Entre janvier et septembre 2026, les admissions ont augmenté de 44 % par rapport à la même période de 2025, passant de 14 817 à 21 352. Les admissions d’enfants de moins de cinq ans atteints de malnutrition aiguë sévère ont progressé de 47 %, de 1 227 à 1 801. C’est la tendance la plus élevée jamais enregistrée par l’hôpital en cinq ans. Les accouchements par voie basse avec complications ont augmenté de 35 %. Le nombre de patients classés critiques a augmenté de 20 %, passant de 10 426 à 12 549.
Soins de santé primaires : la rupture des services de proximité
Chaque jour, dans les hôpitaux soutenus par Médecins Sans Frontières (MSF) au Soudan du Sud, nos équipes accueillent des femmes et des enfants dans un état de plus en plus grave. Certains meurent de maladies qui auraient pu être diagnostiquées et soignées des semaines plus tôt. C’est le cas à Aweil, zone stable sous contrôle du gouvernement, comme à Akobo, dans l’État du Jonglei, zone de conflit instable tenue par des groupes d’opposition. Partout dans le pays, des milliers de mères et d’enfants trouvent désormais porte close au centre de santé où ils étaient soignés jusqu’alors. Il leur faut marcher longtemps et payer un coût qu’ils ne peuvent pas assumer. Quand ils arrivent enfin à l’hôpital, des maladies évitables sont devenues critiques.
Abuk Athak n’avait pas prévu de marcher jusqu’à l’hôpital alors qu’elle était sur le point d’accoucher. Il y a un an et demi, les contractions avaient déjà commencé lorsqu’elle a quitté son village situé à l’Ouest d’Aweil. Elle a marché deux heures. Le centre de santé le plus proche, à Ruangol, avait fermé en février 2025 : plus de personnel, plus de médicaments, plus de sage-femme. Elle est arrivée à l’hôpital de l’État d’Aweil épuisée et en souffrance. Son bébé, un garçon prénommé Rau, a survécu.
Rau, 18 mois, a été amené à l'hôpital d'Aweil par sa mère, Abuk Athak, après avoir développé une forme grave de paludisme et souffrant également de malnutrition modérée.
Aurélie Lécrivain/MSFSystème de santé à l'arrêt : quand les fonds publics se retirent
Le système de santé public du Soudan du Sud dépend presque entièrement de financements extérieurs. Depuis l’indépendance, il a reposé d’abord sur le Health Pooled Fund (HPF). Puis, en 2024, le Health Sector Transformation Programme (HSTP) a pris le relais. Ce programme multi-bailleurs est financé par la Banque mondiale, le Canada, le Royaume-Uni, la Suède et l’Union européenne. Il couvre les médicaments, les salaires du personnel médical et les consultations médicales dans les centres de soins de santé primaires (PHCC) et les unités de soins de santé primaires (PHCU) de tout le pays.
Un déficit structurel et des fermetures en cascade
Aweil, capitale de l’État du Bahr el Ghazal Nord, est un bastion du gouvernement. C’est l’une des zones les plus stables du pays, largement épargnée par les combats. En principe, c’est là que le HSTP devrait fonctionner. Or, le programme était déjà confronté à un déficit de financement avant même son lancement en 2024. Les États-Unis et la Suède, qui finançaient auparavant le HPF, ne se sont pas engagés dans le nouveau dispositif. Le HSTP est donc parti avec l’objectif de soutenir 816 structures de santé dans les 10 États et deux zones administratives, au lieu des 1 158 prévues à l’origine. En janvier 2026, le ministère de la Santé a annoncé un nouveau retrait de soutien à 102 structures de santé, ainsi qu’une réduction des services dans six hôpitaux.
Cette carte compare la disponibilité des structures de santé entre juillet 2024 et octobre 2026, les structures fermées en juillet 2024 étant représentées en rouge.
Harold Kuhnel/MSFLégende : cette carte compare la disponibilité des structures de santé entre juillet 2024 et octobre 2026, les structures fermées en juillet 2024 étant représentées en rouge.
Dans l'État du Bahr el Ghazal du Nord, en janvier 2026, le nombre de PHCC et de PHCU ouverts était passé de 131 à 63. Les salaires du personnel médical ont été réduits, voire supprimés. Certaines structures sont toujours officiellement considérées comme ouvertes, alors que leurs portes sont fermées à clé et que leurs étagères sont vides de médicaments et de matériel médical. Le centre de santé près du village d’Abuk fait partie des 71 structures qui ont fermé sans préavis et sans qu’aucune solution de remplacement ne soit proposée.
Un an et demi après son accouchement, Abuk est de retour à l’hôpital d’État d’Aweil avec Rau, dans les bras. Les équipes de MSF l’ont conduit au service des urgences. À 18 mois, il pèse 6 kilos. Il souffre de paludisme sévère et de malnutrition aiguë modérée.
