dans un pays sans risque.

Mais sur la route les problèmes se sont enchaînés. En Libye, ils m’ont kidnappée et m’ont mise dans une maison. Ils tiraient des coups de feu près de nos oreilles, ils nous battaient… Une nuit un des hommes qui nous gardait m’a violée. Il s’est couvert le visage avec un foulard. Ils le font tous. Quand il a fini, j’étais tellement paniquée que j’ai eu mes règles…

J’ai fui et j’ai pris un bateau mais le moteur s’est cassé immédiatement et nous n’avons pas pu sortir de Libye. J’ai retenté la traversé un mois plus tard mais les Libyens nous ont attrapés et ramenés en prison. Là aussi, ils nous frappaient ; mes copines étaient violées. Nous n’avions rien à manger… Il me fallait de l’argent pour sortir de là. C’est ma sœur qui m’a envoyé de quoi sortir de cet endroit. Je me suis cachée en ville pendant deux mois et puis j’ai décidé de retenter la traversée : je savais que je risquais de retourner dans cette prison si je me faisais prendre mais je ne pouvais plus continuer comme ça… Je pleurais tout le temps.

On a été chanceux ; l’Aquarius nous a trouvés. Maintenant je suis sauvée. Je sais que je pourrais avoir une vie normale en Europe. Je suis couturière, je pourrais travailler. Mais ce que je veux vraiment c’est être une grande femme, une femme battante, une femme qui ne baisse pas les bras.

Aurey, 29 ans, Cote d’Ivoire.
 © Martina Bacigalupo/Agence Vu'
Aurey, 29 ans, Cote d’Ivoire. © Martina Bacigalupo/Agence Vu'

Awa, 23 ans, Cameroun

Mon copain est parti en Algérie. Il voulait que je le rejoigne. Je suis partie avec ma cousine. En arrivant, il nous a proposé de traverser vers la Libye. Il a dit qu’il allait nous rejoindre plus tard. On a marché dans le désert en direction de Bamako, sans interruption pendant 14 heures. Ma cousine n’en pouvait plus. Il faisait très froid. Lorsqu’elle m’a dit qu’elle avait mal, je lui ai dit « sois forte » mais quelques minutes plus tard elle est tombée. Elle était morte. Elle avait 24 ans.

Je voulais rester auprès d’elle mais les autres m’ont incité à continuer… j’ai dû les suivre. Qu’aurais-je pu faire toute seule ? À peine arrivée en Libye ils m’ont kidnappée. Dès qu’ils ont su qu’ils me frappaient, mes parents ont tout de suite envoyé de l’argent. Une fois libérée, je me suis fait prendre et envoyer en prison. Deux hommes m’ont violée. Presque deux mois après, j’ai encore mal parfois. Et je n’ai plus mes règles.

(N.D.A. : Awa a fait un test de grossesse sur l’Aquarius le jour même et a appris qu’elle était enceinte.)

Awa, 23 ans, Cameroun.
 © Martina Bacigalupo/Agence Vu'
Awa, 23 ans, Cameroun. © Martina Bacigalupo/Agence Vu'

Aida, 41 ans, Libye

Il y a trop de violence en Libye. Sortir de la maison devient trop dangereux. Étant donné que mon mari est professeur des écoles et que mon père travaillait à l’Ambassade de Libye en Italie, ils pensent que nous sommes riches. On a tenté plusieurs fois de kidnapper mon fils.

Un jour, en sortant la poubelle avec notre fils de 11 ans, mon mari s’est fait tirer dans la jambe. Mon fils a dû prendre la voiture et le conduire à l’hôpital. À son âge ! Une autre fois, ils l’ont kidnappé sur le chemin de l’école. Ils m’ont demandé tellement d’argent que j’ai vendu tout mon or ; et mes sœurs ont dû m’aider. On a pu le sauver.

Ce n’est plus possible de vivre ici. Mon fils de 18 ans a fui en Allemagne sans rien me dire. Je l’ai su quand il est arrivé là-bas. Alors, j’ai décidé de prendre le bateau moi aussi. Il fallait choisir entre mourir en mer ou mourir par balle. J’ai préféré la mer. Maintenant que nous sommes sauvés, je vais pouvoir offrir une vie meilleure à mes enfants et retrouver mon fils ainé.

Aida, 41 ans, Libye.
 © Martina Bacigalupo/Agence Vu'
Aida, 41 ans, Libye. © Martina Bacigalupo/Agence Vu'

Jeanette, 32 ans, Guinée Conakry

Mon mari est décédé du Sida en juin dernier. Moi aussi je suis séropositive mais je prends des ARV depuis 2012. Quand mon mari est mort, ses parents m’ont chassée de la maison avec mes cinq enfants. Ma mère n’a pas voulu de nous chez elle non plus. Seule ma sœur nous a accueillis alors qu’elle a déjà deux enfants. Mais pour mes enfants, la stigmatisation dont ils étaient victimes à l’école était trop forte ; j’ai décidé de quitter le pays pour aller en Italie.

