Nord-Nigeria : quelle situation humanitaire hors des zones contrôlées par l'armée ?

Des femmes préparent le repas dans le camp de déplacés de Pulka. 2018. Nigeria
Des femmes préparent le repas dans le camp de déplacés de Pulka. 2018. Nigeria. ©Igor Barbero/MSF

Point sur la situation humanitaire dans le nord-est du Nigeria avec Guillaume Baret, responsable des programmes MSF au Nigeria.

La situation s’est-elle stabilisée dans le Borno, dans le nord-est du Nigeria ?

Il est difficile de parler de stabilisation. La situation sécuritaire est très précaire dans l’État du Borno, elle s’est même dégradée ces derniers mois. Depuis la mi-2018, les factions armées connues sous le nom de Boko Haram ont intensifié leurs attaques. Ces groupes armés surtout présents près des frontières avec le Niger et le Cameroun ont lancé des raids sur des villes contrôlées par l’armée nigériane.

Il y a eu une attaque sur Baga en décembre dernier, un important port de pêche situé sur le lac Tchad où se trouve le siège de la force conjointe multinationale, constituée pour lutter contre les groupes armés et regroupant des militaires du Nigeria, Bénin, Cameroun, Niger et Tchad. En décembre, un groupe armé a pris le contrôle de Baga et continué jusqu’aux portes de la ville de Monguno. Puis fin janvier, c’est Rann tout près de la frontière camerounaise qui a été attaquée. Ce raid a fait des dizaines de morts, de nombreux bâtiments ont été réduits en cendres. Et Rann comme Baga se sont vidées de leur population. Plus récemment, des attaques ont été lancées sur Gwosa et Pulka.

Intervention MSF dans le nord-est du Nigeria. Janvier 2019.
 © MSF - Janvier 2019
Intervention MSF dans le nord-est du Nigeria. Janvier 2019. © MSF - Janvier 2019

Maiduguri n’est pas épargnée non plus, sur sa périphérie. Et voit arriver des déplacés. En janvier, environ 30 000 personnes qui avaient fui Baga et d’autres villes se sont installées à Maiduguri dans des camps saturés quand elles ont trouvé de la place ou au sein de la communauté-hôte.

L’aide humanitaire peut-elle se déployer partout où cela est nécessaire ?

MSF intervient à Maiduguri et dans d’autres localités comme Monguno, Pulka, Gwoza, Ngala, Damaturu... D’une manière générale, l’aide se déploie essentiellement dans les villes sécurisées par l’armée, pas en dehors. Car les routes ne sont pas sûres. Les ONG ne peuvent intervenir que dans les zones contrôlées par l’armée, concrètement dans les villes accessibles par hélicoptère ou par la route mais avec une escorte de l’armée, exception faite de Monguno où une escorte n’est pas nécessaire. MSF a ainsi monté une opération d’urgence à Monguno pour secourir les populations qui avaient fui Baga au début de l’année.

Quelle est la situation dans les villes contrôlées par l’armée ?

Prenons l’exemple de Bama. Avant qu’elle ne tombe aux mains d’un groupe armé en 2014, Bama était un carrefour commercial comptant 400 000 habitants. L’armée l’a reconquise en 2015 et quand MSF y est allée pour la première fois en 2016, c’était une ville fantôme, avec juste un camp de déplacés abritant un peu moins de 15 000 personnes. Notre équipe avait alors découvert une situation catastrophique avec beaucoup d’enfants souffrant de malnutrition sévère. Des opérations d’urgence avaient donc été lancées.

Camp de réfugiés nigérians ayant fui leur pays après l'attaque de la ville de Rann. 2019. Cameroun.
 © MSF
Camp de réfugiés nigérians ayant fui leur pays après l'attaque de la ville de Rann. 2019. Cameroun. © MSF

Depuis la ville a été en partie reconstruite, des habitants de Bama qui s’étaient réfugiés à Maiduguri sont  revenus. Leur nombre est estimé à près de 70 000. Et il y a toujours un camp où vivent environ 12 000 personnes déplacées. L’an dernier, des personnes y sont arrivées de zones de brousse, des zones où l’aide humanitaire n’arrive pas. Leur état de santé était dégradé. Elles étaient restées, semble-t-il, dans leur village jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de cultiver à cause de l’insécurité et qu’arrive la période de soudure, pendant laquelle les vivres peuvent manquer. Arrivées à Bama, elles avaient besoin de recevoir de la nourriture, des soins médicaux… Nous avons alors ouvert en août un hôpital pour enfants de 35 lits. Car l’hôpital de Bama n’a toujours pas rouvert. À partir d’octobre, soit à la fin de la période de soudure, les arrivées ont nettement baissé.

Les personnes déplacées qui vivent à Bama ont le droit de sortir dans un rayon de cinq kilomètres autour de la ville. Et l’armée qui a une base militaire dans la ville s’efforce de sécuriser des aires tout autour pour que les gens puissent cultiver, ramasser du bois... Cela étant, régulièrement, des attaques ciblent les postes militaires sur les points d’entrée de la ville.

A-t-on une idée des besoins des populations vivant dans les régions où l’armée est absente ?

Faute d’accès, il est impossible d’évaluer les besoins de ces populations qui ont fui en brousse les attaques armées ou qui vivent dans des zones enclavées. La situation des gens vivant dans les régions non contrôlées par l’armée reste une inconnue.

Néanmoins, nous avons des équipes mobiles qui sont basées dans la région de Diffa au Niger et dispensent, avec des agents communautaires, des soins médicaux jusque dans le nord du Nigeria, dans la région de Kanama dans l’État de Yobe. Dans cette région enclavée qui n’est pas sous le contrôle de l’armée nigériane comme côté nigérien, la problématique est la même. Le système de santé n’est plus opérationnel et les équipes MSF y prennent en charge les problèmes chroniques récurrents que sont le paludisme, la malnutrition, la rougeole, lesquels s’aggravent quand il s’agit de populations déplacées.

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