Bande de Gaza - Interview : "Rien ne peut être comparé à une blessure de guerre"

Liliana Andrade
Liliana Andrade ©Isabelle Merny/MSF

Cela fait près de quatre ans que Liliana Andrade, 39 ans dédie ses vacances à MSF. Cette anesthésiste brésilienne a déjà travaillé dans des pays comme le Pakistan, la République démocratique du Congo (RDC), en Haïti ou au Soudan du Sud. Travailler en zone de conflit n’est donc pas nouveau pour elle. Début septembre, Liliana revenait de la bande de Gaza. Elle explique à quel point il peut être difficile de soigner des victimes des bombardements et revient sur des temps forts de sa mission.

Cette mission était sa deuxième dans la bande de Gaza, thêatre récent de l’un des conflits actuels parmi les plus violents. D’un point de vue professionnel et personnel, cette deuxième fois était complètement différente de ce qu'elle avait vécu auparavant. “Les victimes de bombardements présentent des blessures très différentes de celles que j'ai pu traiter avant. D’importantes parties du corps peuvent être brûlées, il y a des fractures ouvertes, des membres écrasés, des traumatismes. Tout cela à la fois”.

Lors de sa première mission dans la bande de Gaza, la situation, notamment sanitaire, n’était était pas bonne, mais la situation y était calme et les équipes MSF, tout comme celles d'autres organisations humanitaires, pouvaient librement aller et venir. Cette fois ci c'était différent. Tout au long de sa mission de 55 jours, Liliana a ressenti un mélange d’émotions : la peur, surtout la nuit en entendant bombes et explosions ; l'anxiété en attendant la prochaine trève ; du pur bonheur suite à l'annonce du cessez-le-feu durable et toujours en vigeur...

Qu’est ce qui, selon toi, a le plus changé au cours de ces deux dernières années dans la bande de Gaza ?

« Bien que la bande de Gaza ait toujours été un endroit dangereux, je ne l’ai pas ressenti comme cela la première fois que j'y étais, en 2012. Je travaillais alors dans un projet de chirurgie réparatrice MSF situé dans le sud de Gaza. Bien sûr, il y avait des contraintes sécuritaires, notamment lorsque nous passions la frontière vers Israël, mais nous pouvions bouger, les déplacements étaient autorisés.

Pendant la dernière offensive militaire israélienne « bordure protectrice », les seuls trajets autorisés étaient maison - hôpital et hôpital - maison. C’est seulement après le dernier cessez-le feu que nous avons pu aller en ville. La plupart du temps, il y avait des risques d'explosions, les bombes étaient fréquentes. Lorsque nous travaillions, concentrés sur les besoins du patient, à l'intérieur d’un bloc opératoire dépourvu de fenêtres, nous n’entendions rien. Mais, la nuit, quand les rues étaient silencieuses, on entendait et identifiait clairement chaque son. La pression émotionnelle et psychologique était énorme et cela a commencé dès le début, dès le moment où j'ai décidé d’accepter cette mission avec MSF. Cela voulait dire que j’entrais dans une guerre.

Qu’en est il des besoins médicaux des patients que tu as pris en charge à Gaza par rapport à d’autres conflits où tu as travaillé ?

Mon expérience dans d’autres zones de conflit était différente de ce que j’ai vécu à Gaza. Il n'y avait pas de bombes, de tirs de missiles ou de roquettes. Rien ne peut être comparé à une blessure de guerre. Les victimes de bombardements présentent des blessures très différentes de celles que j'ai pu soigner avant. Des parties très étendues du corps peuvent être brûlées, il y a des fractures ouvertes, des membres écrasés, des traumatismes. Tout cela en même temps parfois. J'ai soigné une fillette dont le fémur était fracturé, juste à côté de la racine de la cuisse. Il faut un choc extrêmement violent pour en arriver là. Des brûlés arrivaient avec le thorax grand ouvert, au point que l’on pouvait voir leurs côtes. Un brûlé demande déjà beaucoup de soins et, avec ce genre de blessures en plus, c’est pire. C'était vraiment trop...

Beaucoup de ceux qui travaillent à tes côtés font partie du personnel national, ce sont des gazaouïs qui vivent là. Comment ont-ils réagi à ce qui se passait ?

C’est une chose d'être là, avec MSF, en sachant que notre famille et nos amis sont en sécurité. C’est est une autre d'aller travailler en sachant que vos proches sont en danger. Il y avait des fois, très souvent en fait, où beaucoup d'entre eux ne pouvaient pas venir travailler à cause de l'insécurité. Le coordinateur médical a mis sa famille à l’abri dans l'enceinte de MSF. L’un de nos infirmiers mentait à ses trois petites filles en permanence, il mettait de la musique afin qu’elles n’entendent pas les explosions et leur faisait croire que tout cela faisait partie d'une pièce de théâtre afin de les protéger de la réalité.

Quelles étaient les régles de sécurité pour le personnel international ?

Nous devions être ensemble tout le temps et attendre la voiture MSF. Nous ne pouvions pas nous déplacer sans permission. Dans la maison MSF, il y a une salle sécurisée où nous nous rendions quand il y avait des bombardements. Je fais vraiment confiance aux règles de sécurité MSF qui entretient de bonnes relations avec les deux autorités, israéliennes et palestiniennes, et nous sommes très respectés ce qui fait une nette différence.

Y a t-il un patient qui t’a le plus marquée ?

Le jour le plus émouvant pour moi a été celui où j’ai retrouvé un patient que j’avais pris en charge en 2012. Il avait été brûlé à l'âge de 7 mois et avait subi plusieurs interventions chirurgicales quand il avait 3 ans. À l'époque, j'avais l'habitude de le voir tous les jours dans le cadre du programme de chirurgie réparatrice. Au dernier jour de ma mission de 2012, j'ai demandé à sa mère de lui dire, en anglais, que je partais. Je me suis mise à genoux, pour que nous puissions nous regarder droit dans les yeux et il m’a dit « je t'aime, Lili ». J'ai pleuré. J’avais le sentiment que je ne le reverrais plus jamais. Quand je suis revenue dans la bande de Gaza, j'ai demandé de ses nouvelles au reste de l’équipe et, un jour, sorti de nulle part, je l'ai vu, il était là et attendait mon retour de l'hôpital. Il a dit qu'il se souvenait de moi et, bien sûr, j'étais très émue.

Comment c’était d'être là quand commençaient et se terminaient les cessez-le feu ?

En attendant le cessez-le feu temporaire, les équipes médicales allaient travailler normalement à l'hôpital, mais nous nous préparions à une augmentation du nombre de patients dès que la période de trêve serait terminée. Il y avait de l’anxiété, de la peur de ce qui allait arriver. Je ne sais pas si je ressentirais ça un jour à nouveau. Nous espérions tous, comme l'ensemble de la population bien sûr, un cessez-le feu durable. Et, quand c'est arrivé, c'était incroyable. Tout le monde pleurait. Nous étions très émus d’être là, à ce moment précis. Vous pouvez alors voir ce que le vrai bonheur pour toute une population. Ce n’était pas comme n’importe quelle célébration ; leurs vies étaient en jeu.

Est ce que tu retournerais à Gaza ?

Absolument ! »

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