URGENCE GAZA

[Podcast] Précarité et vaccins covid-19 : une enquête épidémiologique pour mieux comprendre

Précarité et vaccins covid-19 : une enquête épidémiologique pour mieux comprendre
© Warren Manouelian

En décembre 2021, une équipe d’Épicentre, le centre de recherche épidémiologique de Médecins Sans Frontières, a réalisé une enquête auprès de 3 800 personnes vivant dans des conditions précaires, dans la rue, dans des squats ou des bidonvilles, en centres d’hébergement ou encore en foyers de travailleurs. Son but : évaluer leur accès à la vaccination contre la covid-19 et leur perception.

Nous avons accompagné Philippine, enquêtrice pour Épicentre, dans un centre d’hébergement et de réintégration sociale à Paris afin d’écouter et de recueillir la parole de trois femmes y vivant. Les résultats de l’étude, menée en partenariat avec Santé publique France à Marseille et en Île-de-France, paraîtront à la fin du mois de février.

Nous sommes à Paris dans un CHRS, un centre d’hébergement et de réinsertion sociale. J’accompagne Philippine, enquêtrice pour Épicentre, le centre de recherche épidémiologique de Médecins Sans Frontières. Elle fait partie de l'équipe chargée d’évaluer l’accès à la vaccination contre la covid-19 et sa perception auprès des populations les plus précaires en Île-de-France et à Marseille.

Résidente : Oui, il y a une dame chez nous ici qui nous aide pour les démarches de travail, c’est elle qui a pris rendez-vous pour moi en ligne. Après je pense qu’il y a beaucoup de mamans ici qui sont vaccinées, presque tout le monde ici est vacciné. Ici on est 100 et quelques familles, et parmi elles, il y en a 50 ou 60 qui sont vaccinées parce qu’il y en a beaucoup qui travaillent. On n'a pas le choix parce que je travaille, parce qu' au début on dit voilà, il faut se faire vacciner, mais bon, comme j’avais des enfants malades de la drépanocytose, je suis obligée de me vacciner pour protéger mes deux enfants malades. J’avais vraiment peur, ah oui je m’inquiétais ! Parce qu’il y avait beaucoup de choses sur les réseaux sociaux qui faisaient peur. Voilà donc ça m’a traumatisée. Et je me suis dit, comme il y a beaucoup de personnes qui le font et que je travaille, il faut que je le fasse. Parce qu’à un moment, peut-être qu’ils diront que si on n’est pas vacciné on ne pourra pas travailler et je veux travailler moi. Tout ça là, ça m’a poussée à le faire et mes enfants aussi, donc j’ai dit : « Non, il faut que je le fasse » pour voir ce qu’il va m’arriver, si je vais mourir, on va voir quoi !

Philippine : Vous avez déjà eu le covid ?

Résidente : Oui je l’ai eu en 2020. J’étais confinée chez moi, ici, pendant 14 jours sans sortir dans les couloirs, c’était ici. J’avais tous les symptômes quoi, donc ça m’a beaucoup fatiguée.

Philippine : Et du coup vous avez eu de l’aide à ce moment-là ? Pour vous occuper aussi de Florent ?

Résidente : Oui, oui. A ce moment-là je n’avais pas encore les papiers donc on m’a donné des aides. Quand c’était le confinement, au lieu de 200 euros par mois on nous remonte jusqu’à 500 euros, avec aussi des chèques services pour que je puisse me nourrir. Moi j’étais malade mais lui il était bien !

Philippine : Mais du coup, est-ce que quelqu’un venait vous aider par exemple pour faire à manger et tout ça ?

Résidente : Oui, ma copine cuisine chez elle souvent et elle m’en ramenait. On lui a interdit de venir chez moi, donc elle déposait à la porte et s’en allait. L’argent, le financier, c’était l’action sociale de la ville de Paris qui me donnait, sinon c’était ma copine. Ça fait huit ans que je suis en France. Je suis toute seule, je suis femme isolée, mais je peux dire que c’est moi qui fais tout. Je suis monoparentale, je n’ai pas de famille ici mais j’ai des copines, je dis aussi souvent quand j’ai des petits problèmes, je peux parler avec elles et tout.

