Fonds d’urgence COVID-19

Donnez à nos équipes les moyens de faire face à l’épidémie et à ses conséquences sur nos terrains d’intervention.

Je donne

Irak - Récits de patients

Nasir a 37 ans. Il habite avec son épouse et ses six enfants dans le district de Babylone, au sud de Bagdad. Il vit de petits boulots. En janvier dernier, il s'est trouvé à cinq mètres de deux personnes qui se sont faites exploser sur un marché. Six mois plus tard, Nasir subissait une opération de chirurgie reconstructrice à Amman.

illustration
Nasir Al-Ta'ee
«Je suis retourné régulièrement dans un hôpital de Bagdad. J'y ai reçu des médicaments, mais cela coûte très cher»



« Une trentaine de personnes sont décédées sur place ou des suites de leurs blessures à l'hôpital. Elles étaient devant moi. Ce sont elles qui m'ont protégé. Comme moi, 120 personnes ont été blessées dans l'attentat. J'ai été brûlé sur tout le côté droit, de la tête aux pieds. Mon dos aussi a été atteint. Je me suis réveillé après 4 jours de coma, dans un hôpital dont l'hygiène était déplorable. C'est pourquoi les médecins m'ont conseillé de partir, craignant pour mon état de santé.
J'ai donc été transféré dans un hôpital privé, plus à même de soigner mes blessures. J'y suis resté un mois, et cela m'a coûté 1,5 millions de dinards (environ 1200 dollars). J'ai subi une opération au menton et à la lèvre. Puis je suis rentré chez moi. Ensuite, je suis retourné régulièrement dans un hôpital de Bagdad. J'y ai reçu des médicaments, mais cela coûte très cher. C'est là qu'un médecin m'a informé de l'existence d'un groupe de médecins, capables de me transférer à l'étranger pour me faire opérer et reconstruire le visage.
A Bagdad, on a le choix entre un hôpital public gratuit mais qui ne peut plus assurer ce type d'opération spécialisée, et des hôpitaux privés hors de prix. En tout, j'aurai attendu six mois avant de pouvoir venir me faire opérer à Amman. Je suis arrivé le 3 août, je me suis fait opérer six jours plus tard.
Aujourd'hui je vais mieux. Mais je souffre encore pour manger et pour boire. J'éprouve aussi un bourdonnement permanent dans l'oreille. Les médecins ne savent pas si ça va s'améliorer. J'ai envie de retourner en Irak. Ma femme n'a pas pu me rejoindre, à cause du coût du trajet mais aussi des problèmes de sécurité, notamment pour rejoindre l'aéroport. On ne peut jamais prévoir ce qui va se passer. »



Said est un jeune homme de 18 ans qui vend de l'acier à Bagdad. Le 9 juillet dernier, il se trouvait à proximité de deux voitures piégées quand elles ont explosé, dans un quartier de la capitale. Après avoir écouté son histoire, nous l'informons, comme nous en avons pris l'habitude, que nous ne mentionnerons pas sa véritable identité. « Qu'ai-je à craindre de plus que ce que je subis aujourd'hui ? » nous répond-il au terme de l'entretien.

illustration
Said
« Je suis sorti au bout de 14 jours. "Avec le peu de moyens dont on dispose aujourd'hui, on ne peut pas faire plus", m'a-t-on dit. En revanche, on m'a vivement encouragé à entreprendre des démarches pour obtenir un passeport »



« Un des pneus de notre voiture était crevé. Mes amis sont allés chercher de quoi le remplacer tandis que j'attendais près du véhicule. Celle-ci m'a protégé des deux autres voitures qui ont explosé juste à côté. J'ai été blessé en plein visage. Ma cloison nasale a été déchiquetée et j'ai perdu plusieurs dents. J'ai été transféré en urgence à l'hôpital. Mes amis m'ont cherché en vain puis m'ont trouvé à l'hôpital et ont prévenu ma famille. On m'a immédiatement opéré, je suis resté trois heures au bloc.
L'un des chirurgiens qui connaît MSF était d'ailleurs présent. J'ai ensuite subi une deuxième opération et je suis sorti au bout de 14 jours. «Avec le peu de moyens dont on dispose aujourd'hui, on ne peut pas faire plus», m'a-t-on dit. En revanche, on m'a vivement encouragé à entreprendre des démarches pour obtenir un passeport.
Le médecin m'a indiqué qu'il était possible de me faire transférer sur Amman, en Jordanie, où le type d'opération spécialisée dont j'avais besoin était possible, grâce à des médecins étrangers. Il m'a néanmoins demandé de faire profil bas et de ne pas en parler autour de moi, pour des raisons de sécurité. J'ai eu beaucoup de mal à obtenir un passeport. Il nous a fallu payer plus de 500 dollars et nous l'avons reçu un mois après.
Je suis finalement arrivé à Amman le 21 août dernier. Je voulais venir en voiture, parce que j'ai mal aux oreilles en avion. Mais c'était impossible, toujours pour des raisons de sécurité. Ici, les médecins m'ont diagnostiqué plusieurs fractures faciales, et m'ont déjà opéré une première fois. Ils ont effectué un prélèvement osseux à la hanche pour me reconstruire le nez. Je devrais aussi subir une deuxième opération dans une quinzaine de jours. Je ne veux pas retourner en Irak. Je ne peux plus compter le nombre de mes amis qui sont morts, devant mes propres yeux. Connaissez-vous des gens du HCR [1] ? »
[1] - Haut Commissariat aux Réfugiés




