Mauritanie : dans le sud du pays, les réfugiés maliens face à la violence et à l'extrême précarité
La région rurale de Hodh el Chargui est confrontée à un afflux continu de réfugiés maliens depuis de nombreuses années. En 2023, la reprise des combats dans le nord du Mali, opposant les forces armées maliennes et leur partenaire russe à des groupes armés dont le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou JNIM), a conduit des villages entiers à se vider. Des milliers de personnes ont trouvé refuge dans cette région reculée de Mauritanie. La grande majorité de ces réfugiés ont été confrontés à la violence et vivent dans des conditions de vie difficiles. Les équipes MSF témoignent de l’extrême précarité de leur situation et de l'insuffisance de l’aide humanitaire.
Depuis les années 90, chaque conflit au Mali provoque des mouvements de population vers la région frontalière du Hodh el Chargui en Mauritanie. Dans une région sahélienne usée par les conflits, la Mauritanie fait figure d’exception. Ce vaste pays, couvert à 90 % par le désert du Sahara, a su préserver une certaine stabilité.
En 2012, le nord du Mali est tombé entre les mains d’une coalition de mouvements indépendantistes et de groupes djihadistes, qui ont pris ensuite le contrôle exclusif de la région. « Les réfugiés maliens ont alors été regroupés dans le vaste camp de Mbera, près de Bassikounou, devenu de facto la troisième ville de Mauritanie avec une population de 120 000 personnes. Depuis 2023 et la recrudescence des violences dans le nord et le centre du Mali, les nouveaux réfugiés sont encouragés à être hébergés au sein de la communauté hôte, et non plus à aller dans le camp, arrivé à saturation », explique Sabrina Hazi, coordinatrice de MSF à Bassikounou.
Des conditions de vie extrêmement précaires et alarmantes
En réalité, les nouveaux réfugiés vivent surtout dans des sites informels dispersés dans l’immensité de cette région semi-aride. La plupart ont fui leur village au Mali de façon précipitée, en laissant tous leurs biens et leur vie derrière eux. S’ils ont trouvé la sécurité en Mauritanie, ils sont aussi confrontés à une grande pauvreté. La saison sèche, de novembre à juillet, est particulièrement éprouvante, marquée par des pénuries d’eau et une insécurité alimentaire.
Déjà présente en Mauritanie par intermittence depuis les années 1990, MSF a relancé des opérations dans la région du Hodh el Chargui fin 2024, d’abord à travers des cliniques mobiles, puis en soutien à des structures du ministère de la Santé mauritanien.
« L’offre médicale était déjà insuffisante pour la population locale, et la nouvelle vague de réfugiés a créé une véritable crise sanitaire. MSF est venue pour répondre à d’importants besoins en santé primaire, pour les Mauritaniens comme pour les Maliens », explique la Dr. Isabelle Manguet-Youla qui, outre la malnutrition, constate de nombreux cas d’anémies et maladies chroniques chez les adultes, comme le diabète et l’hypertension. Ces maladies nécessitent une prise régulière de médicaments, que les distances et surtout les difficultés de conservation dans des campements dénués d’électricité, mettent à mal.
Le récit d’une patiente malienne a marqué le Dr Isabelle Manguet-Youla et son équipe. Souffrant de malnutrition, elle s’est présentée dans une clinique mobile de MSF.
« Elle disait consommer ce qu’elle trouvait et qu’elle avait de toute façon à peine la force de manger. Elle avait aussi une forte carence en calcium. Comme il y a beaucoup de bétail dans la région, j’ai supposé qu’elle buvait quand même du lait. Quand je lui ai posé la question, elle a fondu en larmes. Elle nous a raconté qu’au Mali elle avait du bétail et du lait en abondance. Ici elle ne boit jamais une goutte de lait. Ses pleurs étaient aussi le signe d’une grande souffrance psychologique, liée à sa fuite du Mali. »
Une lutte quotidienne pour accéder à l’eau
Si l’accès à l’eau est difficile dans l’ensemble de la région frappée de plein fouet par le réchauffement climatique, y compris pour les Mauritaniens, c’est une lutte quotidienne pour les réfugiés arrivés récemment.
