France : une année d’intervention face à la Covid-19. Chapitre 2 : « Le vécu du personnel d’Ehpad, c'est un temps de guerre »

Image extraite du documentaire « Ehpad, seuls face au coronavirus », réalisé en décembre 2020 lors des interventions MSF dans le sud de la France. 
Image extraite du documentaire « Ehpad, seuls face au coronavirus », réalisé en décembre 2020 lors des interventions MSF dans le sud de la France.  © Armelle Loiseau

Après le déconfinement amorcé en mai, les masques et le dépistage commencent lentement à devenir plus accessibles. MSF maintient ses activités médicales d’urgence jusqu’à la fin du mois de juin. Vient alors le temps de la prise de recul et de l’analyse de notre intervention. Deux études scientifiques sont notamment produites, des recommandations sont formulées aux autorités, tout en conservant une surveillance sanitaire et en se préparant à une éventuelle nouvelle vague. MSF met également en place un programme de soutien psychologique auprès du personnel d’Ehpad, en première ligne durant la crise et confronté à des situations extrêmes souvent traumatisantes. 

Pierre Mendiharat, directeur adjoint des opérations, Bastien Mollo, coordinateur médical et Marie Thomas, responsable du programme santé mentale en Ehpad, reviennent sur les enjeux de cette période entre juin et octobre 2020. 

Deuxième partie du récit d’un an d’intervention face à la pandémie de Covid-19 en France.

Chapitre 2 : « Le vécu du personnel d’Ehpad, c'est un temps de guerre »

Bastien Mollo, médecin et coordinateur médical lors de la première vague : « Je me disais que si on avait vraiment accès aux masques, qu’on avait des mesures barrières vraiment applicables et un vrai suivi des contacts, avec un dépistage, un isolement et tout ce qu’il faut, peut-être que ça irait. Puis on a observé les difficultés d’accès aux masques et la complexité du suivi des contacts mis en place par le biais de l’Assurance maladie, qui était une vraie usine à gaz… On commence également à avoir des estimations : environ 6 % des gens auraient eu la Covid-19 en France et 10 % en Île-de-France. À ce moment-là, on se dit qu’on est loin d’une immunité collective et que ça va être quand même compliqué pour la suite ! »

Images extraites du documentaire « Ehpad, seuls face au coronavirus », réalisé en décembre 2020 lors des interventions MSF dans le sud de la France. 
 © Armelle Loiseau
Images extraites du documentaire « Ehpad, seuls face au coronavirus », réalisé en décembre 2020 lors des interventions MSF dans le sud de la France.  © Armelle Loiseau

Pierre Mendiharat, directeur adjoint des opérations : « Après le choc de la première vague, les Ehpad ont toujours besoin d'aide notamment pour la post-crise. Des initiatives sont mises en place par les Agences régionales de santé, les hôpitaux, les fédérations sanitaires et les centres hospitaliers universitaires. Chez MSF, on souhaitait continuer de soutenir les Ehpad, on avait bien compris que cette population était particulièrement vulnérable dans la pandémie de Covid-19. De manière modeste, car personne ne nous a forcément demandé notre aide. On a donc proposé du soutien psychologique et je pense que ça a été utile. Les équipes nous ont fait remonter les dégâts énormes que la première vague avait causés sur la santé mentale du personnel des Ehpad. »

Bastien Mollo : « Pendant la première vague, des infirmières rentraient de leur journée dans des foyers de travailleurs migrants et nous disaient : “Ça ne sert à rien ce qu'on est en train de faire. On n'arrête pas de leur donner des conseils sur l’isolement ou sur l’orientation vers des structures médicales, mais en fait, ils ont tous eu la Covid-19. Enfin 9 personnes sur 10. Il y a un mois, ils avaient les symptômes, ils avaient de la fièvre et maintenant, ils n’ont plus rien. Il n’y a personne à orienter vers un centre Covid-19.” Quand ces infos commencent à remonter du terrain, on s’aperçoit qu’il y a un fossé entre les estimations de la population générale, 10 % environ pour l’Île-de-France, et celles de cette population précaire. Personne n’en parle, ni en France, ni en Europe… On se dit qu’il y a peut-être eu des foyers épidémiques qui se sont développés sous les radars. C’est pour ces raisons qu’on a lancé une étude épidémiologique, pour voir à quel point ces populations précaires avaient été exposées à la Covid-19 et vérifier s’il y avait oui ou non une épidémie silencieuse. »

Marie Thomas, psychologue et responsable du programme santé mentale en Ehpad : « Dès le 1er juillet, on a monté un projet entièrement axé sur le soutien psychologique aux soignants et aux personnels des Ehpad en Île-de-France. Au cours de la première vague, ce que l’on voyait, c'était vraiment un état d'agitation. Les soignants et les soignantes travaillaient énormément. Ils étaient dans un rythme physique et psychique effréné. C'était vraiment compliqué pour eux de se poser, de parler, d'avoir un tout petit peu de recul sur ce qu'ils étaient en train de faire, et c'est vrai que nos visites pour conduire des groupes de parole leur permettaient au moins de s'asseoir ensemble et ça, c'était vraiment fort. »

Marie Thomas : « Ce qui nous a beaucoup surpris dès les premiers groupes de parole, ce sont les signes qui font penser à de la clinique plutôt psychotraumatique, avec des symptômes tels que des reviviscences. Donc, elles ont des flashbacks, elles revivent les scènes aussi bien visuellement que d’un point de vue sonore. Elles me décrivent des sons liés à la première vague fréquemment. Elles sont dans une hypervigilance. Elles ont beaucoup de mal à se reposer. Elles ont aussi parfois des troubles de la mémoire. Et tout ça, ça nous laisse penser qu'il y a des risques de développer du trouble de psychotraumatisme. »

Image extraite du documentaire « Ehpad, seuls face au coronavirus », réalisé en décembre 2020 lors des interventions MSF dans le sud de la France.
 © Armelle Loiseau
Image extraite du documentaire « Ehpad, seuls face au coronavirus », réalisé en décembre 2020 lors des interventions MSF dans le sud de la France. © Armelle Loiseau

Marie Thomas : « Le vécu du personnel d’Ehpad est vraiment spécifique à la crise de la Covid-19 qu'il a traversée, pour eux c’est un temps de guerre. C'est le mot que ces personnes utilisent le plus. Elles ont souvent utilisé le terme, “on est partis à la guerre sans armure, on nous a demandé de faire des choses qui étaient de l'ordre de l'animal et pas de l'humain”. Elles ont été confrontées à un nombre incroyable de décès sur un laps de temps très court. Il y a eu plusieurs journées entières avec cinq décès dans l’Ehpad, sans aucun médecin dans les parages, sans possibilité de faire de l'accompagnement palliatif, sans possibilité de toucher leurs résidents pour leur dire au revoir, sans possibilité de faire les rites funéraires habituels. Dans les faits, elles ont vécu des choses vraiment difficiles dans des structures qui n'étaient pas faites pour ça. »

Retour sur une année d’intervention face à la Covid-19

Chapitre 3 : « Il y avait des résidents dans des situations assez choquantes »

[Timeline] Coronavirus en France : chronologie d'une urgence MSF

À lire aussi