Abu Sliman est marié et père de six enfants. Son épouse est enceinte. Agé de 41 ans, il vit à Mosul, à 400 kilomètres environ au nord de Bagdad. Son boulot ? Abu Sliman utilisait sa voiture pour faire le taxi. Il l'utilisait aussi le 2 mars 2004 pour faire des courses, quand il s'est retrouvé sous le feu croisé des forces américaines et d'une milice armée. Il est arrivé en Jordanie deux ans et demi plus tard...


illustration
Abu Sliman
« En tout j'ai dépensé plus de 6000 dollars pour l'ensemble des opérations et des traitements, dans un hôpital privé. Je n'avais pas confiance dans le système public. Mais mon état ne s'est pas amélioré »


« J'ai tout de suite compris la situation quand j'ai vu des hommes en armes au bord de la route. J'ai immédiatement voulu garer ma voiture mais j'ai essuyé une rafale de tirs et j'ai été touché au cou. La balle est ressortie par la lèvre inférieure. J'ai aussi perdu beaucoup de dents. Dans l'accident, ma tête a heurté le pare-brise et j'ai été blessé à l'oeil. J'étais tout seul dans la voiture, mais conscient. J'ai appelé à l'aide mais plusieurs véhicules sont passés devant moi sans s'arrêter. Un automobiliste s'est finalement porté à mon secours et m'a conduit en urgence à l'hôpital. J'ai perdu beaucoup de sang, et au moins dix personnes de ma famille se sont portées volontaires pour me permettre d'être transfusé.
Je suis resté 40 jours à l'hôpital. J'ai dû y subir pas moins de six opérations différentes, dont une pour mon oeil droit. Je n'ai toujours pas totalement recouvré la vue. Depuis plus de deux ans, il n'est pas une semaine sans que je ne retourne à l'hôpital. Il arrive même que j'y aille tous les jours de la semaine. Je ne peux plus travailler, et c'est mon frère qui nous aide aujourd'hui. En tout, j'ai dépensé plus de 6000 dollars pour l'ensemble des opérations et des traitements dans un hôpital privé. Je n'avais pas confiance dans le système public. Mais mon état ne s'est pas amélioré.
Des médecins en relation avec MSF m'ont alors indiqué les possibilités de venir se faire opérer à Amman. Ils m'ont d'abord demandé de venir à Bagdad pour pratiquer une série d'examens, tout en me demandant une photocopie de mon passeport. J'angoissais à l'idée de venir à Bagdad. Je me suis néanmoins résigné à prendre le taxi et j'ai fait l'aller et le retour dans la journée. Quelques jours après, je suis revenu à la demande des médecins qui m'ont hébergé une nuit dans un hôtel de la capitale avant de prendre l'avion. J'avais très peur de séjourner à Bagdad, mais aussi de me rendre jusqu'à l'aéroport le lendemain. Mais tout s'est bien passé.
J'ai atterri à Amman le 3 août et je me suis fait opérer deux fois dans les quinze jours suivant mon arrivée. J'ai subi un prélèvement de la hanche pour reconstruire les os de la mâchoire. Je sens aujourd'hui que mon état s'améliore, mais les médecins me disent qu'il me faudra rester encore un peu ici, le temps de contrôler l'évolution de mon état de santé. Ma famille ne peut évidemment pas me rejoindre ici. J'attends avec impatience de pouvoir les retrouver. Je ne sais pas ce que je ferai à mon retour. Et j'ai perdu ma voiture dans cette histoire. »


