Naufrages en Méditerranée : « Je crains que les personnes qui voient ces drames de loin s’y habituent »

Des naufragés secourus en mer par le Bourbon Argos, en juin 2016. ©Sara Creta/MSF

Aurelia Barbieri est psychologue et travaille avec MSF à Catane, en Sicile. En cas d’arrivée de réfugiés suite à un naufrage, son équipe est mobilisée pour apporter un soutien psychologique et délivrer des premiers soins aux survivants. Elle rapporte ici quelles réactions elle a pu observer chez les naufragés, fragilisés par les nombreux traumatismes subis tout au long de leur périple.

Comment se sentent les arrivants suite à un naufrage ?

Ils sont dévastés. Ils ont quitté leur pays, voyagé longuement dans des conditions dangereuses et sont marqués par leur séjour en Libye où beaucoup d’entre eux ont subi des traitements d’une incroyable cruauté. Quand, en plus de tout ça, ils ont survécu à un naufrage, peut-être même perdu un membre de leur famille, alors leur souffrance est immense. Nous voyons des enfants arriver seuls car ils ont perdu leurs parents dans un naufrage et, à l’inverse, des parents qui ont perdu leurs enfants.

Une fois en sécurité sur la terre ferme, de quoi ces survivants ont-ils le plus besoin ?

Le plus important, c’est de leur proposer un accueil sûr et humain. On commence par les besoins les plus basiques : leur fournir de l’eau, un repas, leur montrer où sont les toilettes. Ils ont besoin de sentir que quelqu’un prend soin d’eux. Nous, psychologues et médiateurs, assurons le lien entre les survivants et les équipes médicales. Ils ont besoin de se sentir bienvenus, de recevoir une tasse de thé, un sourire, de trouver quelqu’un qui prenne soin d’eux et les écoute. Quand ils arrivent, tout va très vite et les autorités s’empressent de mettre en place les procédures officielles. Notre aide est limitée et ne peut s’inscrire sur le long-terme, mais pour eux, elle peut changer beaucoup de choses. Elle leur permet de se sentir proches d’autres êtres humains.

Quelles sont les demandes des survivants ?

Souvent, ils demandent à appeler chez eux pour pouvoir prévenir leurs familles qu’ils sont en vie. Juste après un naufrage, ils ne savent pas toujours s’ils ont perdu quelqu’un. Ils nous demandent souvent des nouvelles d’un proche qu’ils ne retrouvent pas. Ils nous demandent : « Est-ce que mon enfant est mort ? » Plus tard, un moment très difficile les attend : l’identification des corps noyés.

Quels témoignages de survivants vous ont le plus marquée ?

Il y avait une femme érythréenne de 28-29 ans enceinte de sept mois, qui avait perdu son enfant de sept ou huit ans. Après le naufrage, elle était restée dans l’eau quatre ou cinq heures. J’étais à ses côtés quand elle a appelé sa mère ; elle n’a pas réussi à lui raconter la tragédie. Elle lui a dit qu’elle était en sécurité et qu’elle était bien arrivée en Italie. Elle n’avait pas entendu sa mère depuis longtemps ; tout ce qu’elle voulait, c’était entendre sa voix. Même les silences et les omissions sont importants.

Nous utilisons souvent des cartes et des dessins quand nous parlons avec les survivants. J’ai dessiné une botte pour représenter l’Italie et la femme érythréenne m’a dit en souriant : « Je l’ai étudiée à l’école ! » Avant de quitter son pays, elle avait regardé sur une carte le point de passage le plus court pour rejoindre l’Europe. Elle en paiera le prix toute sa vie car, après tous les efforts placés dans ce voyage, elle aura perdu un enfant. 

J’ai aussi rencontré un homme soudanais il y a quelques jours qui avait quitté son pays avec sa femme enceinte. Il était désespéré car il était arrivé seul en Italie. Il faisait sécher quelques photos qu’il avait emportées avec lui. Il a appelé chez lui, a parlé à la sœur de sa femme, et j’ai compris que sa femme avait appelée pour dire qu’elle était bien arrivée en Italie. Elle avait survécu. Il pouvait à peine y croire : pendant des heures, il avait craint de l’avoir perdue. À la fin de l’appel, il a fondu en larmes de joie – et nous aussi ! Les autres survivants du naufrage m’ont dit qu’il avait aidé beaucoup de gens dans l’eau. Son aide a ainsi été récompensée, d’une certaine façon. Ce type d’histoires donne aux survivants – et à nous – la force de continuer. C’est le pouvoir de l’espoir. 

Peut-on connaître le nombre exact de personnes noyées lors d’un naufrage ?

Il est très difficile d’en connaître le nombre exact. Les seules informations dont nous disposons sont celles que nous donnent les survivants. L’une de nos missions consiste à leur faire comprendre qu’il est important pour nous de savoir s’ils ont perdu un proche, qu’ils nous donnent le plus de détails possibles, mais ils sont sous le choc. On peut essayer d’estimer un chiffre, mais celui-ci reste vague, rien n’est certain. Toutefois, quand l’une après l’autre, les personnes que nous rencontrons nous disent « J’ai perdu ma sœur », « J’ai perdu mon cousin », ou quand un groupe d’amis nous disent qu’ils étaient dix-neuf au départ, mais que seuls neuf sont à l’arrivée, il est plus évident pour nous d’évaluer l’ampleur de la tragédie.

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus ?

J’ai peur que le côté humain – le sens des proportions – se perde. Je crains que les personnes qui voient ces drames de loin s’y habituent, comme si elles regardaient un film. Ces tragédies risquent de devenir normales. Mais, en réalité, chaque naufrage est une véritable horreur. Qu’il y ait des centaines, des dizaines de morts ou juste un décès. Toutes ces victimes sont des individus qui ont été contraints de traverser la mer car ils n’avaient pas d’autre choix sûr. Je ne peux pas supporter de voir des enfants et des adultes mourir de la sorte. Je ne peux pas l’accepter. Et ne l’accepterai jamais.


En Italie, les équipes mobiles de Médecins Sans Frontières sont déployées en Sicile et dans les ports des régions du sud. En cas d’arrivée de réfugiés suite à un naufrage et à des incidents en mer, elles sont mobilisées pour apporter un soutien psychologique et délivrer des premiers soins aux survivants. Une équipe mobile composée d’un psychologue et de médiateurs spécialement formés est déployée dans les 72 heures maximum suivant une alerte des autorités italiennes.

En mer, sur le Bourbon Argos, MSF propose également un soutien psychologique aux survivants pendant et après les opérations de sauvetage. Entre la fin avril et la fin mai 2016, nos équipes ont mené six opérations de soutien psychologique, la plupart faisant suite à des naufrages ; ces opérations ont compris seize séances individuelles et différentes sessions de gestion émotionnelle en groupe.

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