Témoignage de Gaza : « Lorsque l’opération militaire israélienne a commencé, je devais quitter Gaza le lendemain »

Sarah aux soins intesifs de l'hôpital Nasser Gaza
Sarah aux soins intesifs de l'hôpital Nasser, Gaza ©MSF

Sarah Woznick est infirmière et spécialisée en soins intensifs. Voix douce, cheveux noirs, yeux bruns, la démarche rapide, elle passe d'une pièce à une autre, occupée et préoccupée. Partie de Denver, Colorado Etats-Unis, Sarah est arrivé à Gaza il y a six mois. L'opération militaire israélienne « Bordure protectrice » a commencé le dernier jour supposé de sa mission. Elle a décidé de rester pour aider l'équipe dans ce moment particulièrement difficile et contribuer à maintenir, au mieux, les activités médicales de MSF à Gaza.

« Pour ma première mission avec MSF, l’idée d'aller à Gaza m’a beaucoup motivée. Non seulement parce que ma spécialisation était tout à fait pertinente pour le projet, mais aussi parce que c’était l’occasion de me confronter à la réalité de ce contexte. Quand je suis arrivée, j’ai rencontré des personnes très chaleureuses, très accueillantes. Gaza est un paradoxe troublant : un certain nombre de choses élémentaires manquent et, dans le même temps, d’autres auxquelles on ne s’attendrait pas sont disponibles, comme les hôtels de luxe le long de la plage.

A l'unité des soins intensifs de l'hôpital Nasser où je travaillais, j'ai réalisé que le matériel de base - comme les gants, ou les injectables que chez moi, à Denver, je n'aurais jamais imaginé rationner voire faire sans - manquaient. Cela m'a ouvert les yeux. L'infirmière en chef palestinienne avec qui je travaillais me répétait « n’oublie pas que nous sommes dans la bande de Gaza, nous sommes confrontés à des pénuries tout le temps ». Pourtant, Gaza est loin d'être une région sous-développée.

Du fait du blocus israélien qui pèse sur Gaza depuis 2007, aucun membre du personnel avec qui nous travaillons n’est en mesure de sortir de Gaza pour mettre leurs connaissances à niveau ou bénéficier de formations, donc nous essayons de les leur apporter ici. Nos collègues de Nasser travaillent dans des conditions très difficiles. Beaucoup d'entre eux n'ont pas été payés depuis des mois ou alors partiellement et de temps en temps. Mais ils n'abandonnent pas. Ils savent que s'ils arrêtent de venir travailler, ils pourraient être remplacés immédiatement. Une portion de salaire est toujours mieux que pas d'emploi du tout. Malgré tout, la plupart d'entre eux sont vraiment dévoués à leurs patients.

Je me souviens qu'il y avait eu une grosse dispute entre certains membres du personnel de l'unité de soins intensifs. Ils sont venus me voir et m’ont dit « tu sais, nous sommes soumis à beaucoup de stress ici ». En fait, je me suis rendue compte de mon propre niveau de stress lorsque nous avons été invités chez l'un des médecins. J’ai alors pris une profonde inspiration et réalisé que je ne m’étais pas sentie aussi détendue depuis un bon moment...  Gaza est une zone très urbaine et densément peuplée. Vous ne réalisez pas l'impact de cet enfermement permanent, sauf si vous vous en éloignez pendant un certain temps. Mais la plupart des gens ici n'ont pas ce choix.