Philippine : Et vous vous sentez entourée ou un peu isolée, un peu seule ici ?

Résidente : Ah oui je suis un peu seule avec mes enfants, même si ma fille n’est pas là, je suis isolée moi, oui. Ma fille ne vit pas avec moi, mais mon fils, si. Elle est en famille d’accueil elle, ça fait 7 ans qu’elle est en famille d’accueil, mais lui il vit avec moi. On a trois lits et normalement elle vient pendant les vacances et les week-ends, et demain elle va venir. On est fatigués, on veut plus, dans mon travail on porte le masque toute la journée, le masque est toujours sur mon nez, ça fatigue mais on n’a pas le choix. Il y a les enfants donc il faut qu’on se protège quand même, ah oui… Même quand ils ont parlé de troisième, je me suis dit : « Troisième dose, je pense que je ne peux pas », parce que la deuxième m’a beaucoup fatiguée. Mais bon si c'est obligatoire, je suis obligée. Il y a encore beaucoup de gens qui ont le covid donc c’est important quand même… Comment on appelle ça… Protégez-vous et protégez les autres ! Donc c’est important. 

Thomas : Moi je m’appelle Thomas Roederer, je suis épidémiologiste, je suis l’épidémiologiste en charge de cette enquête. On a décidé de faire une photo de l’ensemble des gens en situation de grande précarité, pas que les gens à la rue, pas que les gens en campements, des gens en foyer de travailleurs migrants, des centres d’hébergements d’urgence et les hôtels sur 115 pour les personnes qui sont vraiment en situation de grande précarité. On a aussi décidé d’inclure les gens du voyage, ce n’est pas un public habituel pour MSF mais on a inclus les gens du voyage. Entre-temps l’idée s’est étoffée : il y a l’Ile-de-France,  mais des précaires il n’y en a pas qu’en Ile-de-France évidemment. On sait qu’il y en a une grosse partie dans toutes les grosses agglomérations, les grosses métropoles, Lyon, Marseille… Médecins du Monde (MDM) à Marseille, ils ont une équipe très motivée, très active auprès des précaires, et ils se sont assez rapidement dit : « Oui, nous ça nous intéresse que vous veniez faire l’enquête dans notre population de précaires ». Donc voilà, ça s’est constitué comme ça. Ça, ça a été sportif, au niveau organisationnel c’est un sacré casse-tête, on n’a pas réussi à avoir tous les contacts des 1 000 et quelques structures qui accueillent ce public-là avant le début de l’enquête, donc on a continué à les avoir au fur et à mesure de l’enquête. Donc ça ouais, ça a été un sacré challenge.

Commanditée par Santé publique France, l’enquête a donc été menée auprès de 3 800 personnes en l’espace d’un mois.

Thomas : Le but de tout ça, la couverture vaccinale comme on l’appelle – enfin, le mot couverture est un peu fort parce qu’il suppose d’avoir eu toutes les doses et avec le vaccin actuel du covid, on ne sait pas combien de doses il va falloir au final ! Mais voilà, l’accès à la vaccination pour ce public-là, a un enjeu au niveau de la santé publique, même pas pour nous MSF, mais pour Santé publique France et pour les autorités. C’est ultra important d’avoir un peu toutes les pièces du puzzle parce que si tu manques une population, ça peut te faire continuer ton épidémie, ça peut te faire capoter toute une stratégie de santé publique etc. Donc eux, ils ont toujours eu en tête d’avoir un œil sur ces publics-là.