J’ai marché pendant deux semaines dans le désert d’Algérie, jusqu'à la Libye. Sur la route j’ai été violée par deux hommes, à tour de rôle ; l’un tenait le fusil contre ma tête pendant que l’autre me violait. Il faisait tellement froid. Et le chauffeur nous frappait.

J’ai vu une fille mourir après avoir été violée par ces hommes. Je suis arrivée à Tripoli à pied. Je suis allée directement à la plage et je suis montée dans un bateau. J’avais peur, je vomissais mais j’ai tenu. Puis on a été sauvé. Maintenant je voudrais juste faire venir mes enfants car je ne peux pas vivre sans eux.

Jeanette, 32 ans, Guinée Conakry.
 © Martina Bacigalupo/Agence Vu'
Jeanette, 32 ans, Guinée Conakry. © Martina Bacigalupo/Agence Vu'

Susan, 25 ans, Cameroun

J’ai quitté le Cameroun à 17 ans quand ma mère est décédée. Je ne connais pas mon père. Je suis allée en Guinée équatoriale pour travailler comme femme de ménage. Puis la crise est arrivée et ils ont commencé à virer les étrangers. Je suis rentrée au Cameroun. Un monsieur m’a dit que je pourrais m’en sortir en allant en Europe, en passant par la Libye. Je lui ai donné 2 000 euros. À priori, cela devait couvrir l’intégralité du voyage du Niger jusqu'en Europe.

J’ai pris l’avion vers la Libye. Ensuite l’ami de mon contact a expliqué qu’il fallait partir sur un petit bateau. J’ai eu peur. Je voulais renter chez moi mais on m’a dit que ce n’était plus possible. « Soit tu pars en bateau, soit tu meurs ici ». Au bout d’un mois, des gens ont attaqué la maison où je me trouvais et ils m’ont emmenée dans une prison. Ils m’ont frappée et ils exigeaient 800 euros pour me relâcher. Mon contact ne pouvait pas aider et je n’ai pas de famille. Je n’avais pas d’autre option que de rester. Parfois ils éteignaient des cigarettes sur mon corps et ils me demandaient de dire merci – shukran. Un jour, ils ont beaucoup bu ; on en a profité pour s’échapper avec d’autres. Mais j’ai vite été arrêtée par la police et amenée dans un camp.

Ils nous donnaient une bouteille d’eau et la moitié d’un pain par jour. Je ne pouvais utiliser les toilettes qu’une fois par jour. Ils m’ont dit que si je couchais avec trois ou quatre d’entre eux, ils me libéreraient. Quand j’ai refusé, ils m’ont giflée. Un ami a finalement payé et j’ai été libérée. Mais le gars de la maison dans laquelle je me trouvais m’a vendue. Heureusement quelqu’un a eu pitié de moi et m’a aidée à sortir de là et à prendre un bateau.

C’était un vendredi soir, vers 23 heures. Je crois qu’on était plus de 200 sur un petit bateau en plastique. Il faisait noir. On s’est assis et on a commencé à prier. L’eau rentrait petit à petit dans le bateau, jusqu'à hauteur d’hanche. Et puis Open Arms est arrivé et ils nous ont amenés sur l’Aquarius. Je suis contente maintenant. C’est un nouveau départ. J’espère pouvoir étudier en Europe et devenir aide-soignante. Depuis que je suis petite je rêve de faire ce métier.

Susan, 25 ans, Cameroun.
 © Martina Bacigalupo/Agence Vu'
Susan, 25 ans, Cameroun. © Martina Bacigalupo/Agence Vu'

Rim, 24 ans, Syrie

J’ai quitté la Syrie en 2011 et je suis allée en Libye avec mon mari. Ils nous disaient qu’il y avait du travail là-bas. Ma maison avait été détruite. À l’époque je n’avais qu’un enfant de 7 mois. On a fui à travers le Liban en voiture, puis on a pris un avion jusqu’au Caire et on a mis trois jours pour arriver en Libye. À ce moment-là on était bien, il y avait du travail, on a vécu heureux pendant deux ans. Mon mari était peintre en bâtiment. Moi, j’étais coiffeuse. J’ai eu deux autres enfants.

Ensuite, les choses ont commence à se détériorer : un jour, alors qu’on était en voiture, des gens armés nous ont arrêtés. Ils nous ont fait descendre de voiture et nous ont laissés sur place, à pied, dans la nuit, seule avec mes deux enfants. On a décidé de changer de ville. Mais ils ne payaient plus mon mari. À chaque fois qu’il demandait son salaire, ils le menaçaient, fusil sur la tempe. Mon mari a décidé de les dénoncer à la police. Mais quelques jours plus tard, des hommes l’ont poignardé dans la jambe. Pour continuer à travailler, il devait payer. Plus le temps passait, plus il devait payer. Tout notre argent y est passé. Il fallait partir.

