À Mudug, en Somalie, l'insécurité alimentaire compromet le traitement de la tuberculose
MSF prend en charge les patients atteints de tuberculose dans le Mudug depuis le début des années 2000. À Galkayo, les équipes apportent leur soutien à l’hôpital régional du Mudug pour le traitement de la tuberculose et de la tuberculose multirésistante, et gèrent des cliniques mobiles afin d’atteindre les communautés déplacées. L’insécurité alimentaire qui a atteint des seuils critiques est un double facteur aggravant : elle expose la population à un risque accru de contracter la maladie et diminue les chances de guérison.
Faadumo* a vingt-huit ans et vient de Harardhere, à plusieurs heures de route de Galkayo. Elle a voyagé toute la nuit, dépensant trente dollars pour un transport qu’elle pouvait à peine se permettre, après trois mois de toux qui ne cessait de s’aggraver, de douleurs aux côtes, de fièvre et de perte de poids. Au moment où elle a décidé de faire le voyage, le bétail de sa famille était déjà mort à cause de la sécheresse, les laissant pratiquement sans aucun revenu. Quand elle arrive au service de tuberculose de l’hôpital régional de Mudug, elle n’a rien mangé depuis la veille.
« Nous demandons à des personnes comme Faadumo* de suivre un traitement antituberculeux complet alors que leur organisme fonctionne presque à vide », indique le Dr Jarmilla Kliescikova, coordinatrice médicale de MSF en Somalie. « On ne peut pas lutter contre une infection quand son corps manque de carburant. Pour un patient atteint de tuberculose, la nourriture n’est pas un luxe, elle fait partie intégrante du traitement ».
Insécurité alimentaire et tuberculose : les patients se retrouvent avec très peu d'options thérapeutiques
La tuberculose reste une grave menace pour la santé publique en Somalie, notamment dans le centre du Mudug, où des années de sécheresse, de conflits et de déplacements ont mis à mal les activités d'élevage. Plus de 70 % des ménages dépendent de l'élevage pluvial, et lorsque les points d'eau viennent à manquer et que les troupeaux s'amenuisent, les familles perdent à la fois leurs revenus et leur nourriture.
Près de la moitié des ménages somaliens n'ont pas les moyens de se nourrir correctement, et 1,85 million d'enfants âgés de six mois à cinq ans risquent de souffrir de malnutrition aiguë d’ici juillet 2026. Un Rapport de l’Integrated Food Security Phase Classification indique également que 6,5 millions de personnes à travers la Somalie sont confrontées à des niveaux élevés de famine.
La malnutrition affaiblit le système immunitaire, augmentant le risque de contracter la tuberculose en cas d'exposition aux agents pathogènes de la maladie et aggravant l'évolution de la maladie chez les personnes déjà atteintes. Elle augmente également le risque qu'une infection tuberculeuse latente, souvent qualifiée de « tuberculose dormante », qui évolue vers une forme active lorsque l'organisme n'est plus en mesure de la maîtriser.
« Nous assistons actuellement à une combinaison dangereuse de plusieurs facteurs défavorables », alerte le Dr Kliescikova. « La famine ne se traduit pas seulement par une augmentation du nombre de cas de tuberculose. Elle peut également réduire l'efficacité des traitements et entraîner une hausse du nombre de cas de tuberculose multirésistante ». Cela signifie qu'il peut être nécessaire de recourir à des médicaments aux effets secondaires plus graves et, dans le pire des cas, que les patients se retrouvent avec très peu d'options thérapeutiques.
Prendre des traitements lourds sans presque rien manger
Les traitements antituberculeux sont difficiles à suivre. Certains comprimés doivent être pris à jeun pour être bien absorbés, tandis que d'autres sont plus sûrs et plus efficaces lorsqu'ils sont pris avec une petite collation, ce qui permet de réduire les effets secondaires et d'améliorer leur absorption. À Mudug, de nombreux patients n'ont tout simplement pas ce choix.
De graves déficits de financement ont entraîné une forte réduction de l'aide alimentaire en Somalie. Le nombre de personnes bénéficiant d'une aide alimentaire d'urgence est passé de 2,2 millions en 2024 à 350 000 fin 2025 et de nombreux foyers survivent avec un seul maigre repas par jour.
« Les patients nous disent qu’ils sautent des prises parce que les effets secondaires sont insupportables lorsqu’ils n’ont pas mangé », explique le Dr Kliescikova. « D’autres vomissent les comprimés et sont trop découragés pour réessayer. Chaque dose manquée augmente le risque d’échec du traitement et de développement d’une résistance aux médicaments ».
Il n'existe actuellement aucune aide alimentaire durable pour les patients atteints de tuberculose à Mudug. Les équipes de MSF traitent la malnutrition sévère en distribuant de petites quantités de pâte à base d'arachides à certains patients, mais il n'y a pas de ration alimentaire régulière adaptée à la durée et à l'intensité du traitement antituberculeux, augmentant le risque d'échec thérapeutique.
Prise en charge des patients atteints de tuberculose par MSF
Entre 2023 et 2025, MSF a pris en charge 1 160 patients atteints de tuberculose à Galkayo, et environ 924 d'entre eux ont mené leur traitement jusqu'à son terme, soit un taux de réussite global d'environ 80 %.
Mais l'accès reste précaire, en particulier pour la tuberculose multirésistante. La mise en place du traitement est limitée à un petit nombre d'établissements agréés, ce qui oblige les patients à parcourir de longues distances, parfois pendant plusieurs jours, pour se faire soigner à Mudug. Cette distance rend également la recherche des contacts et le dépistage au sein des familles bien plus difficiles, alors même que le dépistage précoce et les soins préventifs sont essentiels pour réduire la transmission et éviter des formes plus graves de la maladie.
« Les personnes qui parviennent jusqu’à nous sont celles qui parviennent à trouver l’argent, le temps et la sécurité nécessaires pour voyager », ajoute wle Dr Kliescikova. « Nous savons que beaucoup d’autres n’y parviennent jamais. Elles sont diagnostiquées tardivement, voire pas du tout ».
L'alimentation fait partie du traitement
L’alimentation est une condition médicale indispensable au traitement de la tuberculose Sans une alimentation adéquate, les effets secondaires s’aggravent, l’absorption des médicaments peut diminuer, l’observance du traitement s’affaiblit et le risque de résistance aux médicaments augmente.
« Les bailleurs de fonds et les autorités doivent de toute urgence rétablir l’aide alimentaire et veiller à ce que les personnes atteintes de tuberculose en bénéficient », déclare le Dr Kliescikova. Cela implique également que les organisations humanitaires et les acteurs de la santé intègrent un soutien nutritionnel dans la prise en charge de la tuberculose pendant toute la durée du traitement et renforcent les capacités de diagnostic et de prise en charge de la tuberculose résistante aux médicaments à proximité du lieu de vie des patients.