Retour au CHRS, ici, chaque famille vit dans un studio avec salle d’eau et petite cuisine. Le centre n’accueille que des familles monoparentales qui arrivent après un parcours de plusieurs années en provenance d’autres types de structures souvent bien moins équipées. En discutant avec les résidents et les résidentes, on comprend très vite qu’ici l’accompagnement est crucial pour faire face à la multitude de démarches à entreprendre. Qu’il s’agisse de solliciter les aides auxquelles ils ont droit, chercher un travail, suivre la scolarité de leurs enfants, trouver une place en crèche et ne pas être seul aussi face aux doutes, aux questions et aux difficultés qu’ils rencontrent au quotidien.

Résidente : Je n’ai plus confiance vraiment en l’humain, je n’ai pas confiance, donc je m’en remets beaucoup à Dieu et… j’ai des amis hein, je parle avec eux, mais, il y a des fois des choses que tu dis à des amis, tu penses que ça va te faire du bien mais au final ça se retourne contre toi. Il y a une psychologue en bas, je parle 1h avec elle, ça me suffit. Je préfère le raconter à quelqu’un qui est payé pour m’entendre. Vraiment c’est elle qui m’a appelée parce qu’elle a vu tout ce qui m'était arrivé ces derniers temps. Elle a vu que je m’en étais mangé plein la gueule et c’est pour ça qu’elle m’a appelée et… après franchement des fois je l’appelle, des fois je l’appelle pas, mais c’est vrai que… en plus elle est agréable, c’est bien de parler avec elle. Ouais ça va, ça va…

Philippine : Et pour vous aider matériellement, il y a des proches ?

Résidente : Non je n’ai pas de famille, mais c’est vrai qu’entre voisines ici, en tout cas au cinquième étage on est assez solidaires, même si on n’a pas le même vécu et tout, on est quand même assez solidaires. Après des fois, quand j’ai besoin d’un petit conseil, par exemple un truc bête, j’appelle. En bas il y a Mélissa, il y a une éducatrice qui est là, qui travaille dans la puériculture, et sinon j’ai ma sage-femme avec qui j’ai gardé des bons contacts. Je l’appelle, je lui dis : « Excuse-moi, est-ce que je peux faire ça ? », et je m’entends bien avec elle. Après, il y a une puéricultrice qui vient tous les jeudis ici, et donc du coup j’ai son numéro personnel parce que quand j’ai accouché elle m’a dit : « Si vous avez besoin de quoi que ce soit vous m’appelez ». Donc du coup, à chaque hospitalisation du petit, si j’avais une question, je l’appelais, elle me répondait. Ça va, on est quand même bien soutenu ici.

Philippine : Et ça va, vous vous en sortez financièrement ?

Résidente : C’est un peu dur en ce moment parce que je n’ai pas la totalité de mon RSA, c’est-à-dire que je n’ai pas encore eu là… Pour le petit, ça veut dire que c’est vraiment un peu dur mais bon. Surtout que là je sors d’hospitalisation, il a fallu que pendant 12 jours je paie des repas et tout ça. Après, je ne sais pas, des fois je ne mange pas beaucoup, parce que je n’ai pas envie… Non en général, je mange assez. 

Philippine  : Vous avez la possibilité de manger suffisamment ?

Résidente : Oui j’ai la possibilité, à part à la fin du mois c’est dur ! Mais j’ai la possibilité.

Philippine : Le plus souvent vous mangez quand même ?

Résidente : Je ne mange pas énormément.

Philippine : Mais vous mangez tous les jours ?

Résidente : Oui je mange tous les jours.

La chambre est toute simple, l’une des plus petites que nous ayons vues. Juste derrière nous, sur le lit simple, un bébé dort à poings fermés, il a un mois. Ils viennent tout juste de rentrer tous les deux, l’enfant souffrait d’une bronchiolite aiguë. 

