Pakistan : « nulle part chez soi »

Pakistan Gul Gibbi article The Express Tribune
Pakistan Gul Gibbi article The Express Tribune ©Noor Muhammad

Les personnes déplacées des zones tribales sous administration fédérale (FATA) ont réchappé à la violence, mais elles doivent désormais faire face à d’autres obstacles.

Article publié à l'origine le 30 novembre 2014, en anglais sur le site pakistanais "Express Tribune magazine".

« Un chez-soi n'a pas de prix. Je donnerais tout ce que j’ai pour rentrer chez moi », nous confie Gul Bibi, 65 ans, en se balançant doucement d'avant en arrière sur un lit de l'hôpital de Médecins Sans Frontières (MSF) à Sadda, la deuxième plus grande ville de l'Agence de Kurram, dans les zones tribales sous adminnistration fédérale du Pakistan. L'hôpital est rempli de femmes avec des bébés ou des enfants dans les bras ou qui dorment à leurs pieds. L'âge de ces enfants est difficile à déterminer puisque la plupart d'entre eux sont malnutris et paraissent beaucoup plus jeunes. La plupart de ces enfants ont entre six mois et cinq ans et souffrent de rougeole ou de déshydratation. Les conflits dans la région, en particulier dans les zones d'insurrection comme l'Agence de Kurram, ont considérablement affaibli les structures médicales. Les parents doivent donc parcourir de longues distances pour que leurs enfants reçoivent un traitement médical adapté.

L'autre facette de la guerre

Jusqu'ici cette année, MSF a soigné 213 enfants atteints de rougeole compliquée dans son hôpital de Sadda, spécialisé dans les soins pédiatriques. Dans la plupart des cas, les enfants avaient développé une pneumonie ou une méningite et avaient besoin de soins urgents. « Le plus frustrant, c'est qu'un grand nombre des affections que nous soignons ici sont évitables », déplore le Dr Rahman Sakhi. Ce médecin MSF chevronné voit des dizaines de cas semblables tous les mois. « La population souffre inutilement à cause de la militarisation de la région. » Depuis que l'accès des travailleurs de santé aux communautés est restreint, les maladies se multiplient et les patients souffrent beaucoup plus. Ces souffrances pourraient être évitées si les maladies comme la rougeole étaient soignées à leur stade initial. « Aucune raison ne justifie qu'un enfant souffre à ce point, dit-il. Nous faisons partie de cette communauté et nous ressentons la douleur des parents et des proches. Personne n'a envie de voir un enfant dans un tel état. »

Selon Nizam Khan Dawar, spécialiste des droits de l'homme et directeur d’un réseau d'organisations locales travaillant pour la paix et le développement dans la région, plus de 175 structures médicales et 500 écoles ont été ciblées et détruites par les insurgés depuis le 11 septembre 2001. « Les hôpitaux et les écoles situées dans les zones de guerre sont des lieux neutres qui ne devraient pas subir d'attaques, déclare-t-il. Les violences actuelles fragilisent le système de santé et pénalisent les femmes et les enfants de manière disproportionnée. »

Pakistan, 2014 © Sa'adia Khan

Pakistan, Sadda 2014 © Sa'adia Khan

Nizam explique que les médecins et personnels de santé féminins font l'objet de violences et d'intimidations de la part des groupes armés qui remettent en question le droit d'accès des femmes aux soins, en particulier aux soins de santé reproductive. « Il existe une pénurie de femmes parmi le personnel médical pouvant délivrer des soins aux femmes, affirme-t-il. Les femmes enceintes sont nombreuses et leur statut de déplacées internes à cause des opérations militaires et des combats dans la région les rend particulièrement vulnérables. » Les femmes médecins, les infirmières et les professionnelles de santé continuent d'être la cible des insurgés et subissent de nombreuses pressions pour abandonner leur travail et rester à la maison. « Les menaces et le sentiment d'intimidation augmentent dans de nombreuses régions », dit-il.

Plus qu'un simple chiffre

L'Agence de Kurram, qui appartient aux zones tribales du Pakistan, se situe sur une ligne de fracture politique. Elle borde les zones de conflit du Khyber Pakhtunkhwa à l'est et du Baloutchistan au sud, et partage une frontière avec l'Afghanistan au nord-ouest. Depuis 2007, de vastes bandes de territoire des zones tribales sont devenues un champ de bataille. En effet, le conflit voisin en Afghanistan s'est propagé sur le sol pakistanais, entraînant des combats sanglants entre l'armée pakistanaise et les groupes rebelles pour le contrôle de la région. Des hôpitaux, des écoles, des maisons et même des villages entiers ont subi les conséquences de cette guerre sauvage, qui a fait des centaines de morts et de nombreux déplacés. La région était un bastion taliban jusqu’en 2008, quand l'armée pakistanaise a ordonné une opération militaire dans l'Agence pour chasser les insurgés.

Pakistan, 2014 © Sa'adia Khan

Pakistan, Sadda 2014 © Sa'adia Khan

Une trêve précaire perdure dans la région depuis la fin de l'opération militaire Koh-e-Safaid, qui a permis au gouvernement de reprendre le contrôle des deux subdivisions (nord et sud) de l'Agence il y a trois ans. Cette période de paix a de nouveau été troublée ce mois-ci, lorsqu'un bus scolaire a été touché par une bombe placée en bordure de route à Nasti Kot, Parachinar. Un enfant et le chauffeur du bus ont été tués, et de nombreux autres ont été blessés. Dans le même temps, tandis que les États-Unis se préparent à réduire leurs troupes déployées en Afghanistan le mois prochain, les habitants de la région redoutent une escalade de la violence. 