D’autant que l’action humanitaire se concentre largement sur le camp de Mbera délaissant les sites informels autour. Souvent installés loin des forages, ils doivent parcourir parfois plusieurs kilomètres en charrette ou à pied, pour remplir des bidons d’eau, en espérant ne pas trouver un réservoir vide à l’arrivée. Les forages sont trop peu nombreux dans cette zone et souvent dysfonctionnels. Pendant la saison sèche, et en particulier entre avril et juin lorsque les températures excèdent 48 degrés, il est très difficile de trouver de l’eau.
L’exposition permanente aux violences
Plusieurs fois par mois, des civils blessés traversent la frontière avec la Mauritanie, en quête de soins, inaccessibles dans le centre et le nord du Mali.
Mi-septembre 2026, trois femmes et un homme, blessés lors d’une frappe de drone, ont été amenés au centre de santé d’Aghor, soutenu par MSF. Leur campement situé à une vingtaine de kilomètres de la frontière a été attaqué, alors que des rumeurs faisaient état de la présence de soldats et de paramilitaires russes dans la zone.
Mariam*, 45 ans, a une plaie profonde au niveau de la fesse, causée par un éclat de projectile. Elle témoigne sur son lit d’hôpital : « quand on a entendu un bruit de drones, on a compris que Wagner attaquait le village (ndlr : les Maliens appellent les mercenaires russes et membres d’Africa Corps par leur ancienne dénomination). Notre abri a été touché par une frappe. Tout le monde s’est mis à fuir. Ces hommes ont aussi agressé une famille dans une fête de mariage. Ils ont tabassé un homme à mort et ont jeté son corps dans un puits ». Traumatisée, Mariam refuse de retourner dans son village au Mali.
L’étude d’Epicentre menée en 2025. confirme l’ampleur des violences rencontrées par les réfugiés. La majorité des personnes interrogées pour cette étude venaient des régions de Tombouctou, Ségou et Koulikoro. Elles ont été massivement exposées à des violences extrêmes, vues ou vécues, avant et pendant l’exil du Mali vers la Mauritanie : tortures, exécutions arbitraires, enlèvements, pillages, violences sexuelles, destructions ciblées, commis par les groupes armés et les mercenaires.
« Nos patients ont soit été victimes de violences eux-mêmes, soit témoins de violences. La plupart sont des rescapés », déclare Dr Manguet-Youla.
Un jour de juillet, Mohammed et son épouse Kheira*, accompagnent leur fille Aicha*, 16 ans, à une consultation de suivi psychologique dans le centre de santé de Fassala, dans lequel travaille MSF. Leur vie a basculé huit mois auparavant, quand des mercenaires sont arrivés dans leur village, situé à une dizaine de kilomètres de la commune de Léré.
« Les Wagner* sont arrivés dans notre village. Ils ont arrêté le frère de ma femme et un autre homme pour les interroger, raconte Mohammed. Ils les ont frappés, puis ils les ont emmenés à quelques kilomètres et ils les ont tués. Nous n’avons pas pu récupérer leurs corps mais nous avons vu leurs photos qui ont circulé sur les réseaux sociaux, ils ont été décapités. Je ne sais pas pourquoi ils en avaient après eux. Parfois des djihadistes viennent dans notre village. Mais nous n’avons rien à voir avec les djihadistes, nous ne sommes pas dans cette guerre. »
Leur fille Aicha se trouvait dans la maison de son oncle quand les mercenaires sont arrivés. « Elle a été secouée par les Wagner », dit seulement Mohammed.