Résidente : Et par rapport à mon fils, si jamais le vaccin devenait obligatoire pour mon enfant, j’attendrai au moins qu’il ait trois, quatre ans, qu’il soit un peu plus grand pour le supporter. Et si lui se faisait vacciner, moi aussi du coup. Et je ne veux pas non plus le rendre malade mais si on me dit qu’il peut le faire et qu’il va y résister, qu’il est assez fort… Parce qu’il est né un mois en avance quand même. Si on me dit qu’il a du poids, si jamais il tombe malade, s’il perd un peu de poids et qu’il reprend derrière, une fois de plus ça dépendra de sa santé. En plus aussi il y a la méningite, je ne sais plus à quel âge il faut le faire, mais je vais le faire parce que j’ai vu une femme qui a son fils qui était hospitalisé à cause de ça et déjà en une semaine elle a fait trois fois la réanimation. Donc oui la méningite, c’est dangereux. Mais oui, les vaccins je vais lui faire, tout ce qui est obligatoire je le ferai, quoiqu’il arrive je ferai ses vaccins, sauf s’il est déjà un peu malade, ou sinon je décalerai le truc, mais je lui ferai. Quand tu vis en communauté il faut faire un minimum de vaccins, ce n'est même pas forcément pour protéger les autres, c’est surtout pour toi aussi. Mais c’est le covid, tant que je ne serai pas sûre, j’ai envie d’attendre au moins un an, deux ans de voir, je ne sais pas. J’attends encore un an ou deux ans et si je vois qu'il n’y a pas de gens qui se sont transformés en cheval ou en poney… Déjà j’ai un ami à moi qui s’est fait vacciner, il a rattrapé le covid, je dis qu’il n’a pas de chance lui. 

Philippine : C’est vous qui ne souhaitez pas ?

Résidente : Bon, après j’étais enceinte au moment où le vaccin est sorti et les médecins ne voulaient pas, donc je n’étais pas forcément rassurée. Et même si tu te fais vacciner pour respecter les distanciations sociales, ça ne vaut pas le coup, au final tu te fais vacciner mais ça n’a rien changé à ta vie quoi, et en plus du dois avoir le pass sanitaire pour entrer dans des endroits où tu dois encore respecter les trucs. C’est comme dans les hôpitaux, tu dois avoir le pass sanitaire pour te faire soigner, ça veut dire que si tu n’as pas le pass, tu ne te fais pas soigner, c’est un truc, c’est illogique, il n’y a rien qui va. Ce n’est pas que je ne fais pas confiance, c’est que je sais pas.

Philippine : Mais vous avez déjà eu le covid c’est ça ?

Résidente : Ouais, mais il y a longtemps, c’était en février. Je n’ai pas été à l’hôpital mais j’avoue que c’était quand même pas mal. Enfin, je n’étais pas à l'hôpital, je suis partie les voir, mais je n’avais pas comme les gens ont, la difficulté… j’avais mal aux poumons mais je n’étais pas en réanimation. J’avais un problème aux gencives, j’avais mes gencives qui étaient tellement gonflées, cet effet-là a duré dix jours hein ! Ça, je n’avais pas de goût, pas d’odorat, j’avais mal aux poumons, je ne me sentais pas bien, je faisais que dormir, je dormais quoi, 22h-19h, je me réveillais à 7h du matin, je restais 2h réveillée, je me rendormais. Bien sûr que sur le coup j’ai eu peur, je me suis dit : «  Attends, j’ai déjà attrapé des trucs douloureux mais ce n’est pas pour autant que ça nécessite un vaccin ». Carrément j’ai un pass sanitaire, ma copine elle m’a dit :  « Tiens je t'envoie un pass sanitaire », je ne m’en sers jamais mais après ils vont dire que les gens c’est des anarchistes ou j’en sais rien, mais moi personnellement, s’ils m’avaient convaincue, je l’aurais fait. Quand je vois qu’il n’y avait pas assez de lits d'hôpital, pas assez de places dans les morgues, il y avait le marché de Rungis où il y avait des cadavres, non ça fait flipper. Ils ne sont pas préparés à une épidémie, ça veut dire que si demain il y a un truc pire on va être dans la merde. Je ne suis pas parano hein, je ne dis pas que c’est un coup monté, que c’est… Mais il faudrait qu’ils rassurent plus les gens. Je trouve que c’est trop dans la punition, il n’y a pas assez de gens dans la rue qui vont faire de la prévention qui vont dire « Oui peut-être c’est comme ça… ». Je ne sais pas.