Même si les habitants de l'Agence de Kurram et d'autres zones insurrectionnelles ont survécu à la mort, la maladie et la terreur, leur situation reste inconnue du reste du pays. Les chaînes d'informations et les journaux n'en parlent pas, et quand ils le font, leurs noms, visages, réalités et luttes au quotidien sont réduits à des chiffres annonçant le nombre de morts ou de déplacés.

Pas de place pour les personnes âgées

Gul Bibi est originaire d'un village du Haut-Kurram qui comptait quelque 20 000 habitants. Elle est l'un de ces visages derrière ces chiffres. Assise sur un lit de l'hôpital MSF de Sadda, elle attend que sa petite-fille de huit mois, qui souffre de déshydratation, soit soignée. Elle nous livre son récit.

« Nous vivions en paix. Nous vivions bien », dit-elle à propos de son ancienne vie dans son village. « Nous avions beaucoup de nourriture et de terres, nous ne manquions de rien. Nous étions très chanceux d’avoir la santé, des enfants et des petits-enfants. » Elle s'arrête un instant pour reprendre sa respiration, ferme les yeux, puis continue. « Et puis, il y a trois ans, tout a changé. Ils sont venus dans la région et plus rien n'a été comme avant », explique-t-elle sans jamais nommer les talibans auxquels elle fait référence. « Au début, ils ordonnaient aux femmes de ne pas sortir de chez elles. Puis ils ont commencé à kidnapper des gens en échange d'une rançon. La peur était omniprésente. Nous sommes passés d'une vie heureuse et paisible où tout le monde se connaissait à une situation où nous ne savions plus à qui faire confiance ou qui vivait parmi nous. » Petit à petit, la violence s'est intensifiée et les insurgés ont commencé à brûler des maisons et des écoles. « Je vois mon village brûler chaque fois que je ferme les yeux pour m’endormir. Je vois le village et je sens l'odeur de brûlé. » Sa voix commence à trembler, mais elle ne veut pas faire de pause. Elle veut qu’on l’entende, que les gens sachent ce qu'elle a vécu.

Pakistan, Sadda 2014 © Sa'adia Khan

Pakistan, Sadda 2014 © Sa'adia Khan

Comme la situation ne montrait aucun signe d'amélioration, Gul Bibi a convaincu son mari de quitter le village. À ce moment-là, son mari était fragile et souffrant, mais ils savaient qu'ils n'avaient pas le choix. « Nous sommes partis avec nos vêtements pour seul bagage. Nous avons marché cinq heures. Sur la route, nous avons croisé une charrette tirée par un âne. Le conducteur m'a aidée à faire monter mon mari pour qu'il puisse terminer le voyage. »

Depuis trois ans, Gul Bibi vit dans une tente située dans un camp près de l'hôpital. « Une femme de mon âge ne devrait pas vivre dans un tel endroit, dit-elle. J'ai une maison, un village, un pays, et pourtant je vis dans cette tente avec ma fille, ses enfants, son mari et d'autres membres de ma famille. » Les conditions de vie de la population déplacée sont loin d'être idéales. Des familles nombreuses sont entassées dans de petites tentes et dépendent de l'aide du gouvernement ou des ONG pour se procurer des biens de première nécessité, comme de la nourriture, des médicaments et des vêtements. Les conditions de vie déplorables, le manque d'eau potable, les structures de santé de piètre qualité et la malnutrition ont causé la mort de dizaines d'enfants qui souffraient de maladies curables, comme la gastro-entérite, la typhoïde ou des infections respiratoires. Au milieu de ce chaos, Gul Bibi aspire à un avenir meilleur pour ses petits-enfants, de préférence dans son village natal. « J'ai du mal à dormir la nuit, je passe la plupart du temps à penser à tout ce que j'ai vu, raconte-t-elle. Je veux retourner dans mon village. »

Retrouver la dignité

Pendant ce temps, les conditions de vie des populations déplacées montrent peu d'amélioration. « Les problèmes de santé de la population sont secondaires par rapport aux questions de sécurité dans la région », déclare le Dr Javed Ali, coordinateur médical MSF responsable du fonctionnement des programmes de santé dans les Régions tribales fédéralement administrées. « Le nord-ouest du Pakistan a toujours été le théâtre de violences sectaires, de militarisation et de déplacements de population massifs à cause de la guerre ou de la terreur, dit-il. Tous ces facteurs ont un effet déplorable sur les politiques de santé et l'offre de soins au niveau régional. Les structures médicales sont militarisées à cause du conflit dans la région, ce qui entraîne une pénurie de personnel de santé et de fournitures médicales. En outre, il n'existe pas de système en place pour surveiller, évaluer, renforcer et soutenir une politique de santé cohérente dans la région. »

Il insiste sur le besoin de « revenir aux fondamentaux », avec une structure médicale pour environ 5 000 personnes et un accès aux soins sécurisé. Même si des organisations comme MSF travaillent pour combler le vide médical dans la région, des efforts beaucoup plus intégrés et cohérents sont nécessaires aux niveaux provincial et national pour que les populations déplacées puissent se sentir à nouveau chez elles.

Cet article a précédemment été publié dans "Express Tribune magazine" au Pakistan

 

Pakistan behind the headlines

Exposition photographique

MSF organise une exposition photo intitulée "Pakistan Behind The Headlines" (« Le Pakistan au delà des gros titres ») du 9 au 13 juin, à la Nomad Gallery, à Islamabad.

Cette exposition explore les vies et les récits d'habitants de la région de Kurram et de déplacés des zones tribales sous administration fédérale (FATA).
Elle a pu être réalisée grâce au travail de Sa'adia Khan, photographe, et de Shaista Aziz, journaliste, qui se sont rendues dans les zones tribales sous administration fédérale pour Médecins Sans Frontières.

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