« Avant la fermeture de notre centre de santé, nous pouvions faire des consultations prénatales, accoucher et faire tester nos enfants dès les premiers signes de fièvre, explique Abuk. Un jour, il a fermé. On nous a dit qu’il n’y avait plus d’argent. Aujourd’hui, j’attends le dernier moment pour amener mes enfants à l’hôpital, parce que je ne peux pas payer le transport. »
Les hôpitaux, ultime recours face à l'afflux de malades critiques
L’hôpital d’État d’Aweil est la seule structure de soins secondaires pour environ 1,4 million de personnes dans le Northern Bahr el Ghazal. Il absorbe aujourd’hui les patients d’un État dont le réseau de soins primaires s’est effondré.
Sécheresse, climat et crise alimentaire
« Cette année, le manque de pluie dû à la sécheresse a affecté les cultures. Puis, des inondations ont détruit les cultures restantes, ne me laissant rien à récolter. » Comme beaucoup de Sud-Soudanais, Nyanut Akot fait face à une crise alimentaire que El Niño pourrait aggraver. À ce stade, 2026 est l’année la plus sèche jamais enregistrée dans le pays, et les perturbations des pluies liées à El Niño pourraient aggraver les dégâts. Les mauvaises récoltes et la malnutrition sont les principales préoccupations. Le risque de famine (IPC 5) est réel pour certaines populations. « Sans récolte, je n’ai aucun revenu », ajoute-t-elle.
« Chaque jour, je vois des mères et leurs enfants allongés sur des nattes dans l’enceinte de l’hôpital, parfois pendant plusieurs jours après leur sortie. Ils n’ont pas l’argent pour rentrer chez eux. En sept ans à Aweil avec MSF, je n’ai jamais vu une situation pareille. », témoigne le Dr Daniel Garang, médecin MSF à Aweil.
L’effet domino de la réduction générale de l’aide humanitaire
L’échec du HSTP dès son lancement a été le premier coup. Le second a suivi très vite. En 2025, le financement américain du Plan de besoins et de réponse humanitaires (HNRP) du Soudan du Sud a chuté de 61 % par rapport à 2024. Le Royaume-Uni a réduit de 23 % son aide globale au pays en 2025-2026. Une nouvelle baisse de 39 % est prévue pour 2026-2027.
En octobre 2026, le HNRP n’était financé qu’à 36 %. Les fonds alloués à la santé restent très inférieurs aux besoins. Les bailleurs réduisent aussi leurs financements bilatéraux aux organisations qui mettent en œuvre l’aide. Leurs priorités changent et l’aide au développement diminue. Cela limite encore l’accès aux services de santé essentiels dans tout le pays.
Le contrecoup dans le camp de réfugiés de Wedweil
Les effets sont déjà visibles autour d’Aweil. En août, le Programme alimentaire mondial (PAM) a arrêté ses distributions alimentaires dans le camp de réfugiés de Wedweil. Ce camp abrite plus de 35 000 réfugiés soudanais et se trouve à 45 km de l’hôpital de l'État d’Aweil. L’unique clinique du camp, gérée par l’International Rescue Committee (IRC), a elle aussi réduit ses services après les coupes américaines de 2025. Faute de nouveaux financements américains, IRC a dû fermer 21 structures de santé au Soudan du Sud.
Les cas les plus graves de Wedweil sont transférés en ambulance vers l’hôpital d’Aweil, grâce au système de référencement de l’IRC. En raison de l'arrête des distributions alimentaires et de la réduction des services de santé, l’équipe MSF s’attend à voir arriver davantage de patients dans un état grave.
Quand les conflits et l'insécurité étouffent l'accès aux soins
Akobo se trouve à mille kilomètres à l’est, dans l’est de l’État du Jonglei, de l’autre côté d’une ligne de front. La ville est contrôlée par des groupes armés d’opposition. Son système de santé repose largement sur les organisations humanitaires. Le HSTP est censé couvrir tout le pays, mais les restrictions d’accès aux zones tenues par l’opposition ont fortement entravé son application à Akobo.
Le 6 mars 2026, les forces gouvernementales ont lancé une offensive sur Akobo. La communauté humanitaire a été évacuée. L’hôpital universitaire d’Akobo, seule structure de soins secondaires de la région, a ensuite été pillé. Presque toute la population civile a fui en Éthiopie, où elle n’a reçu aucune aide humanitaire. À la mi-avril, des groupes armés d’opposition ont repris la ville. Environ 100 000 personnes sont revenues. Elles ont trouvé des structures de santé vidées de leurs médicaments, de leur matériel et de leur personnel.
En juillet 2026, OCHA a signalé que le gouvernement restreignait l’acheminement d’argent liquide, de carburant et de matériel de communication vers les territoires tenus par l’opposition. Ces restrictions aggravent le manque de financement et freinent l’aide essentielle destinée à Akobo et à ses environs.
MSF a repris ses activités d’urgence le 11 mai 2026 dans un hôpital sans électricité, sans carburant et sans lits.
Une aide d'urgence précaire face à des besoins permanent
L’aide d’urgence déployée après le retour de la population a été réelle. Mais elle reposait entièrement sur des financements de court terme, qui arrivent à échéance progressivement.
