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Migration : plus de 32 000 retours forcés en Libye en 2021

Vue du pont du Geo Barents, le bateau de recherche et sauvetage de MSF, avec 111 survivants à son bord.
Vue du pont du Geo Barents, le bateau de recherche et sauvetage de MSF, avec 111 survivants à son bord. © MSF

Quand femmes, hommes et enfants traversent la Méditerranée dans l’espoir de rejoindre l’Europe, ils ne redoutent pas seulement le naufrage et la mort, ils sont aussi terrifiés à l’idée d’être interceptés par les garde-côtes libyens et d’être renvoyés de force en Libye. Entre 2017 et 2021, 95 000 personnes ont subi ce sort, dont 32 425 pour la seule année 2021. Dans son rapport Un an du Geo Barents en mer, MSF a documenté cette politique migratoire inhumaine en pleine expansion, soutenue par l’Union européenne.

Depuis un an, MSF dispose de son propre navire, le Geo Barents, pour effectuer des opérations de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale. 3 138 survivants ont été recueillis à bord de ce bateau et certains d’entre eux ont raconté avoir été renvoyés de force en Libye entre une et sept fois avant d’être secourus par l’association. Autrement dit, lors de leurs précédentes tentatives de traversée, avant que leur embarcation n’atteigne les eaux internationales, ils ont été interceptés par les garde-côtes libyens qui les ont ramenés jusqu’en Libye contre leur gré. Or, pour la première fois en 2021, il y a eu plus de retours forcés en Libye que d’arrivées en Italie et à Malte : 32 425 renvois contre 32 388 débarqués, selon les chiffres du rapport MSF Out Of Libya

Formés et financés par l’Union européenne et l’Italie dans le cadre d’un accord spécifique avec la Libye signé en 2017 et renouvelé en 2020, les garde-côtes libyens ont pour mission officielle de lutter contre les passeurs et de secourir les embarcations précaires et surchargées qui risquent le naufrage au large de leur pays. Mais dans les faits, ils mettent des vies en danger et commettent de graves actes de violence. De nombreux témoignages recueillis par MSF l'attestent.

« La plupart des chavirements se produisent à cause des garde-côtes libyens. Ils poursuivent les gens et poussent les bateaux. C’est très dangereux. Ils kidnappent les gens en mer et les enferment en prison en Libye . Personne ne garde de trace du nombre de personnes qui sont mortes là-bas. Je dois vous parler de ces 120 personnes dans un zodiac, neuf seulement ont survécu ! Cela s’est passé quelque part entre janvier et mars 2021, les garde-côtes sont venus pour ramener les gens en Libye. Ils utilisent des cordes qu’ils attachent aux bateaux pour les traîner : seulement neuf personnes ont survécu en s’accrochant. Tous les autres se sont noyés. Ils ne se sont pas arrêtés pour les aider, ils ont laissé les gens se noyer. »

Témoignage d’un homme nigérian âgé de 31 ans


La violence qu’infligent les garde-côtes libyens aux personnes traversant la Méditerranée est loin d’être anodine. Selon le rapport de MSF, Un an du Geo Barents en mer, elle représente 15% des 620 actes de violences décrits dans les 265 témoignages de migrants recueillis par les équipes de MSF. Les violences les plus courantes des garde-côtes sont les coups de ceinture, de bâtons en bois ou de cordes, des menaces avec l’emploi d’une arme ou des coups de feu.

© MSF
© MSF

Au cours de leurs opérations en mer, les équipes MSF ont elles-mêmes été témoins des manœuvres dangereuses des garde-côtes libyens. Par exemple, en octobre 2021, l'équipage du Geo Barents les a vus poursuivre un bateau surchargé de personnes et instable. Ils effectuaient des manœuvres en zigzag autour de l'embarcation, coupant sa route à pleine vitesse. Puis ils se sont approchés du Geo Barents et ont cessé leur poursuite. L'équipage du Geo Barents a alors terminé le sauvetage des 95 personnes qui se trouvaient à bord de l’embarcation. Les survivants ont confirmé que, pendant les manœuvres, les garde-côtes avaient percé la proue de leur bateau, qu’ils leur avaient jeté des bidons en plastique et des cordes à la place des gilets de sauvetage et qu’ils les avaient menacés. Par ailleurs, l'équipe à bord du Geo Barents a déjà reçu, de la part des garde-côtes libyens, l'ordre de quitter la zone alors que le navire se trouvait dans les eaux internationales.

Les équipes MSF opèrent le premier sauvetage de leur journée en portant secours à 93 personnes à bord d'un bateau en détresse.

 

 
 © Avra Fialas/MSF
Les équipes MSF opèrent le premier sauvetage de leur journée en portant secours à 93 personnes à bord d'un bateau en détresse.     © Avra Fialas/MSF

La plupart des survivants ont déclaré à MSF qu’une fois interceptés par les garde-côtes, ils ont été renvoyés en Libye et emmenés dans des centres de détention officiels ou non officiels. Or, c’est bien en Libye que les personnes migrantes subissent le plus de violence. Sur les 620 actes de violences décrits à MSF par les 265 rescapés qui ont accepté de témoigner, 85% ont été perpétrés sur le sol libyen, et 34 % ont été infligés par des gardes dans des centres de détention. 

« Les policiers, les garde-côtes, l'armée ne se soucient jamais de nous. Ils nous ont juste gardés dans cet endroit... Alors des hommes ont essayé de casser la porte et de s'enfuir. Ils ont commencé à tirer. À cause de la fusillade, deux hommes ont été abattus. D'autres ont été sévèrement battus. Les armes à feu leur cassent la tête… Ils m'ont beaucoup battu, ils nous ont tous battus. Jusqu'à ce que l’on s'évanouisse. Jusqu'à ce que l’on s'effondre… Pourquoi l'Union européenne soutient-elle ces personnes ? »

Témoignage d’un homme nigérian âgé de 25 ans


L’impact brutal de la violence infligée aux milliers d’adultes et d’enfants qui tentent de fuir la Libye a été largement documenté, et ce depuis plusieurs années. Il n’empêche que l’Union européenne continue de financer les garde-côtes libyens pour patrouiller en Méditerranée centrale. Le renforcement de leurs capacités est même devenu la réponse principale des Etats européens pour faire face à cette question migratoire. En dépit de l'augmentation des décès et des retours forcés en Libye en 2021, le Conseil de l'Union européenne a insisté sur le fait que « le soutien de l'UE aux garde-côtes libyens porte ses fruits en Méditerranée, tandis que le "plan d'action renouvelé de l'UE contre le trafic des migrants 2021-2025" investit davantage dans la sécurisation, le maintien de l'ordre et la consolidation de la collaboration avec les pays tiers à risques. »

MSF demande à ce que l'Union européenne cesse immédiatement la coopération, la formation et tout soutien aux garde-côtes libyens, aux agences, ou à d'autres mandataires qui perpétuent les retours forcés, les violences et les violations des droits de l'homme et du droit international.

MSF appelle les États européens, à même d’offrir une protection aux migrants bloqués en Libye, à accélérer de toute urgence l’évacuation des personnes les plus vulnérables qui vivent dans des conditions inhumaines dans le pays. Cette assistance doit être assurée à travers le renforcement des mécanismes existants comme ceux du HCR et de l'OIM, l’ouverture de voies de sortie alternatives ou encore le regroupement familial et l'attribution de visas humanitaires. 


 

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