Niger : « les déplacés ont besoin d'un endroit où s'installer en paix »

Le camp de Yebbi à Bosso dans la région de Diffa au Niger en mai dernier.
Le camp de Yebbi à Bosso, dans la région de Diffa, au Niger, en mai dernier. ©MSF

Entretien avec Aissami Abdou, coordinateur de projet pour MSF à Diffa, dans le sud-est du Niger, sur la situation des milliers de personnes qui ont fui le lac Tchad début mai.

Quelle est la situation actuelle des personnes qui ont fui le lac Tchad ?

La situation est critique. La plupart des gens se sont établis dans deux camps, qui se trouvent, l’un à Bosso et l'autre à Nguigmi, deux villes situées près du lac. Ils ont quitté les îles en raison de l'ordre d'évacuation des autorités après l'attaque de Boko Haram sur l'île de Karamga le 25 avril, attaque au cours de laquelle de nombreux soldats nigériens ont été tués ou ont disparu. Dans la précipitation, ils se sont installés où ils ont pu, pour se mettre à l’abri, sans avoir rien préparé.

Selon les chiffres fournis par les autorités régionales au cours de la première semaine de mai, près de 11 200 personnes sont arrivés à Nguigmi et 13 000 à Bosso. En outre, environ 15 000 personnes ont été envoyées vers la ville de Gaidam, dans le nord du Nigeria, après avoir passé quelques temps dans un centre de transit à Diffa.

Que fait MSF pour aider ces gens ?

En plus du travail déjà effectué dans la région, MSF a déployé ses activités médicales dès les premiers jours après ce déplacement de population. Actuellement, nous avons une équipe dans le camp de Kimegana (à Nguigmi) et une autre dans le camp de Yebbi (à Bosso). Elles offrent des consultations médicales gratuites à tout le monde, en priorité aux femmes et aux enfants de moins de 5 ans.

En outre, nous continuons de soutenir le centre de santé maternelle et infantile de référence dans la région, situé à Diffa, et les centres de santé de Geskerou, Ngarwa et Nguigmi, en collaboration avec le ministère de la Santé. Nous soutiendrons également bientôt deux centres de santé à Toumour et Baroua, deux villes du district de Bosso.

Le camp de Yebbi, à Bosso, dans la région de Diffa. Mai 2015 © MSF

Le gouvernement a l'intention de reloger la population déplacée, par exemple en transférant les personnes vivant dans le camp de Kimegana à Kablewa, car le site actuel est trop proche de la rivière. Par conséquent, nous allons adapter notre intervention afin de pouvoir continuer à aider ces gens.

Quels sont les besoins les plus importants de ces populations ?

Leurs principaux besoins sont le logement, l'eau, l’assainissement, la santé et la protection. Cependant, il y a encore très peu d'organisations dans la région et la plupart d'entre elles opèrent à Diffa et à Nguigmi, où la situation est moins critique en termes d'accès et de sécurité.

Dans la ville de Yebbi, située dans la région de Bosso, le CICR a distribué de la nourriture et d'autres produits de première nécessité à la population déplacée. Cependant, MSF est la seule ONG qui est présente au quotidien sur le terrain, avec une équipe basée sur place pour offrir  un accès ininterrompu aux soins. Tous les jours, nous référons de nombreux patients à Bosso et à Diffa pour leur sauver la vie.

Quel est le profil des personnes qui ont fui le lac Tchad ?

La plupart des gens viennent du Nigeria et du Niger, même si d'autres nationalités telles que tchadienne, camerounaise et malienne vivent aussi dans les îles.

La plupart des patients que nous recevons au centre de santé sont traumatisés par la violence continue de Boko Haram. Certains d'entre eux ont déménagé à plusieurs reprises du Nigeria pour s'installer au Tchad et au Niger. Beaucoup venaient de zones telles que Malanfatori, Damasak et Baga avant le dernier déplacement de populations depuis les îles.

Certains d'entre eux ont perdu leurs familles et leurs biens, et tout ce dont ils ont besoin c’est d’un endroit où s'installer en paix, afin de retrouver leur dignité et un accès aux services sociaux primaires.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez pour délivrer l’aide ?

L'un des principaux défis est la sécurité, car la zone est près du lac Tchad, où une force multinationale mène des opérations militaires contre Boko Haram. Un autre défi est l'accès : la zone est très sablonneuse et, bien qu'il fasse à présent très chaud (on dépasse facilement les 45 °C et les gens doivent boire toute la journée), la saison des pluies commencera bientôt ; et quand la rivière Komadougou débordera, la route sera inondée de boue.

Quelles sont les principales préoccupations pour l'avenir ?

Nous sommes très préoccupés par ce qui pourrait arriver dans les semaines et mois à venir, dès que les pluies commenceront et que les gens seront obligés de faire leurs besoins à l'extérieur par manque d'un système d'assainissement suffisant et adéquat. Par conséquent, nous craignons qu’une épidémie de choléra ne puisse être évitée. Dans le camp, l'accès à l'eau potable est très limité, la population déplacée n'a pas de protection suffisante et, en raison de la lutte continue contre Boko Haram et le terrorisme, il est nécessaire de garder un œil sur les problèmes de droits de l'Homme.

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