C’est l’une des rares expressions de refus assez catégorique que nous ayons rencontrée. Pourtant, le scepticisme à l’égard de la vaccination était largement partagé parmi les résidents que nous avons rencontrés. Une défiance renforcée par l’annonce de la troisième dose de rappel.

Thomas : Il y a déjà plusieurs vaccins différents, des technologies différentes. Le problème aussi, c’est qu’on peut faire le vaccin et avoir quand même la maladie, ça les gens ont du mal à accepter parce que c’est vrai qu’ils ont plus l’habitude de vaccins qui neutralisent vraiment la maladie, l’infection. Et puis l’information sur tout ça n’a pas été un modèle de clarté, comme pour tout le reste par rapport au covid. Donc c’est vrai qu’à ce niveau là… Tout simplement les gens qui sont dubitatifs sur le pourquoi on a autant essayé de nous l’imposer, nous le vendre comme le produit miracle, pourquoi ça urgeait de le faire tout de suite… ça peut être comme ça que tu le ressens. Ça, ce n’est pas des antivax, ce n’est pas des complotistes, ce n’est pas des gens qui ont tort, c’est juste des gens qui sont un peu prudents, qui demandent à voir avant, qui demandent à ce qu’on leur donne une information beaucoup plus claire.

Résidente : Avant oui j’étais d’accord avec ça, et là maintenant cette insistance, je suis pas d’accord avec ça, je ne sais pas pourquoi toute cette insistance, après trois ils vont dire encore quatre, cinq, six. Même les vaccins que j’avais, c’était parce que j’avais envie de voyager ; si ce n’était pas pour ça, je ne voudrais pas les faire. La troisième, comme je n’ai aucun projet pour voyager, je ne suis pas sûre. 

Philippine : Il faisait peur, le vaccin avant de la faire ?

Résidente : Avant oui, j’avais vraiment peur.

Philippine : Pourquoi vous aviez peur ? 

Résidente : Moi j’avais peur parce que les gens disaient : « Non, ça rend les femmes stériles et après cinq ans tu vas mourir », beaucoup de choses, beaucoup de choses. Bon après, moi-même je me suis assise et j’ai dit : « Bon, la personne qui va faire les vaccins c’est juste pour tuer tout le monde vraiment ? Est-ce que vous êtes sûrs de ça ? Peut-être qu’il est là pour vous protéger ? » Parce que ma copine me disait : « Non c’est Bill Gates l’auteur de ça » et moi j’ai dit « Non mais Bill Gates là où il est assis sur son trône, il pense vraiment à tuer tout le monde avec un vaccin ? Moi je ne crois pas ça. » C’est là que j’ai pris la décision d’aller me faire vacciner. Moi-même je me disais que ça pouvait être une protection, les dangers… Bon, il n’y a rien sans rien. Pour réussir quelque chose il faut risquer, je risque. C’est à partir de là que j’ai décidé d’aller prendre les vaccins, je me suis décidée seulement pour être à l’aise.

Philippine : Et vous avez déjà eu le covid ?

Résidente : Oui c’était en 2020.

Philippine : Et vous êtes allée à l’hôpital ou ça a été ?

Résidente : Oui, je suis allée à l’hôpital, la manière dont je me sentais… Je ne me sentais pas bien. Quand j’ai demandé au médecin, il m’a dit : « Non tu as eu le covid » et moi j’ai dit : « Ah ouais ? Covid ? Comment ça ? » Il m’a dit : « Il faut que tu viennes » et j’ai dit non. Je prenais des tisanes, me couvrais avec de l’eau chaude, après trois jours c’est bon ! Je suis retournée chez la dame, elle m’a dit : « C’est bon, c’est bon, tu n’as plus le covid mais il faut toujours te reposer, te préserver, rester un peu toute seule. » J’avais ramené mon fils, comme on était à deux, pour voir et il m’a dit : « Non, ça va il n’a pas le covid. »

Philippine : Et vous ne connaissez personne d’autre qui a été malade du covid ?