Le 16 novembre 2005, vers 18 heures, Kamal circulait dans Bagdad, en compagnie d'un ami qui conduisait la voiture, quand il ont aperçu au loin une patrouille américaine qui barrait le passage. Kamal rejoignait son domicile où l'attendaient sa femme et ses trois enfants. Il n'a pas vu d'où est partie la balle explosive qui l'a atteint à la pommette, sous l'oeil gauche. Il est arrivé à Amman neuf mois plus tard.

illustration
« J'ai ensuite quitté l'hôpital mais j'y suis retourné tous les dimanches, pour recevoir des soins et vérifier l'état de la mâchoire. Mais au bout de deux mois, la mâchoire était totalement disloquée. Je me suis rendu compte que ça ne servait à rien.»


« J'ai perdu une partie de la mâchoire, ma cloison nasale est fracturée et l'os frontal n'a pas résisté à l'impact. Un certain nombre d'os de mon visage ont également explosé. Je n'ai pas perdu connaissance mais je me suis penché en avant pour ne pas m'asphyxier. Il me reste encore un morceau de la balle explosive dans l'épaule. Mon ami était tétanisé. Il a immédiatement garé la voiture et c'est l'armée irakienne qui m'a transporté à l'hôpital, où je suis resté une dizaine de jours, dont sept en réanimation. J'ai subi deux opérations à Bagdad, l'une pour remettre le nez en place et pour des points de sutures, la seconde pour recevoir des fixations métalliques à la mâchoire. J'ai ensuite quitté l'hôpital mais j'y suis retourné tous les dimanches, pour recevoir des soins et vérifier l'état de la mâchoire. Mais au bout de deux mois, la mâchoire était totalement disloquée. Je me suis rendu compte que ça ne servait à rien de revenir à l'hôpital. Dès le mois de décembre et pendant cinq mois, mes amis et moi avions pourtant arpenté les couloirs des représentations diplomatiques. C'était toujours la même réponse : « déposez un dossier, on vous rappellera ».

J'ai fait le tour des organismes internationaux et des ambassades étrangères, sans succès. Chaque fois on me répondait que je n'étais pas le seul dans ce cas. Je savais aussi que ça ne servait à rien d'aller dans un hôpital privé, puisque ce sont les mêmes médecins qui y exercent, et qu'ils n'ont pas les moyens aujourd'hui de pratiquer ce type de chirurgie spécialisée. Par chance j'avais rencontré le Dr A., qui avait mon dossier et qui l'a transmis à une organisation internationale, basée à l'étranger. Il m'a demandé de me préparer et d'obtenir un passeport, afin de me transférer ici. Grâce à une connaissance, j'ai obtenu ce passeport en cinq jours. Je suis arrivé à l'hôpital du Croissant Rouge d'Amman le 21 août dernier, pour y subir une première opération deux jours plus tard. Le chirurgien m'a remis la mâchoire en place et a pratiqué des implants au niveau des articulations. Mais je vais encore subir plusieurs interventions. Je n'ai plus d'os sous l'oeil, on va reconstruire mon nez et j'ai encore plusieurs fractures frontales. Le médecin a déjà prévu une grosse opération pour la semaine prochaine. Je ne sais pas quand je pourrai rentrer chez moi. Mes enfants me manquent. Mais je n'ai pas d'appréhension particulière pour leur sécurité. Nous habitons un quartier relativement tranquille de Bagdad. »


Lorsque nous arrivons dans sa chambre, Mariam nous attend avec sa mère, assise sur son lit d'hôpital. Mariam a 25 ans, elle téléphonait de la terrasse de sa maison le jour où un obus est tombé sur le toit, tout près d'elle. Sa mère prend immédiatement la parole, entre rires et larmes, pour dit-elle, « continuer de témoigner devant le monde entier de la douleur de sa fille depuis ce jour d'août 2004 ».

illustration
Mme Samira
« Lorsque nous retournerons en Irak, j'irai voir mon cousin qui a lui aussi été blessé dans un attentat à la voiture piégée. Jusqu'à présent, il a dépensé beaucoup d'argent pour se faire soigner, mais il reste cloué au lit. Je lui parlerai de ce projet. »


« Nous habitons à proximité d'une ambassade, à El Adamia, un des quartiers les plus exposés de Bagdad. Mon mari est garagiste, mais ne peut plus travailler aujourd'hui à cause de la menace permanente. Nous avons été obligés de vendre notre garage, ainsi que notre résidence, pour louer une maison dans ce quartier. Mais nos ressources financières s'épuisent. J'ai seize enfants à nourrir, et les derniers sont des triplés! Le 12 août 2004, quand l'obus est tombé sur la terrasse, tous les membres de l'ambassade sont venus voir ce qui se passait. Ma fille gisait dans une mare de sang et des lambeaux de chairs sont restés collés au sol quand nous avons tenté de la relever. Un de mes fils est immédiatement intervenu pour garder ma fille éveillée.

