Les malades du sida des pays en développement payent les médicaments de Roche plus cher qu'en Suisse

Médecins Sans Frontières a commencé un programme de traitement des malades du sida par antirétroviraux (ARV) à la Blue House une structure de santé qui accueille des patients vivant dans le bidonville de Matharé à Nairobi.
©Chris de Bode

Deux ans et demi après que le laboratoire Roche, un géant suisse de l'industrie pharmaceutique, ait annoncé une importante baisse du prix (*) de ses médicaments contre le sida, son principal produit, le Nelfinavir (Viracept®), coûte actuellement plus cher au Guatemala et en Ukraine qu'en Suisse. De plus, son prix officiel le plus bas reste cinq fois plus cher que les produits de même classe proposés par d'autres laboratoires. Dans une lettre ouverte adressée à Roche et publiée aujourd'hui, MSF demande au laboratoire suisse de diminuer de manière significative le prix du Nelfinavir et de prendre ses responsabilités dans la lutte mondiale contre la pandémie du SIDA.

40 millions de personnes sont infectées par le HIV/SIDA. 95% d'entre elles vivent dans des pays en développement. MSF soigne par trithérapie des personnes atteintes par cette maladie dans 10 pays aux ressources limitées. « MSF prescrit chaque jour des antirétroviraux achetés à des producteurs de génériques ou à des laboratoires de marque, comme Roche, dont les produits sont sous brevet. Nous savons, par notre expérience, que les déclarations publiques de Roche concernant leurs réductions de prix ne correspondent pas à la réalité. En fait, c'est exactement le contraire : Roche fait payer plus cher le même médicament dans les pays en développement qu'en Suisse », explique Thomas Linde, Directeur Général de MSF Suisse.

En effet, Roche fait payer le Viracept® 8 358 US$ par patient et par an au gouvernement du Guatemala et 7 110 US$ par patient et par an à l'Ukraine, alors que le même médicament coûte 6 169 US$ par patient et par an en Suisse. « Roche affirme qu'il demande 3 171 US$ par patient et par an pour ce traitement dans les pays les moins avancés. Mais les patients camerounais doivent débourser 4 124 US$ par patient et par an pour l'obtenir, une somme énorme dans un pays où le revenu annuel moyen par personne s'élève à 570 US$. Les autres principaux producteurs de médicaments utilisent des systèmes de prix différenciés pour les pays pauvres, et offrent, pour la plupart, des rabais de 87 à 92% par rapport aux prix qu'ils pratiquent en Suisse. Pourquoi Roche ne ferait-il pas de même ? », commente Thomas Linde. De plus, MSF s'étonne du fait que Roche pratique des prix plus élevés pour les gouvernements que pour les ONG, dont MSF.

MSF essaie de réduire les coûts et de traiter le plus grand nombre de patients possible en utilisant des génériques de qualité lorsque ils sont disponibles. Mais dans certains cas, comme celui du Nelfinavir, la seule option possible est de recourir au produit de marque original. « Pour des associations telles que MSF, comme pour les gouvernements concernés, il est difficile d'élargir l'offre de traitement contre le sida en raison du coût élevé de ce médicament, pourtant recommandé par l'OMS », explique le Dr Elisabeth le Saout, responsable de la Campagne d'Accès aux Médicaments Essentiels pour MSF Suisse.

Interpellé à plusieurs reprises à ce sujet, notamment par MSF, Roche a affirmé vendre le Viracept® à prix coûtant et qu'un accord sur sa licence avec Pfizer, un autre producteur, l'empêchait d'en baisser le prix. Il a été prouvé depuis que ces deux affirmations sont fausses. MSF dispose d'informations qui contredisent à l'évidence la première et Pfizer a publiquement précisé que l'accord de licence en question n'est basé que sur un pourcentage des ventes et que Roche est entièrement libre de fixer le prix du Viracept® pour chaque pays.

Dans sa lettre ouverte, MSF demande à Roche d'offrir un rabais de 85% du prix pratiqué en Suisse aux pays les moins avancés ainsi qu'à ceux d'Afrique subsaharienne ; d'établir une politique de prix différenciés cohérente pour les pays à revenu moyen comme l'Ukraine et le Guatemala, plutôt que de contraindre ces pays à des négociations au cas par cas  - ainsi, dans ce cadre, le Brésil a obtenu un meilleur prix que n'importe lequel des pays en développement - ; et enfin de s'assurer que cette politique de prix soit bien appliquée pour les pays mentionnés.

« Nous mettons Roche au défi de respecter ses promesses et de prendre ses responsabilités dans la lutte mondiale contre le SIDA », conclut le Dr le Saout.

(*) L'initiative "Accélérer l'accès à la prise en charge du VIH/SIDA" a été lancée par ONUSIDA en  2000. Plutôt que d'imposer des réductions pour les pays les moins avancés et ceux à revenus moyens, il appartient aux pays de négocier le prix de chaque médicament avec les multinationales ayant adhéré à l'initiative : Roche, Merck, Boehringer, Ingelheim, GlaxoSmithKline et Bristol-Myers Squibb.

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