Save the Children, qui gérait 22 structures de soins de santé primaires à Akobo et dans les environs dans le cadre du HSTP, a suspendu ses activités depuis fin juillet. L’organisation indique que cette suspension durera jusqu’à la fin d’un examen approfondi de la situation sécuritaire. Medair a repris 12 sites de prise en charge de la malnutrition, dont le financement international a pris fin à la fin du mois d’octobre. L’organisation a finalement identifié un nouveau partenaire pour reprendre les 12 sites et assurer la continuité de leurs activités jusqu’en décembre 2027.
L’aide alimentaire, elle, a pris fin. Les distributions du PAM, qui touchaient auparavant 80 000 personnes, se sont arrêtées en juillet 2026 à cause des coupes budgétaires. ALIMA dispose de financements pour ses activités à Akobo jusqu’en décembre 2026, tandis que ceux de CARE sont assurés jusqu’en avril 2027.
Nyapieth Gatkek, âgée de 28 ans, accompagne son fils de 11 mois, atteint d'une forme grave de paludisme, à l'hôpital universitaire d'Akobo, soutenu par MSF. Il a reçu un traitement antipaludique par voie intraveineuse, une perfusion et une transfusion sanguine.
Aurélie Lécrivain/MSFLégende : à l’hôpital universitaire d’Akobo, soutenu par MSF, Nyapieth Gatkek, 28 ans, veille sur son fils de 11 mois, hospitalisé pour un paludisme grave mais l'hôpital est confronté aux conséquences des réductions de financements de l’aide humanitaire.
Les subventions d’urgence rétablissent les services pendant quelques mois, puis s’arrêtent. Les populations, qui elles ont survécu aux bombardements, aux pillages et au déplacement, risquent de se retrouver à nouveau sans soins. Ils vivent dans un endroit où aucun système de santé structuré n’a jamais existé, et où la communauté internationale détourne une fois de plus le regard. Depuis l’évacuation, le bloc opératoire de l’hôpital d’Akobo reste fermé. Le comté d’Akobo n’a donc plus accès à la chirurgie.
Le coût humain d’une structure de santé fermée
Pour Gatwech Biel Thiep, 45 ans, la disparition soudaine des soins s’est terminée par un drame.
Fin août, son épouse, Nyamuoch Geng, 30 ans, était enceinte de huit mois lorsqu’elle a ressenti de fortes douleurs abdominales. Le centre de santé primaires, à seulement dix minutes à pied de chez eux, avait fermé le 15 juillet, après le retrait du partenaire qui la soutenait.
« Nous avons gardé mon épouse trois jours à la maison, alors qu’elle souffrait, parce que nous savions que le centre de santé était fermé, se souvient Gatwech Biel Thiep. Il y a un an, les femmes y allaient pour leurs consultations prénatales et leurs soins courants. Aujourd’hui, il n’y a plus rien. Les femmes restent chez elles et accouchent sans aucune aide. »
Son état s’aggravant, la famille a installé Nyamuoch sur une couverture en tissu et l’a portée à bout de bras pendant deux heures et demie, sur une route boueuse, jusqu’à l’hôpital d’Akobo. Elle a donné naissance à une petite fille, Nyakhan, puis a fait une hémorragie sévère du post-partum.
Gatwech Biel Thiep, 45 ans, doit désormais s'occuper, seul, de ces enfants.
Aurélie Lécrivain/MSFL’hôpital n’avait ni bloc opératoire, ni banque de sang, ni soins chirurgicaux spécialisés. Les équipes médicales ont demandé une évacuation médicale par avion. L’appareil n’est pas arrivé à temps. Le 29 août, Nyamuoch est morte.
Gatwech Biel Thiep a ramené le corps de sa femme sur ses épaules et l’a enterrée dans la cour familiale.
« La fermeture de notre clinique, l’absence de chirurgie d’urgence à Akobo et l’avion qui n’est pas venu ce jour-là : tout cela a joué. Maintenant, je me retrouve seul avec quatre enfants, dont un nouveau-né. », dit-il.
Aweil et Akobo, les visages d'un abandon généralisé
Dans les zones tenues par le gouvernement comme Aweil, dans les camps de réfugiés comme Wedweil, ou dans les territoires contrôlés par l’opposition comme Akobo, le retrait des financements internationaux a le même effet. Des infections qui se soignent, comme la malnutrition, le paludisme ou les complications obstétricales courantes, restent sans traitement jusqu’à devenir mortelles.
À Aweil comme à Akobo, MSF est la dernière organisation capable d’assurer des soins secondaires. Dans les deux cas, les patients arrivent avec des maladies qui auraient dû être soignées sur place, des semaines plus tôt. La cause diffère. À Aweil, les bailleurs se sont retirés d’un programme de santé national. À Akobo, le conflit s’ajoute à des financements humanitaires de court terme.
« Les coupes de financement sont une condamnation à mort. Combien de vies faudra-t-il encore perdre, pour des causes évitables, simplement parce que l’argent pour les sauver n’est plus là ? »