Résidente : Beaucoup, beaucoup et surtout dans mon entourage du milieu congolais. Je peux dire même que 30 personnes sont mortes, 30 personnes sont mortes de ça. Même mon pasteur aussi, là où je priais, église Cité Béthel à Paris, il était décédé de ça. Je disais aux gens, j’avais même fait un live sur Facebook pour dire aux gens : « Il ne faut pas blaguer, le virus est là, il faut vraiment vous protéger, ne rigolez pas. » Parce que chez nous, les milieux noirs, on dit toujours ça, c’est le paludisme, c’est les maladies de l’Afrique, la malaria machin, mais là on prend même les soins et on guérit. Mais ici il y a toujours l’état qui change de temps en temps, vraiment je vais vous conseiller, vraiment de rester chez vous, prier Dieu, je sais que tout ira bien. Et il y a des gens aussi qui ont dit : « Ah non ce sont des business de médecins. » Donc moi je suis sensée, j’ai dit : « Mais il y a des gens qui sont partis » et j’ai commencé à publier des photos de personnes, et tous, ils ont commencé à… [surprise], donc c’est bon. Mon pasteur, il avait encore 45 ans si je ne me trompe pas, oui, 45 ans. Il y avait une copine que je connaissais, bon, la copine avait 32 ans, elle m’a dit : «  Non c’est la rage, je ne me sens pas bien », je lui ai dit : « Non ça peut être le covid », « Ah moi je ne partirai pas à l’hôpital, ils tuent les gens là-bas ». Elle n'a pas voulu aller à l'hôpital, elle était à la maison, et quand on l'a ramenée à l'hôpital c’était déjà trop tard, ils l’ont réanimée mais…

Philippine : Donc l'hôpital, ça fait peur ?

Résidente : Oui ! Ça fait peur oui ! Vraiment l'hôpital ça fait peur parce que les gens disaient « Si tu pars à l'hôpital on va te tuer, même si tu n’as pas le covid on va t’injecter un truc pour que tu meures » donc moi-même aussi quand mon médecin m’avait dit que j’avais le covid, je n’ai pas voulu rester là-bas. J’ai appelé ma mère au pays, elle m’a dit « Non tu prends du gingembre, tu prends des tisanes chaudes tout le temps, tu fais une cure de doliprane pendant sept jours, matins et soirs et ça va aller ». Et j’ai fait ça aussi pendant trois jours ça a marché, mais j’ai quand même continué sept jours de doliprane. Il n'y avait pas de bonne information sur le vaccin, même jusqu’à présent ça continue toujours. Sur les réseaux sociaux, à la télé, je ne sais pas… Une fois seulement j’avais vu sur BFM qu'il y avait un débat sur ça, mais beaucoup plus sur l’internet. Sur l’internet, là vraiment… et après j’ai dit « Aaah, chacun va parler, je ne sais pas si ils sont vraiment médecins ou pas, peut-être qu’ils se sont déguisés avec des blousons pour faire peur aux gens… » Là même c’est mon fils qui m’avait dit ça : « Ah maman il ne faut pas suivre tout ça, peut-être qu’ils sont déguisés. Moi je ne veux pas que tu meures ! ». Il me dit toujours : « J’en ai marre avec ça, quand-est ce qu’on va finir avec tout ça ? », c’est ça les questions qu’il me demande tout le temps. Je lui dis toujours « Il faut attendre », peut-être que demain ou après-demain ils vont annoncer que le monde est devenu normal.