En allant prendre le bateau, je priais ; j’avais tellement peur pour mes enfants. Mais j’avais plus peur encore de la Libye. Nous étions seize sur un petit bateau en bois. En chemin, la mer était très agitée. On a aperçu un bateau libyen. On a demandé de l’aide mais ils ne sont pas intervenus. Un gros bateau rouge et blanc nous a finalement sauvés. Je crois que c’était des Italiens. Tout ce que je veux c’est être en sécurité avec mes enfants et leur donner une vie agréable, c’est tout.

Rim, 24 ans, Syrie.
 © Martina Bacigalupo/Agence Vu'
Rim, 24 ans, Syrie. © Martina Bacigalupo/Agence Vu'

Alia, 22 ans, Guinée Conakry

Je me suis mariée à 14 ans et j’ai eu trois enfants très jeune. J’ai dû arrêter d’étudier. Je n’avais pas de travail et la vie était très dure. Un jour une amie m’a dit « allons étudier en Europe, ce n’est pas tard pour nous ». J’ai dit oui et on est parti. On a marché dans le désert très longtemps avant d’arriver à Tripoli. On vivait dans une maisonnette. Une nuit, des hommes sont venus et ils ont emmené mon amie.

Elle est rentrée le lendemain matin ; elle saignait beaucoup. Elle m’a raconté qu’ils avaient pris tout son argent et qu’elle avait été violée par cinq hommes. J’ai voulu aller chercher des médicaments mais elle m’a dit de ne pas sortir, de peur qu’il m’attrape et me fasse la même chose. Je suis restée à côté d’elle. Elle m’a confié sa petite fille de deux ans. Elle m’a dit « Pardon Alia. Occupe-toi de mon enfant. S’il te plait, Alia. Promets-moi ». Puis elle m’a dit « Prends ma main » et elle est morte comme ça, la tête sur mes jambes. C’était mon amie d’enfance. C’est pour elle que je suis ici. Elle s’appelait Kadjatu.

J’ai décidé de partir. Mais j’avais peur. J’avais vu sur France24 les gens mourir sur ces bateaux. Mais je suis partie quand même. Quand j’ai vu le bateau de SOS MEDITERRANEE, j’ai remercié Dieu et j’ai tout de suite pensé à Kadjatu. Elle me manque. Dès que j’ai mis les pieds sur ce bateau j’ai pleuré. J’ai pensé à elle que j’avais laissée là-bas. À elle qui voulait partir étudier. À elle qui m’a donné le courage. Maintenant je vais étudier. Je vais le faire pour elle et pour moi.

Alia, 22 ans, Guinée Conakry.
 © Martina Bacigalupo/Agence Vu'
Alia, 22 ans, Guinée Conakry. © Martina Bacigalupo/Agence Vu'

Salam, 34 ans Erythrée

J’ai quitté l’Érythrée il y a quatre ans, parce que je suis Chrétienne. Les Chrétiens sont persécutés dans mon pays. On nous met en prison. En plus j’avais peur du service national. Je suis diplômée ; donc j’ai fui au Soudan et j’ai travaillé à Khartoum comme institutrice à domicile pendant un moment. Et un jour j’ai décidé de partir. Pour moi, l’Europe est une terre d’opportunité, de paix et de sécurité.

Je suis allée en Libye en voiture. Je suis restée dans une maison avec d’autres personnes, pendant sept mois. Dehors, dans les rues, c’est comme la guerre. Parfois ils venaient dans la maison prendre des gens. Ça ne m’est jamais arrivé. Peut-être parce que j’accompagnais une dame malade. J’avais si peur qu’ils nous violent, nous tuent ou nous vendent comme esclaves.

Finalement j’ai réussi à monter sur un bateau en plastique avec 115 personnes. On a été sauvés par Open Arms. Maintenant j’espère que ça ira mieux. J’espère pouvoir continuer mon éducation et devenir avocate.

Salam, 34 ans, Érythrée.
 © Martina Bacigalupo/Agence Vu'
Salam, 34 ans, Érythrée. © Martina Bacigalupo/Agence Vu'

Affrété par l’ONG SOS MEDITERRANEE France, soutenue par la société civile, en collaboration avec MSF, le navire humanitaire Aquarius sillonne la mer Méditerranée afin de porter secours aux personnes qui tentent de rejoindre les côtes européennes.

Depuis le début de ces opérations en mer en 2015, sur l'Aquarius ou sur d'autres navires de sauvetage, MSF est venue en aide à près de 68 000 personnes.

© Martina Bacigalupo/Agence Vu'
© Martina Bacigalupo/Agence Vu'

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