Réfugiés et demandeurs d’asile en Italie: exclus des systèmes d’accueil et en danger aux frontières

À Brennero, près de la frontière entre l'Italie et l'Autriche, le point de passage est fermé pour les migrants qui sont repoussés vers la ville de Bolzano, où ils sont désormais près de 200 à errer dans les rues sans aucune assistance. Septembre 2017 ©Alessandro Penso/MAPS

Bloqués à la frontière, marginalisés dans des squats ou autres habitats insalubres, environ 10 000 réfugiés et demandeurs d’asile survivent aujourd’hui en Italie, totalement exclus des dispositifs de droit commun. Avec un système d’accueil saturé et en l’absence de solidarité des autres Etats européens, l’Italie connaît aujourd’hui une situation inédite où ces personnes ne peuvent prétendre à leurs droits et à vivre dignement. Que ce soit à Turin, Milan, Florence, Rome, Foggia dans les Pouilles ou encore dans les villes frontalières que sont Vintimille, Côme, Bolzano, les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) interviennent dans une cinquantaine de campements informels et ont rencontrés ces personnes pour son enquête « Fuori del Campo (Out of Sight) » afin de mettre en lumière ces nouveaux invisibles.

En 2015, MSF avait déjà mené ce type d’investigations. Depuis, les évacuations forcées et le dispersement systématique de ces personnes les ont forcées à se cacher des autorités en se regroupant par petits groupes dans des habitats de fortune sans accès aux services sociaux ou à des biens de première nécessité comme de l’eau potable ou des denrées alimentaires.

Au 31 décembre 2017, 180 000 places étaient disponibles pour accueillir notamment les 120 000 personnes arrivées par la mer en Italie cette même année, dont 150 000 places dans les dispositifs d’urgence et 30 000 dans celui dédié spécifiquement aux réfugiés. Mais les lenteurs administratives, le manque de dispositifs plus pérennes pour les personnes qui souhaitent s’installer durablement entraînent de plus en plus de personnes dans la précarité. Squats, campements informels ou immeubles délabrés sont désormais occupés par ces personnes à la rue. « J’ai dormi dans la rue pendant 4 mois à Cagliari en Sardaigne. On a fini par me donner une autorisation de poursuivre mon parcours et de quitter cette île. Arrivée à Florence, j’ai déposé une demande d’asile. Après l’incendie du hangar où j’étais hébergée, je suis partie me réfugier dans un squat. Je ne sais pas combien de temps cela durera. Je suis vraiment fatiguée », explique Sonia (les prénoms ont été changés) d’origine somalienne.

Ces conditions ne leur permettent pas d’accéder à leurs droits notamment à la santé. Provenant d’Afrique subsaharienne, d’Erythrée, du Soudan mais aussi d’Irak, d’Afghanistan ou de Syrie, qu’ils soient réfugiés ou demandeurs d’asile, ces personnes survivent grâce à des volontaires ou des associations tout en subissant la pression des autorités qui évacuent régulièrement leurs lieux de vie sans leur proposer de solutions de relogement.

Aux frontières, ces exilés sont régulièrement interpellés et renvoyés dans les hotspot situés au sud de l’Italie. Les autorités françaises n’hésitent pas à refouler des enfants non-accompagnés en Italie, et de nombreuses personnes ne peuvent exercer leurs droits de solliciter l’asile en France, compte tenu des conditions illégales de renvoi qui leurs sont appliquées à la frontière. C’est ce qu’ont pu constater pendant deux jours, les 17 et 18 février 2018, des associations et des avocats exerçant en France et en Italie qui sont intervenus à la frontière pour observer la situation et assister des personnes illégalement refoulées de France, afin qu’elles fassent valoir leurs droits devant le tribunal administratif de Nice. Ce dernier a été saisi de 20 cas de refoulements d’enfants non-accompagnés. Par l’ordonnance du 23 février 2018, la justice a bien confirmé l’illégalité de ces pratiques, qui ont pourtant cours régulièrement sur le territoire français et a suspendu les décisions de refus d’entrée opposées à 19 mineurs isolés à la frontière franco-italienne.

« Le 4 février 2017, une femme suivie par nos équipes à Vintimille, enceinte de 36 semaines, témoignait des violences dont elle avait été victime. Elle avait été amenée de force par les autorités policières françaises à l’hôpital de Nice puis ramenée à la frontière, sans aucune explication. Quelques mois plus tard, mêmes pratiques honteuses : le 26 juillet, ce sont deux femmes érythréennes qui sont venues nous voir après avoir été arrêtées, avec 120 autres personnes, à la frontière franco-italienne. Elles nous ont confié avoir été victimes de violences verbales puis être restées 24h entre les mains des autorités françaises sans qu’on leur offre à boire ou à manger. Pourtant, une des deux jeunes filles présentait très clairement des signes d’un état de santé fragile et avait de grandes difficultés pour se déplacer »,rappelait le coordinateur du projet MSF à Vintimille en 2017. 

Sur les 14 576 personnes qui ont transité par le hotspot de Taranto en 2017, seules 5048 venaient de débarquer ; les autres ayant été amenées de force. Or, en l’absence de prise en charge et dans l’espoir d’atteindre leur destination finale, ces personnes retournent vers ces zones frontalières, traçant un parcours que les observateurs italiens qualifient de « jeu de l’oie ». De retour à la frontière, ils se retrouvent une nouvelle fois bloqués par les autorités des pays qui devraient pourtant leur autoriser le passage en vertu des accords de Schengen. C’est justement dans ces zones frontalières que les violences sont les plus élevées. Lors de leurs consultations en santé mentale auprès de 287 personnes, les équipes de MSF ont constaté qu’un individu sur quatre avait subi des violences de la part des autorités françaises ou italiennes. Ces intimidations n’ont jamais arrêté quiconque ; au contraire, les risques encourus sont plus élevés et ont causé le décès d’au moins 20 personnes aux frontières française, suisse ou autrichienne ces 2 dernières années selon les observations de MSF. 

Présente tout le long du parcours migratoire en Italie puis en France, MSF dénonce aujourd’hui ce manque de prise en charge et ses conséquences sur la santé des personnes. Ces conditions misérables rendent particulièrement vulnérables les mineurs non-accompagnés qui ne bénéficient pas d’un accompagnement dédié. Ces violences blessent, tuent et laissent des séquelles psychologiques profondes.  

Pour en savoir plus

Consulter nos rapports "Out of Sight: Informal settlements" et "Harmful Borders: An analysis of the daily struggle of migrants as they attempt to leave Ventimiglia for northern Europe"

À lire aussi