Les bébés, les enfants et les adolescents dans la violence

Les bébés les enfants et les adolescents dans la violence
Les bébés, les enfants et les adolescents dans la violence ©Barbara Vignaux/MSF

Quel tribut psychique les bébés, enfants, et adolescents paient-ils aux situations de violence organisée et à la guerre ? Comment intervenir alors que la situation de violence continue ? Dans une interview, Marie-Rose Moro, pédopsychiatre et co-auteure de "Soigner malgré tout : bébés, enfants et adolescents dans la violence", nous explique les enjeux d'une prise en charge précoce du trauma chez l'enfant et d'une intervention dans des contextes où la violence perdure.

Après le premier volume, "Trauma, cultures, et soins", paru en juin dernier, le deuxième tome de "Soigner malgré tout", "Bébés, enfants et adolescents dans la violence", traite plus particulièrement des soins psychiques qui peuvent être prodigués aux enfants et aux adolescents dans des situations de violences organisées. Ecrit par des professionnels de terrain, ce livre est l'occasion de jeter un regard rétrospectif sur plus de dix années de pratique de soins psychiques dans le cadre de missions humanitaires.

Pourquoi consacrer un tome entier aux bébés, aux enfants et aux adolescents ?
Parce que ce sont des populations particulièrement vulnérables en situation de guerre ou de violence extrême ! Non seulement les traumatismes subis ont sur eux un impact immédiat, mais ils risquent d'entraver leur développement, leur capacité à apprendre ou tout simplement à être heureux. Si nous avons décidé de nous focaliser dans cet ouvrage sur les problèmes de ces catégories d'âge, c'est aussi parce qu'on a tardé à reconnaître les effets des traumas sur les enfants. " Les enfants oublient ", " les enfants n'ont pas de représentation de la mort ", pouvait-on entendre. Alors que les premiers travaux sur les troubles psychiques des adultes suite à des traumatismes de guerre remontent à la seconde guerre mondiale, il a fallu attendre la fin des années 70 pour que des professionnels se penchent sur le cas des enfants. Et, encore aujourd'hui, beaucoup considèrent que les enfants ont peu de mémoire, et que les marques laissées par les traumas sont donc peu profondes. C'est une idée fausse particulièrement répandue s'agissant des bébés.

 

 


"Soigner malgré tout - Tome 2 - Bébé, enfants, adolescents dans la violence"
Si les enfants et les adolescents ne sont pas traités après un événement grave qui provoque de la douleur et de la souffrance, ils deviennent de plus en plus vulnérables à des événements même beaucoup moins importants. Ils sont à nu, leurs blessures même invisibles sont béantes et pour certaines, ne cicatriseront pas sans aide.

 

 

Comment diagnostique-t-on les traumas chez les bébés ?
Lorsque le diagnostic par le langage n'est pas possible, c'est-à-dire pour les bébés de 0 à 3 ans, les arrêts de développement sont un indicateur. Il ne s'agit pas uniquement de la taille et du poids. Certains opèrent un véritable retour en arrière : ils ne savent soudain plus marcher, perdent la parole ou cessent d'être propres. C'est un mode de diagnostic qui peut également être valable pour les enfants au-delà de trois ans. Pour les bébés, on se concentre aussi sur les troubles somatiques : difficultés à manger ou à dormir, douleurs corporelles (en particulier au ventre), etc. Il faut savoir qu'un bébé sidéré par la frayeur peut se laisser mourir. En Afghanistan, on en a vu qui vomissaient dès qu'on les nourrissait. Autre exemple, dans les Territoires palestiniens : 20% des bébés pris en charge dans un centre nutritionnel thérapeutique (CNT) à Hébron ne parvenaient pas à reprendre du poids. L'équipe psy dépêchée sur place a constaté des troubles graves de la relation mère-enfant mais aussi des dépressions précoces liées au trauma, car il ne faut pas oublier que les bébés souffrent par eux-mêmes.

En quoi consistent les soins psychologiques que vous prodiguez aux bébés, et quelle est leur efficacité ?
Dans le CNT d'Hébron, notre travail auprès des bébés a consisté à leur donner des expériences du plaisir, par le biais de massages, de jeux ou de la parole. Parallèlement, nous avons établi un dialogue avec les mères, pour faire évoluer la relation mère-enfant. Suite à cette prise en charge, nous avons obtenu de très bons résultats, puisque tous les bébés ont été tirés d'affaire en moins de trois mois. Cette expérience prouve que l'on peut venir en aide aux bébés.

Peut on agir quand les violences se poursuivent et se répètent sur le terrain et est-on efficaces ?
Certes, la répétition des événements traumatiques est désespérante et peut compromettre l'amélioration ou la guérison d'une personne sur le plan psychologique. Mais cela ne justifie en aucun cas qu'on ne la soigne pas.

D'autant que, dans le cas d'un enfant, le soigner c'est aussi lui permettre de trouver à l'intérieur de lui les ressources nécessaires pour se reconstruire, pour être plus fort, pour se battre contre l'adversité et contre ce qui lui fait peur - c'est donc le protéger pour l'avenir. Un enfant soigné des effets psychologiques d'un événement de guerre parfois peu important peut ainsi être capable à l'avenir de résister à des traumas plus violents. C'est que l'on constate sur des terrains de crise où les événements de guerre se répètent voire s'amplifient comme en Palestine mais aussi jusqu'à récemment au Sierra Leone. En revanche, si les enfants et les adolescents ne sont pas traités après un événement grave qui provoque de la douleur et de la souffrance, ils deviennent de plus en plus vulnérables à des événements même beaucoup moins importants. Ils sont à nu, leurs blessures même invisibles sont béantes et pour certaines, ne cicatriseront pas sans aide.

Marie-Rose Moro est pédopsychiatre. Elle est avec Thierry Baubet, psychiatre, référente au Service Médical de MSF en matière de santé mentale.

"Soigner malgré tout - Bébés, enfants et adolescents dans la violence". Sous la direction de T. Baubet, K. Le Roch, D. Bitar, M.R. Moro. La Pensée sauvage, éditions. ISBN : 2859191844

 

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