Liban : entre déracinement et désespoir, les témoignages des familles déplacées
Des centaines de milliers de personnes ont été contraintes de quitter leur logement au Liban à la suite de frappes menées par Israël. À Beyrouth et à Jiyeh dans le Mont-Liban, où les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) interviennent, les personnes déplacées témoignent de la perte de leur habitat, des traumatismes subis et de l'incertitude quant à un possible retour.
« Une petite pente qui commence au niveau d'un grand margousier. On monte un peu et on trouve un bibacier aux fruits énormes sur lequel on grimpait… Une maison simple : deux pièces, une cuisine et une salle de bain. J'y étais très bien. »
C'est ainsi que Warde* décrit le foyer qu'elle a dû quitter à Deir Al Zahrani, dans le gouvernorat de Nabatiyeh. Lors de la nouvelle escalade de la guerre menée par Israël au Liban en mars dernier, Warde est restée 18 jours sur place avec son mari et ses trois enfants, malgré l'intensité des bombardements. La famille a finalement pris la fuite lorsque des frappes ont touché la parcelle voisine, faisant plusieurs victimes. Warde fait partie des personnes accueillies dans les abris temporaires de Beyrouth et de Jiyeh où les équipes de MSF interviennent via des cliniques mobiles.
Un déracinement prolongé et des effets dévastateurs sur la santé
Au plus fort des affrontements, la guerre menée par Israël a entrainé le déplacement de plus d'un million de personnes au Liban. Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 375 000 d'entre elles sont toujours dans l'impossibilité de rentrer chez elles, faute de conditions de sécurité suffisantes ou en raison de la destruction de leur logement.
Pour ces familles déplacées, l'exil s'accompagne d'impacts physiques et psychologiques importants. Originaires de Mayfadoun, Walaa* et sa famille ont été confrontées à la peur constante des frappes. L’intensité des bombardements et les franchissements répétés du mur du son par l’aviation ont provoqué une fausse couche chez Walaa. « Le bruit des avions de guerre était terrifiant. Face à une telle violence, la peur ne se contrôle pas », explique-t-elle.
De son côté, Halime, installée avec sa famille dans une école publique de Beyrouth, décrit l'épuisement causé par les conditions de vie précaires en abri. « La situation est très difficile à accepter. J’ai développé tellement de stress que je ne peux plus marcher. Mon mari doit m’aider à me lever. Les examens médicaux ont révélé des inflammations généralisées dans tout le corps. »
Les conséquences dramatiques sur les enfants
Pour de nombreuses familles du Sud-Liban, ce déplacement n'est pas le premier. La poursuite des attaques contraint les familles à des fuites successives, même après qu’un soi-disant cessez-le-feu a été annoncé en avril dernier. Cette instabilité permanente est souvent aggravée par la précarité des infrastructures d'accueil (accès limité à l'eau et à l'assainissement, perte de revenus, difficultés d'accès aux soins de santé).
Les enfants subissent directement la rupture de leur scolarité et la perte de leur environnement quotidien. « Pas un seul enfant n’est en paix », témoigne Warde. « Ils jouent un peu au club de sport, mais la principale difficulté concerne l'école : rien n'est accessible. Beaucoup développent une détresse émotionnelle importante et ont l'impression de ne plus avoir d'avenir. »
Les deuils et la perte de proches marquent également profondément les plus jeunes. Mohamad Ali* et Walaa évoquent la situation dramatique de leur fille, dont la camarade a été tuée dans une frappe aérienne : « ma fille lui envoyait des messages peu avant le bombardement de sa maison. Depuis la disparition de son amie, elle a développé des problèmes de santé et d'importants troubles psychologiques. » Par ailleurs, la surpopulation, la promiscuité et les mauvaises conditions sanitaires au sein des abris limitent toute intimité, accentuant le malaise des adolescents. Halime raconte ainsi l'installation compliquée de sa fille de 13 ans dans l'école convertie en abri. « Au début, elle refusait de rester ici. Il a fallu lui expliquer que nous n’avions plus de maison et que cette école était notre seul abri. Cela a été dur pour elle les premiers jours. »
De minces perspectives de retour
L'attachement aux lieux de vie et aux habitudes quotidiennes constitue un élément central du récit des personnes déplacées.
La rupture des modes de vie
Pour beaucoup, le retour au foyer demeure compromis. Lorsque le cessez-le-feu a été annoncé la première fois, Nisrine est retournée dans son village de Seddiqine, dans le district de Tyr. Face à l'ampleur des destructions et à la reprise des menaces militaires, elle a dû repartir après avoir simplement récupéré chez elle quelques denrées alimentaires de base.
À Hariss, Sanaa et son mari Said ont quant à eux perdu leur maison lors des frappes. « Ne pas savoir quand je pourrai à nouveau m'asseoir dans ma cuisine et simplement prendre un café est très difficile. Mon cœur se brise à l'idée que nous pourrions ne pas retrouver cela de sitôt. C’est une douleur profonde », témoigne Sanaa.
Cet attachement au cadre de vie se traduit parfois par des gestes symboliques. À Jiyeh, Warde conserve soigneusement des plantes achetées durant son déplacement dans l'espoir de les replanter chez elle : « j'avais une allée bordée de fleurs... Chaque plante représentait du temps et de l'attention. » Pour Walaa, c'est la simple possibilité de cuisiner pour sa famille qui manque cruellement. « Dans les abris, les équipements sont réduits. Chez nous, les repas partagés dans la cour faisaient partie de notre routine. »
Des élans locaux de solidarité
Malgré la précarité de la situation, Mohamad Ali, le mari de Walaa souligne le soutien trouvé auprès des communautés d'accueil :
« S'il y a une chose que nous retiendrons de notre déplacement, ce sont les bonnes personnes que nous avons rencontrées, les gens qui nous ont aidés et ceux qui nous ont accueillis. Ils nous ont fait sentir que nous n'étions pas des étrangers. »
*Les prénoms ont été modifiés afin de préserver l'anonymat des personnes témoignant.
L'action de MSF au Liban
Les équipes MSF présentes au Liban répondent aux besoins urgents de la population touchée par l’escalade de violence israélienne depuis le mois de mars 2026, principalement dans le sud du pays. Elles soutiennent les hôpitaux encore opérationnels, offrent des soins ambulatoires et mènent des actions d’eau et d’assainissement.