4 morts et 64 blessés : un samedi ordinaire à Gaza

Vue extérieure de la clinique MSF de Gaza City. Février 2019
Vue extérieure de la clinique MSF de Gaza City. Février 2019 ©Simon Rolin/MSF

Le samedi 30 mars, les équipes de MSF à Gaza s’étaient préparées à prendre en charge des centaines de blessés lors du premier anniversaire des manifestations hebdomadaires de la « Marche du retour », qui ont fait plus de 190 morts et 6 800 blessés par balle. Ce samedi, « seulement » quatre personnes ont été tuées et 64 blessées par des tirs à balles réelles. Dans ce texte, Jacob Burns, membre de l’équipe MSF à Jérusalem, questionne la façon dont les équipes MSF finissent par intégrer l’horreur ordinaire, au risque de la banaliser.

On n’aurait pu imaginer décor plus dramatique : une tempête au large de la Méditerranée, la mer blanche d’écume et l'air chargé de poussière… Rien de bien printanier ! À l'hôpital al-Aqsa, en plein centre de la Bande de Gaza, le vent se faufile dans une tente dressée à même le sol, refroidissant les infirmiers et les médecins vêtus de blouses. Cette tente a été érigée à des fins de triage, pour gérer l'arrivée attendue de nombreux blessés en provenance des manifestations à la barrière de séparation qui marque la frontière entre Gaza et Israël. Nous sommes le 30 mars, premier anniversaire des manifestations hebdomadaires lors desquelles plus de 190 personnes ont été tuées et 6 800 blessées par balle par les forces israéliennes. L'ensemble du système de santé de Gaza est en état d'alerte, prêt à recevoir des centaines de blessés en l’espace de quelques heures, comme il l'a fait durant les pires journées du printemps et de l'été de l'année dernière.

Vers 14h30 la radio se met à crépiter, répandant la nouvelle : dix blessés sont en route. La première sirène de l'après-midi fend l'air et l'ambulance blanche et orange décharge ses blessés : un jeune homme tenant un bandage à son cou, peut-être coupé par des éclats d'obus ; un homme immobile sur une civière, touché à la tête par une balle en caoutchouc ; et un autre jeune avec une balle dans le pied, qui claudique dans la tente en grimaçant. L'après-midi se poursuit ainsi : les patients arrivant par petits groupes, les médecins et les infirmiers de MSF assistant le ministère de la Santé pour les examens et les soins. Beaucoup souffrent de blessures par balle à la jambe, les bandages deviennent rapidement rouge sang, tandis que les infirmiers tentent de fixer des attelles derrière le tibia pour immobiliser les os cassés. Certains gémissent et pleurent, d'autres se taisent ou - touchés par les gaz lacrymogènes - tremblent et vomissent.

Et pourtant, une forme de soulagement s'est progressivement répandue au sein des équipes médicales. La situation est loin d'être aussi grave qu'ils l'avaient imaginée, après une semaine marquée par des tirs de roquettes palestiniens, des bombardements israéliens et des rumeurs de guerre. Les efforts égyptiens de négociation de paix entre le Hamas et Israël semblent avoir payé. La situation est loin d’être aussi grave que le 30 mars ou le 14 mai 2018, ou d'autres dates moins connues, quand les hôpitaux furent tellement submergés que les patients durent attendre des heures dans les couloirs avant d’être pris en charge.

Ce qui serait inimaginable ailleurs est devenu la norme à Gaza. Une journée où l’on dénombre quatre morts et 64 blessés par balles réelles est une journée presque joyeuse car on est loin des deux ou trois cents blessés - voire plus - redoutés.

Il faut lutter contre ce sentiment de normalité. Il n'est pas normal que tant de jeunes arrivent à l'hôpital avec des jambes pulvérisées. Il n'est pas normal que nos chirurgiens opèrent un homme de 25 ans qui a perdu tout son sang parce qu'une balle a déchiré à la fois l’aorte et la veine cave dans sa poitrine. Il n'est pas normal qu'ils doivent retirer le rein d'un garçon pour éviter une hémorragie mortelle. Il n'est pas normal que nos urgentistes entendent les poumons d'un patient, touché à la gorge par ce qui semble être une cartouche de gaz lacrymogène, se remplir de sang. Il n'est pas normal que nous autorisions un patient à sortir de notre clinique pour le réadmettre peu de temps après avec une nouvelle blessure, et apprendre de sa famille qu'il est retourné à la barrière (encore une fois ?) et y a été tué. Le point de passage entre Gaza et Israël est à nouveau ouvert pour les rares chanceux qui peuvent l’emprunter. Selon les rumeurs, Israël fournirait davantage d'électricité et d'espace aux pêcheurs de Gaza pour leur permettre d’exercer leur métier. En échange, Israël exige un retour au calme des Palestiniens. Les médias du monde entier qui ont été dépêchés sur place pour suivre les événements du week-end vont pour la plupart rentrer chez eux, et Gaza disparaîtra une nouvelle fois de la une des journaux, jusqu'à ce que la violence éclate à nouveau. Pendant ce temps, Gaza et ses habitants seront confrontés aux mêmes maux : une économie en chute libre, un système de santé quasiment anéanti par le blocus israélien, des querelles politiques intra-palestiniennes, et des milliers de patients blessés par balles qui attendent de pouvoir guérir un jour.

Chez MSF, nous allons reprendre nos activités habituelles dans nos cliniques et hôpitaux de Gaza. Nous recevrons de nouveaux blessés par balle et continuerons de soigner les quelque mille patients qui restent hospitalisés, un rappel constant des souffrances que subissent les Gazaouites depuis un an.  Un retour à l’anormal.

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