Elle a grandi dans les rues de Kinshasa, en République démocratique du Congo, avant d’être recueillie par des sœurs, c’est là qu’elle est devenue couturière. Elle est arrivée en France en 2017 avec son fils après un séjour de plusieurs années en Angola. Aujourd’hui, elle est en formation haute couture avec la fabrique nomade.

Résidente : Je vois, nous les immigrés, quand on vient ici, on change les idées. Tu avais un métier chez toi, et quand tu viens ici  : « Ah je vais faire femme de chambre, je vais faire préparateur de commande » tandis que tu étais infirmière. Au lieu de continuer de faire même aide-soignante, ces trucs-là, tu changes les idées. Moi j’avais essayé de travailler en préparation de commande à Zara, je n’y suis pas arrivée, je sentais le son des machines, ça me manquait. Mon assistante sociale m'avait aidée à trouver l’endroit pour faire la formation, du coup j’ai trouvé, c’est là où je suis maintenant. Nos employeurs c’est Louis Vuitton et Dior, c’est LVMH qui est en train de fournir.

Philippine : Et du coup ça fait combien de temps que vous habitez ici ?

Résidente : Depuis février 2021, oui, je suis avec mon fils. Je n'ai que le RSA.

Philippine : Et vous utilisez aussi les aides des assos ?

Résidente : Avant oui, quand j’étais sans papiers, vraiment c’est ça qui m’a soutenue. Des vêtements… Depuis que je suis en France, moi-même, aller acheter au magasin je peux faire ça deux ou trois fois. Depuis quatre ans que je suis ici, je n’en ai jamais acheté. Quand je pars aux Restos du cœur, je trouve des beaux sacs, des chaussures pour moi et pour mon fils. La nourriture même, n’en parlons pas.

Philippine : La nourriture alors c’est vous qui la préparez ?

Résidente : Oui.

Philippine : Ça vous suffit ? Vous mangez assez ?

Résidente : Comme je fais ça pour un mois, bon, ce n’est pas vraiment assez mais on essaie quand même de gérer. Oui, comme je suis avec mon fils on se prive, par exemple le jus. On n’achète pas de jus à la maison, les goûters des petits je n’achète pas, pour faire la nourriture il faut qu’on mange, parce que les ressources partent vite.

Philippine : Est-ce que vous avez des proches qui peuvent vous soutenir moralement, si par exemple vous êtes triste ou s'il y a un moment où ça ne va pas ?

Résidente : Oh oui, j’ai les éducateurs ici, et j’ai une voisine qui est au deuxième étage, c’est une mère pour moi. Surtout comme là j’ai perdu mon copain, il était allé travailler et il avait eu un accident de travail, on a parlé à 8h et à 10h30 il est mort. Donc c’est dur. Même là je suis en train de parler mais je ne suis pas encore remise. Ce n’est pas dit que le vaccin va nous protéger et qu’on n’aura plus la mort dans notre vie, qu’il n’y aura plus une autre vague. Avant c’était le Sida, puis Ebola, fièvre jaune… Tu vois, je suis restée en Angola avec des gens qui souffraient de fièvre jaune. Il y avait des morts, même dans le cimetière il n’y avait plus d’endroit pour enterrer les gens. Tu vois… Donc les gens continuent à vivre et la mort aussi continue à venir, donc il peut nous laisser tranquille avec ces vaccins-là. Il peut annoncer : « Il y a une troisième dose pour ça, ça, ça » et ceux qui sont intéressés, ils peuvent partir, mais tu ne peux pas le dire avant de monter dans l’avion pour aller par exemple au Canada ou à Londres, tu es obligé d’avoir un pass sanitaire, non. Ça c’est devenu quoi ? Ce n’est pas bien.

C’était « Précarité et vaccin covid 19, une enquête épidémiologique pour mieux comprendre ». Un podcast produit par Epicentre et Médecins Sans Frontières.

Avec la participation des résidentes du centre d’hébergement, de Philippine, enquêtrice, et de Thomas Roederer, épidémiologiste.

Voix et réalisation sonore par Samantha Maurin.

À lire aussi