De 2015 à 2016 : le plus grand bidonville d'Europe à Calais
En 2015, des milliers de personnes en détresse fuyaient les conflits armés, la misère et les persécutions au Moyen-Orient et en Afrique, pour chercher refuge en Europe. Cette année-là, plus d’un million de femmes, d'hommes et d'enfants rejoignaient le continent, principalement depuis la Turquie, en direction des îles grecques, et par la Méditerranée vers l’Italie.
En France, l’ensemble du littoral nord était depuis longtemps déjà un lieu de passage pour les personnes exilées cherchant à rejoindre le Royaume-Uni. En 2015, un immense bidonville informel s’était formé à Calais. Alors surnommé “jungle”, du terme “jangal” en pachto, qui signifie “forêt”, employé par certains réfugiés afghans et iraniens pour évoquer des campements de fortune, ce campement de Calais regroupait jusqu'à 10 000 personnes en 2016, selon les associations humanitaires.
En octobre 2016, les autorités françaises décidaient son démantèlement, avec une promesse, formulée par Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur, d’avoir une « stratégie globale pour éviter qu’un point de fixation ne se reforme ».
Le 24 octobre 2016, l’évacuation de milliers de personnes par la police française débutait, sous l’œil des caméras du monde entier.
Le 27 octobre 2016, de la fumée s’élève au-dessus du camp de la « Jungle », à Calais, après que des abris ont été incendiés lors de l’évacuation forcée des réfugiés et des migrants et du démantèlement du site par la police française.
Dix ans plus tard : qui sont les exilés et réfugiés sur le littoral Nord ?
Dix années plus tard, le littoral Nord est toujours un point de transit incontournable pour les personnes exilées qui tentent de trouver refuge au Royaume-Uni. Une enquête réalisée à l'été 2025 par le HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, fait le point sur la situation des réfugiés et migrants à Calais et Dunkerque : une majorité des personnes interrogées indique avoir fui leur pays en raison de conflits armés ou de situations de violence généralisée (53%). Près de la moitié d’entre elles déclarent également avoir fui des persécutions d’ordre politique, ethnique ou religieux (47%).
Un campement de fortune établi aux alentours de Calais, avril 2023.
© Mohammad Ghannam/MSFCes motifs, souvent imbriqués, montrent qu’une part importante des répondants est susceptible de relever de la protection internationale et du droit d'asile. Sept personnes interrogées sur 10 étaient ainsi originaires du Soudan, d’Érythrée, d’Afghanistan, d’Éthiopie ou de Somalie.
En parallèle, les États membres de l’Union européenne et leurs partenaires déploient des politiques migratoires toujours plus restrictives et violentes. Alors qu’il n’y a quasiment plus de voies d'accès sûres et légales pour les personnes exilées qui souhaitent rejoindre le Royaume-Uni, les tentatives de traversées de la Manche sur des embarcations de fortune (small boats) se sont multipliées ces dix dernières années.
Politique du « zéro point de fixation » : la dispersion des campements de Calais à Dunkerque
Aujourd'hui, il n’y a plus une « jungle » à Calais, mais de multiples campements de fortune éparpillés sur tout le littoral Nord français, en raison de la politique dite du « zéro point de fixation ».
Les forces de l’ordre françaises démantèlent un campement de fortune à Calais.
© Michael BunelCette politique vise à empêcher la reconstitution d’un lieu regroupant plusieurs personnes exilées sur le littoral. Elle consiste à éloigner les dispositifs d’accueil médico-humanitaires des lieux de vie et à évacuer systématiquement toutes les 48 heures les nouveaux campements qui inlassablement se forment et se reforment, faute de mise en place d’un dispositif d’hébergement d'urgence par les autorités publiques.
Les personnes exilées sont ainsi repoussées vers des zones insalubres et dangereuses, souvent proches de grandes routes ou de voies ferrées, en périphérie des villes de la Côte d'Opale.
Conséquences sanitaires et prise en charge médicale des populations exilées
Cette multiplication de petits campements et leur éparpillement dans des zones reculées compliquent fortement l'identification des personnes nécessitant des soins et donc l’intervention des associations médicales et humanitaires, dont MSF. Les conditions de vie y sont par ailleurs désastreuses et responsables de nombreuses pathologies physiques ou psychologiques.
En outre, les associations présentes sur le littoral Nord ont observé ces dernières années la présence de plus en plus marquée de femmes et de jeunes filles mineures dans les alentours de Dunkerque, où environ 2 000 personnes survivent dans des campements très éloignés des centres-villes.
Celles-ci restent largement ignorées par les powers publics, avec peu d’accès aux dispositifs de soin, en particulier en termes de santé sexuelle et reproductive. Chaque semaine, une clinique mobile de MSF va à leur rencontre, en leur proposant des soins gynécologiques et un soutien psychologique adapté.
Dix ans d'atteintes aux droits humains
Cette décennie depuis le démantèlement de la « Jungle » est révélatrice de la brutalité des politiques migratoires menées par la France, la Grande-Bretagne et plus largement les pays membres de l’Union européenne. Ces politiques ne dissuadent pas les personnes exilées d'essayer de rejoindre le Royaume-Uni mais les plongent dans une extrême précarité ; elles fragilisent leur santé et les obligent à entreprendre des voyages toujours plus dangereux, au péril de leur vie.
Une femme et son enfant dans un campement de fortune à côté de Dunkerque, juin 2026?
© Mohammad Ghannam/MSFAuditionnée en février 2026 dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire en France, chargée d’examiner les conséquences des politiques migratoires à la frontière franco-britannique, Camille Niel, cheffe de la mission France de MSF, alertait :
« Aujourd’hui nous faisons un constat alarmant : en France métropolitaine, le littoral Nord est la pire zone de non-respect des droits et de non-protection des personnes en parcours d’exil ».
Quelques mois plus tard, les conclusions de cette commission étaient sans équivoque : « le dispositif humanitaire déployé sur le littoral demeure largement insuffisant et inadapté aux réalités des parcours migratoires et aux besoins des personnes présentes ».
Les parlementaires français ajoutent : « Ces difficultés trouvent leur origine dans la politique dite du « zéro point de fixation », qui vise à éviter la constitution de campements pérennes sur le littoral. Si cet objectif est souvent justifié par la volonté de limiter l’attractivité du territoire, les travaux scientifiques disponibles n’ont jamais permis d’établir de lien entre la présence de dispositifs humanitaires et une augmentation des flux migratoires ».
Dix ans après l'effacement de la « Jungle » de Calais, le constat reste sans appel : les politiques de harcèlement et de dissuasion n’ont ni tari les départs, ni réglé la crise , elles n’ont fait qu'aggraver la réalité de populations déjà profondément vulnérables. Médecins Sans Frontières continue d'appeler la France et ses partenaires européens à mettre fin à la politique du « zéro point de fixation », à créer des voies de passage sûres et légales, et à garantir un accueil digne ainsi qu'un accès inconditionnel aux soins pour l'ensemble des personnes exilées.