Elle souffrait de la hanche, atteinte par un éclat d'obus, mais elle est restée consciente, preuve que les Irakiennes sont suffisamment fortes pour que l'obus rebondisse et soit renvoyé à l'expéditeur! Elle a été transférée rapidement dans un hôpital de Bagdad, où elle est restée deux mois pour subir une greffe du muscle et une première intervention orthopédique.
Pendant 59 jours, elle a eu besoin de sang, et tous les membres de la famille se sont portés volontaires pour lui en donner. Nous avions des passeports en règle obtenus avant la chute de l'ancien régime, et ma fille a pu être transférée dans un hôpital à l'étranger, grâce à l'intervention personnelle de notre voisin l'ambassadeur que je remercie du fond du coeur.
C'est là qu'elle a été opérée une première fois pour de la chirurgie reconstructrice. Le chirurgien lui a posé une plaque à la hanche, et nous a dit qu'il fallait revenir dans un an pour l'extraire, parce qu'il était seul capable de pratiquer ce type d'intervention. Ma fille a séjourné un mois dans cet hôpital. Je l'ai accompagnée. J'ai même témoigné devant les caméras de télévision et dans les journaux de ce pays, pour demander l'asile politique! Et nous sommes rentrées en Irak, où la situation a continué de se dégrader, à tel point que le pays dans lequel avait été opérée ma fille n'a plus souhaité accorder de visas aux Irakiens.
Nos demandes répétées auprès de l'ambassade qui nous avait aidés la première fois sont restées sans réponse. Je suis sûr que nos demandes ne sont jamais parvenues jusqu'à l'ambassadeur, car il aurait tout fait pour nous obtenir un visa. Nous sommes encore passés à l'ambassade la semaine précédant notre départ pour Amman, en vain. Entre-temps, nous avons aussi contacté le chirurgien d'un hôpital privé, qui nous a certifié qu'il pouvait extraire la plaque qui faisait souffrir ma fille, moyennant une grosse somme d'argent (plus de 1000 dollars). Nous étions soulagés, mais au cours d'une rencontre avec le chirurgien qui devait nous expliquer comment il allait procéder, mon mari s'est rendu compte que le médecin s'était trompé, croyant qu'il s'agissait de plaques vissées facilement extractibles. Conscient de son erreur, le chirurgien nous a alors remboursés en s'excusant de ne pouvoir assurer ce type d'intervention. Nous ne nous sommes pas découragés pour autant. Mais je ne pouvais pas m'adresser à un hôpital public parce que la suspicion est partout.
Je me suis alors adressée au conseil municipal, qui m'a fait part de l'existence d'un réseau de médecins en relation avec une organisation basée à l'étranger, qui pourrait permettre à ma fille d'obtenir cette intervention chirurgicale spécialisée. Une semaine plus tard, nous prenions l'avion à destination d'Amman.
Aujourd'hui, les chirurgiens qui travaillent avec MSF attendent d'obtenir un certain nombre de précisions avant d'opérer ma fille. Ils se sont mis en relation avec le médecin qui lui a posé la plaque, celle-ci devrait pouvoir être extraite la semaine prochaine. Lorsque nous retournerons en Irak, j'irai voir mon cousin qui a lui aussi été blessé dans un attentat à la voiture piégée. Jusqu'à présent, il a dépensé beaucoup d'argent pour se faire soigner, mais il reste cloué au lit. Je lui parlerai de ce projet. Ici, c'est la première fois que j'arrive à dormir sereinement.
Là-bas, le danger est tel que mes enfants ne vont plus à l'école. Ma fille aînée de 27 ans a également dû arrêter ses études linguistiques. Tout le monde reste cloîtré à la maison par peur des violences. Les différentes milices nous reprochent d'habiter un quartier où vivent de nombreux occidentaux, et de leur servir ainsi de bouclier humain. Nous voulons fuir le pays, et je conserve d'ailleurs toujours sur moi les photocopies du passeport de mon mari et de mes seize enfants, au cas où.
Aujourd'hui, au moindre bruit, je sors mes enfants de la maison. Et nous ne sommes jamais plus retournés sur la terrasse. »

À lire aussi