Territoires palestiniens - Journal de bord d'un photographe à Naplouse

enfants dans les rues de Asserah Qiblyeh naplouse février 2012
enfants dans les rues de Asserah Qiblyeh, naplouse, février 2012 ©Chris Huby/Le Desk

Chris Huby est photographe et cinéaste. En septembre 2011, il part pour la Cisjordanie, dans les Territoires palestiniens, et passe par la ville de Naplouse où il rencontre les équipes psycho-médico-sociales de MSF qui y travaille depuis 2004. Extraits de son journal de bord.

« Septembre 2011, j’arrive sur Naplouse pour rencontrer les différentes associations que j’ai contactées, Project Hope et surtout Médecins Sans Frontières, avec qui je vais passer du temps.

Naplouse est une ville splendide, construite sur une suite de collines, préservée, marquée par le vieil Islam... Il y a quelque chose de magique dans l’air. Pourtant, malgré des lieux symboliques, comme le camp de réfugiés historique de Balata, ou les événements, récents ou à venir, je ne croise ni journaliste ni photographe. Naplouse sort à peine d’événements lourds de sens. Les violences ont été nombreuses à l’intérieur de la ville et particulièrement dans les camps. Il est vrai que la Syrie, le Yémen, la Tunisie, l’Egypte et évidemment la Libye retiennent toute l’attention médiatique. Ici, le printemps arabe n’a pas de sens profond. Cela concerne les « autres », le problème est « autre ». Ici, le conflit dure depuis 1948.

 

Sarah Château, coordinatrice de projet MSF, m’accueille en plein cœur de Naplouse et me propose de les accompagner lors de leurs prochaines visites dans les villages environnants. Je vais avoir 10 jours pour comprendre les différences entre les zones, ce qu’il se passe dans chaque recoin. Il faut du temps pour s’ancrer dans la réflexion et c’est parfois ce qu’il manque sur un reportage.

 

Sur la grande carte affichée dans le bureau de Sarah on s’aperçoit que, dans le Nord du pays, les colonies  israéliennes entourent petit à petit les villages palestiniens, installant des check points (points de contrôle) de tous les côtés. Un grand nombre de villages du district de Naplouse tombent en ruines. Ainsi, à Awarta ou à Iraq Burin, les mosquées sont quasiment abandonnées, signe important de désolation. Les graffitis sont éloquents : on traduit tout autant de slogans politiques palestiniens que de messages de bienvenue. Le visage de Yasser Arafat se devine un peu partout, coincé entre des écritures arabes et des affiches de « martyrs ». Le drapeau national et la carte du territoire sont eux aussi récurrents. Dans les rues, on a l’impression qu’une guerre vient de passer récemment : les maisons s’écroulent ou ne sont pas finalisées, les impacts de balles sont nombreux. Les habitants souffrent énormément de leur isolement et sont désemparés.

 

MSF travaille à la fois dans les quartiers chauds, les camps de réfugiés de la ville de Naplouse et dans les villages alentours, ceux qui sont juxtaposés à des colonies israéliennes.  MSF propose un soutien psychologique aux populations qui ont été traumatisées lors d’événements violents. L’équipe de psychologues est exclusivement composée de personnel féminin – bonne chose à mon sens pour recueillir les témoignages des femmes vivant dans cette région traditionnelle.  Je les suis sur le terrain.

 

Parmi les patients, cette dame dont le fils a été tué dans un champ il y a quelques mois. Le petit frère de ce « martyr » dont l’image jalonne les murs du salon a du mal à travailler à l’école. La famille est pauvre, le terrain alentour bien sec. La psy MSF m’explique que cela fait des mois qu’ils viennent les voir et que ces patients commencent à peine à comprendre le but, voire le sens, de ce suivi psychologique… Pas simple… Plus tard, je rencontrerai d’autres familles ; des enfants incapables de dormir plus de quatre heures d’affilée ; d’autres qui ne veulent plus rester, vivre, dans la maison ; des gamins encore tremblants des semaines après l’incident ; des vieux qui ont été battus ; des femmes humiliées, molestées ; des maris, des pères absents, détenus ou bien morts…

 

 

 

La maison du vieux Mohamed a été dévastée. Des colons israéliens ont débarqué à plusieurs, en pleine nuit, alors que toute la famille dormait. Pendant plusieurs heures, les adultes (y compris les plus vieux) ont été battus, menacés, insultés, interrogés... Ils ont tiré dans les murs, ont brisé les objets de culte, cassé les portraits, les lits d’enfants, enfoncé les portes...

 

 

Son père est un « martyr », sa mère a été violentée, cet adolescent de 16 ans passe ses journées à balancer des pierres sur les check points et les soldats israéliens plutôt que d’aller en cours. Les psys MSF sont inquiètes, elles savent qu’il risque gros. Mais l’ado semble perdu et se condamne lui même.

 

Ces dernières années, le processus de colonisation s’accélère et les violences semblent redoubler. Tout le monde craint une nouvelle Intifada (« soulèvement » en arabe) et ce même si les modérés ne souhaitent surtout pas tomber dans le piège de la vengeance. Le souvenir de « Plomb durci » - offensive militaire israélienne menée sur la bande de Gaza fin 2008/début 2009 - n’est pas loin.  Abbas et le Fatah préfèrent jouer la carte de la reconnaissance internationale, la Loi plutôt que la violence. Nous verrons bien ce que ça donnera.

Je pense que la communauté internationale doit se mobiliser et mettre un frein à la colonisation israélienne. En attendant le temps passe et, depuis 40 ans, conflits et violence se poursuivent, faisant leur lot de victimes ».   

Chris Huby – Septembre 2011

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Crédits photos : Chris Huby/Le Desk

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