Témoignage de l'Est de l'Ukraine : "les gens se sentent abandonnés"

Emilie ROUVROY Ukraine janvier 2015
Emilie ROUVROY, Ukraine, janvier 2015 ©Aleksandr Leonidovich

Emilie Rouvroy est coordinatrice de projet pour MSF à Luhansk, dans l’Est de l’Ukraine. Elle témoigne de son expérience sur place.

« Les combats se sont gravement intensifiés depuis la semaine dernière et la situation sur place se dégrade rapidement. Ces cinq derniers jours, des violents combats ont eu lieu. Nous entendons constamment le bruit des bombardements et des échanges de tirs. On nous a rapporté que, au cours de la dernière semaine, près de 70 maisons ont été touchées voire détruites par ces combats. Plusieurs hôpitaux ont également été endommagés depuis que les combats ont débuté cet été. Rien que cette semaine, un bâtiment abritant une institution psychiatrique que nous soutenons a été détruit par un bombardement. Il est de plus en plus difficile d’accéder aux zones qui sont touchées par les combats. Lundi, les points de passage pour entrer dans les zones contrôlées par les rebelles étaient fermés et personne n’a été autorisé à les franchir.

Désespérément en manque de matériel. L’approvisionnement en matériel médical a été coupé et peu, voire aucun, médicament n’arrive sur place. C’est le cas depuis des mois maintenant. Lorsque MSF a commencé à travailler ici en mai dernier, nous nous sommes concentrés sur l’approvisionnement en kits permettant de soigner les blessés de guerre dans les hôpitaux situés à proximité de la ligne de front. Evidemment, quand vous êtes dans une zone de conflit, la ligne de front est là où le plus de personnes sont blessées ou tuées. Mais lorsqu’un système de santé est mis sous tension pendant des mois, le conflit affecte clairement l'ensemble de la population de la région. Les soins de santé primaires,  les maternités, le traitement des maladies chroniques… Tout le système est en crise.  De nombreux hôpitaux et centres de santé primaire sont vides car les médecins n’ont plus de médicaments pour soigner. Dès que nous obtenons des fournitures médicales, nous les distribuons. Mais ce n’est pas assez. Le plus grave est qu’il n’y a plus de médicaments psychiatriques ni d’anesthésiques nécessaires à la chirurgie. Les médecins ont désespérément besoin de matériel.

Quand il ne reste que les mots pour soigner. Il n’y a pas que les médicaments qui manquent. J’ai visité des orphelinats et des maisons de retraite pour personnes physiquement et mentalement vulnérables où les gens manquent de nourriture. Ces gens dépendent uniquement de la bonne volonté et de la générosité des voisins. Mais leur survie est suspendue à un fil. Un jour, ils reçoivent un sac de pommes de terre, et le lendemain un peu de chou. Quand vous entrez dans la cuisine, il y a souvent une casserole sur le feu mais les frigos sont généralement vides. Le directeur de l’une de ces maisons de retraite s’est effondré en nous parlant : « On est là ! On fait tout notre possible! Mais souvent, on n’a plus que des mots pour soigner les gens… » Il manque de tout : du matériel d’entretien, du savon ou des couches. Ne pas avoir de couches dans une maison de retraite ou un orphelinat signifie que des milliers de gens passent des journées et des nuits dans leurs excréments. Mais vous ne trouverez plus de couches sur les marchés des environs. Nous en avons commandé près de 10 000, mais ce ne sera jamais assez parce qu’il en faudrait des millions. Et la situation va encore empirer, puisque les mouvements dans la zone de conflit sont impossibles.

Les gens sont traumatisés. Des mois de combats ont eu un impact psychologique énorme sur les habitants vivant de part et d’autre des lignes de front. J’ai récemment visité une ville située à 500 mètres de la ligne de front, bombardée à plusieurs reprises. Des maisons sont en ruines, l’électricité a été coupée et les villageois sont juste traumatisés. Le médecin chef de l’hôpital nous a demandé d’apporter un soutien à son personnel, tellement stressé qu’il n’arrive parfois plus à traiter les patients. On y a envoyé une équipe de psychologues et nous espérons étendre notre programme de soutien psychologique. Dans une autre ville située à 10 km de la ligne de front, nous avons rencontré le maire qui a fondu en larmes en me parlant. La situation est vraiment intenable pour lui. Il y a eu de nouveaux bombardements depuis notre rencontre et nous allons retourner sur place pour livrer du matériel pour traiter les blessés de guerre, ainsi que des couvertures et des produits d’entretien.

Juste tenir le coup. Les gens qui vivent là-bas n’ont plus reçu leur pension depuis six mois. Ils n’ont plus d’argent, il n’y a pas d’industrie. Cette guerre a déjà tant détruit… Les médecins ne sont plus payés depuis des mois.  Pourtant ils continuent à travailler, gratuitement, quitte à se rendre sur leur lieu de travail en marchant une heure dans le froid car ils ne peuvent pas payer les moyens de transport. La seule chose qui permette encore au système de fonctionner est l’engagement du personnel soignant et la solidarité au sein des communautés locales. Cette solidarité est impressionnante à observer.  Mais ces gens ne peuvent pas tenir indéfiniment.  Ils tiennent juste le coup et si la situation perdure, ils vont s’effondrer à un moment ou à un autre. Il y a tant de choses terribles à dire sur ce conflit mais le plus éprouvant est que les gens se sentent totalement abandonnés. Ils nous remercient d’être là, mais où que nous allions, nous demandent : « Où est tout le monde ? Où sont les journalistes ? Où est la communauté internationale ? Des gens meurent tous les jours ici. »

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