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Témoignage de Syrie : "avoir des tirs d’artillerie deux fois par semaine, « ça va » pour les gens ici"

Sur une route de la région d'Idlib en Syrie  Janvier 2013
Sur une route de la région d'Idlib, en Syrie - Janvier 2013 ©Brigitte Breuillac/MSF

Une équipe MSF est allée dans la région d’Idlib, en Syrie, pour installer un hôpital où les soins seraient dispensés aux enfants et aux femmes enceintes. Mais elle a dû évacuer la petite ville où elle se trouvait, du fait des problèmes de sécurité. Susan Tector, médecin membre de cette équipe MSF, décrit les conditions de sécurité et les raisons de ce départ difficile.   

Susan Tector, en RDC« Evacuation », ce mot renvoie à des images de personnes fuyant sous des tirs ou à celles d’un hélicoptère surchargé de passagers qui décolle du toit d’une maison. Mais dans mon expérience limitée d’évacuation d’endroits peu sûrs, cela s’était généralement passé de manière plus calme. Je suis aujourd’hui assise dans une petite camionnette qui roule sur des routes en lacets et vois par la fenêtre un beau paysage de collines plantées de vergers et parsemée de ruines antiques. Dans des circonstances normales, j’aurais aimé m’arrêter pour regarder ces ruines. Mais il ne s’agit pas de circonstances normales. Je suis dans le nord de la Syrie et fait partie d’une équipe de Médecins Sans Frontières qui vient d’évacuer d’une petite ville. Je suis la médecin de l’équipe qui a pris place dans la voiture et qui comprend également le coordinateur de projet et le logisticien ainsi que notre chauffeur syrien.

Nous avons été envoyés dans une petite ville pour y aménager un hôpital destiné à dispenser des soins en pédiatrie et en gynécologie-obstétrique, pour soigner des enfants et des femmes enceintes. Les besoins dans ce domaine sont considérables dans cet endroit  où le système de santé a été dévasté par le conflit qui dure depuis plus de deux ans. Les soins de base manquent pour tout un chacun, mais les enfants et les femmes sont les plus touchés. On manque de vaccins de routine, d’antibiotiques, d’analgésiques, de traitements pour les maladies chroniques comme le diabète, l’anémie ou l’épilepsie. Les femmes qui, il y a deux ans, avaient accès à des soins médicaux pendant leur grossesse, accouchent maintenant à domicile avec peu d’aide en cas de problème. Les enfants sont souvent envoyés pour la nuit dans des caves à proximité, de manière à les protéger des tirs d’artillerie. Cela assure leur sécurité mais accroît le risque qu’ils contractent une pneumonie ou d’autres maladies respiratoires dans ce milieu humide, froid et exigu.

Quand on parle des soins médicaux dans une zone de conflit, on pense généralement à la chirurgie de traumatologie et il y en a sans nul doute besoin. Mais le besoin est aussi considérable pour les soins de santé de base pour les femmes et les enfants entraînés dans le conflit. Et c’est ce à quoi nous travaillons.

Pourquoi je pars alors ? Pourquoi avons-nous dû dire aux habitants, alors que nous venions juste d’arriver pour démarrer notre activité, que nous devions prendre nos affaires et partir ? Parce que la ville que nous croyions être un endroit suffisamment sûr pour y installer un hôpital a été sous le feu de tirs de plus en plus nourris. C’est dangereux. Et nous avons la possibilité de partir. Ce qui n’est pas le cas des gens d’ici. En fait, l’endroit serait relativement sûr comparé à bien d’autres villages des environs, à en juger par le grand nombre de personnes qui ont quitté un lieu (encore plus) dangereux pour venir vivre ici. Avoir des tirs d’artillerie deux fois par semaine, « ça va » pour les gens ici. C’est tout du moins la nouvelle norme ici.

Des responsables de MSF m’ont bien expliqué les problèmes de sécurité et ce qu’il fallait faire en cas d’attaques de diverse nature, quand on entend des tirs d’obus à proximité… Mais je suis l’exemple de ma voisine. Elle sort souvent sur son balcon pour étendre le linge à sécher ou faire d’autres travaux ménagers. Quand j’entends un obus exploser quelque part, je regarde ce qu’elle fait. Est-ce qu’elle regarde vers le ciel et reprend son travail ? Ou crie-t-elle à ses enfants qui jouent sur le toit de rentrer dans la maison ? Ou encore plus préoccupant, les appelle-t-elle pour les emmener précipitamment en bas de la rue, se mettre derrière des sacs de sable alignés le long de la maison ? Et quand elle les laisse retourner à leurs jeux dans la rue, je me détends.

Comment dire à des gens qui vivent comme cela depuis des mois et des années que c’est trop dangereux pour vous de rester toute une semaine ? C’est difficile de les regarder dans les yeux. La décision d’évacuer n’est pas facile à prendre toutefois pour l’équipe de coordination. Tous ceux qui vont dans un endroit de ce genre savent qu’il y a des risques et la question essentielle est de trouver le juste équilibre entre les risques et les bénéfices de l’aide médicale que nous pouvons apporter. Parfois nous devons évacuer et réévaluer la situation, repenser notre façon de faire, ou alors nous devons juste attendre que soit passé le pic d’activité militaire. Décider comment nous pouvons être le plus utiles avec un niveau de risque acceptable pour nos équipes est ce que nous allons faire maintenant.

Je travaille pour MSF depuis sept ans et je me suis trouvée dans de nombreuses situations difficiles : dans des camps de réfugiés au Darfour et au Tchad, en pleine épidémie de rougeole et de choléra en RDC, et aussi dans un village reculé du Pakistan. Cela me fait plaisir de penser que je suis capable de faire face à la plupart des situations auxquelles je suis confrontée. Le fait de savoir que je fais quelque chose d’utile me permet de continuer et de garder la tête froide dans bon nombre de ces difficiles situations. Le fait d’avoir aidé un enfant à se porter mieux, d’avoir aidé à vacciner, à soigner des malades ou à donner des conseils. Avec cette récompense, je peux affronter le froid ou la chaleur, la fatigue, des frustrations, des conditions de vie inconfortables, l’éloignement de chez moi. Alors faire son sac et partir, avoir l’impression d’abandonner des gens qui ont besoin d’aide me brise le cœur. J’ai déjà connu cela au Tchad, mais au moins nous avions pu alors revenir une semaine plus tard et poursuivre nos activités.

J’espère que ce sera aussi le cas en Syrie. J’espère pouvoir revenir, refaire le trajet dans les collines avec les vergers et les ruines antiques, dépasser les maisons calcinées et les blindés défoncés sur le bord de la route. J’espère dispenser des soins médicaux si nécessaires, donner aussi aux gens un peu d’espoir, et qu’ils sachent que le reste du monde ne les a pas oubliés.

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