Il a immédiatement quitté le village avec sa femme, Aicha et ses cinq autres enfants pour se réfugier dans un village voisin. Mais le lendemain des combattants djihadistes du JNIM sont venus et les ont chassés à leur tour. C’est alors que la famille a fui vers la Mauritanie, où Aicha est arrivée en état de choc. Elle a été prise en charge dans le centre de santé de MSF à Douenkera, situé à un kilomètre à peine de la frontière malienne. En état de sidération traumatique et souffrant de multiples infections, elle a été hospitalisée dans la ville de Bassikounou pendant une semaine.
Les femmes : premières victimes des violences, notamment sexuelles
83 % des nouveaux arrivants sont des femmes et des enfants qui fuient l’insécurité dans le nord et le centre du Mali, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).
« Certaines des femmes que nous voyons en consultation disent avoir vécu des choses terribles, mais les normes socioculturelles les empêchent de parler de viol, c’est un sujet tabou » explique Sylvie Mbairo, responsable des activités de santé mentale de MSF pour la Mauritanie.
« Le poids des coutumes est très lourd, une femme violée est un déshonneur pour la famille mais aussi pour toute la communauté, et notamment le chef coutumier du village. Elle risque le rejet. La famille préfère ne pas en parler afin qu’elle ne soit pas stigmatisée et qu’elle puisse se marier et espérer avoir une vie normale. »
Un suivi psychologique indispensable
Parmi les réfugiés maliens que MSF reçoit en consultation, beaucoup souffrent de troubles psychologiques.
« À l'arrivée, et bien qu’en sécurité, les réfugiés rapportent la persistance des impacts physiques et psychologiques attribués aux violences, qui sont aggravés par leurs conditions de vie difficiles - précarité économique, insécurité alimentaire, accès limité à l'eau, aux soins et aux moyens de subsistance. Les membres de la communauté hôte subissent aussi un appauvrissement et une compétition pour les ressources, menaçant la coexistence pacifique », souligne l’étude d’Epicentre.
En moyenne six nouveaux patients se présentent chaque semaine dans les centres où MSF intervient pour du suivi psycho-social, mais cela ne représente que la partie émergée des besoins. Identifier les personnes qui ont besoin d’aide alors que la population est dispersée dans le désert est un véritable défi.
De plus les spécialistes ne sont pas suffisamment nombreux en Mauritanie : la région du Hodh el Chargui ne compte qu'un seul psychiatre. C'est pour remédier à ces lacunes que MSF met en place un programme permettant au personnel médical non spécialisé en santé mentale de traiter les troubles dépressifs ou psychotiques, une première étape pour aider des milliers de personnes à se reconstruire. Des agents de santé mentale formés par MSF proposent ainsi des sessions de soutien psycho-social dans quatre centres de santé près de la frontière malienne.
Husseina, 60 ans, est venue chercher du soutien auprès de MSF, traumatisée par une attaque de drone en mars 2025. Réfugiée en Mauritanie, elle se rendait toutes les semaines au marché de Jdeir, village malien situé à une dizaine de kilomètres de la frontière mauritanienne, pour y vendre des gombos secs, son unique moyen de subsistance depuis qu’elle a quitté le Mali il y a deux ans. Le 16 mars 2025, alors que Husseina se trouvait sur place avec son gendre, des drones ont survolé le marché, suivant des voitures à proximité. Les explosions ont fait des dizaines de morts et de blessés parmi la foule. Le gendre de Husseina est mort sous ses yeux.
« Après cette attaque, je n’ai plus réussi à dormir » explique-t-elle. Depuis sa prise en charge médicale et grâce au suivi psychologique d’un conseiller MSF qu’elle va voir chaque mois, elle a retrouvé le sommeil, mais elle ne se rend plus au marché pour vendre des légumes. « Aujourd’hui ma vie est plus dure qu’avant. C’est encore plus difficile de trouver de la nourriture et surtout de l’eau ».
Si plus de 35 % des patients reçus en consultation dans les centres de santé soutenus par MSF identifient des violences vécues comme facteur de stress, ce sont principalement leurs conditions de vie dans le Hodh el Chargui qui entraînent souvent des troubles dépressifs et de l’anxiété.
*Les prénoms ont été modifiés pour raison de sécurité