Lorsque l’opération militaire israélienne a commencé, je devais quitter Gaza le lendemain. Le premier jour, il y avait beaucoup de frappes aériennes dans notre zone. C'est un sentiment étrange de réaliser que le tir est tombé non loin de soi. Vous savez que vous êtes en sécurité car MSF n'est pas une cible, mais votre corps ne le sait pas qui et libère beaucoup d'adrénaline, votre cœur bat plus vite, il vous met en état d'alerte. Maintenant, je suis un peu plus habituée, mais je continue à sursauter de temps en temps. Je pense que les orages et le tonnerre ne seront plus jamais les mêmes pour moi maintenant ! Nous pensons tous à nos collègues palestiniens, nous nous inquiétons pour eux. L’enceinte MSF est un lieu sûr, mais leurs maisons peut-être pas…

Depuis que la guerre a commencé, je gère le dispensaire de soins post opératoires MSF et je prépare les stocks d'urgence pharmaceutiques pour les donations aux hôpitaux. Notre dispensaire a fonctionné presque tous les jours avec une équipe de base composée d'un kinésithérapeute, d’une infirmière et d’un responsable des admissions qui vivent tous à proximité du dispensaire. Nous organisons leurs déplacements avec une voiture MSF, nous allons les chercher à leur domicile et les ramenons afin qu’ils n’aient pas à circuler à pied. Mon rôle est de superviser leurs activités mais les jours où le dispensaire a été fermé à cause de l’intensité des bombardements, certains patients venaient directement à notre bureau et je changeais leurs pansements moi-même. Les actes les plus difficiles sont ceux sur de jeunes enfants, parce qu'ils ne comprennent pas et ils vous regardent en se demandant ce que vous allez leur faire.

Environ 40% des nouveaux cas que nous avons reçus depuis le début de la guerre sont des enfants âgés de 5 ans et moins. Il y a une petite fille de 5 ans que nous voyons souvent : elle est tombée dans de l’eau bouillante en s’enfuyant lors d’un bombardement et est brûlée sur tout le dos. Ses parents la consolaient pendant qu’elle pleurait, son regard était apeuré ... Malheureusement, sa famille n'a plus pu se rendre au dispensaire pour son suivi. Je me demande comment elle va maintenant ? Je me souviens d’une autre petite fille âgée de 10 ou 11 ans. Elle avait été victime d’un accident domestique : du thé bouillant avait coulé sur son bras. Elle est venue toute seule à notre dispensaire. Nicolas, le coordinateur de projet MSF lui a demandé : « tu n’as pas peur de marcher seule dans la rue ? » Elle lui a répondu : « vous savez, nous allons tous mourir un jour ». Je me suis dit que cette fillette était beaucoup plus âgée qu'elle n’aurait dû l’être à ce stade de sa vie. Un de nos collègues palestiniens m'a raconté que ses enfants se cachent sous la table dès qu'ils entendent une explosion. Un autre m’a dit : « mes enfants s’accrochent à moi comme si je pouvais les protéger, mais en fait, je ne peux pas ». Cela doit être très difficile en tant que parent de sentir que vous ne pouvez pas protéger vos enfants…

De retour chez moi, je partagerai mon expérience dans la bande de Gaza, notamment parce que, dans mon pays, aux Etats-Unis, tout le monde ne comprend pas la complexité de ce conflit, la plupart des gens ne sont pas très informés. Il sera très difficile pour moi de partir, les gens d’ici seront dans mes pensées chaque jour. Même quand la crise actuelle sera terminée, je penserai à ces amis que j'ai rencontrés et qui vivent dans un endroit où ils sont piégés de tellement de façons. Je souhaite beaucoup de choses pour eux et surtout la liberté de choix qu'ils pourraient avoir s’ils n’étaient pas entourés de murs ».

En réponse à l’urgence, MSF soutient actuellement l’hôpital Al Shifa dans la ville de Gaza avec une équipe chirurgicale complète, de l’équipement et du matériel médical d’urgence. MSF a fait des donations (à partir de ses deux stocks d’urgence) à la pharmacie centrale pour le nord et le sud de la bande de Gaza. La clinique post-opératoire MSF ne fonctionne que de 10% à 30% de ses capacités car l’intensité des bombardements empêche les patients d’y accéder. Les activités régulières de MSF à l’hôpital Nasser de Khan Younis ont été interrompues par le conflit. MSF est présente à Gaza depuis plus de 10 ans pour y mener des activités médicales, chirurgicales et de soins  psychologiques, et a répondu aux urgences de 2009 et 2012.

Dossier Urgence Gaza

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