Soulager la détresse des victimes du conflit dans l’est de l’Ukraine

Dans l'est de l'Ukraine MSF a mis en place des cliniques mobiles afin de délivrer des soins médicaux et de santé mentale aux déplacés du conflit. Ici une patiente effectue un check up avec une infirmière MSF. Septembre 2016
Dans l'est de l'Ukraine, MSF a mis en place des cliniques mobiles afin de délivrer des soins médicaux et de santé mentale aux déplacés du conflit. Ici, une patiente effectue un check-up avec une infirmière MSF. Septembre 2016 ©Maurice Ressel

Malgré le cessez-le-feu de la rentrée des classes – un accord signé en septembre afin de garantir un environnement scolaire sûr aux enfants après l'été – les bombardements se sont poursuivis dans de nombreux villages proches de la ligne de front, à l'est de l'Ukraine. Après presque trois ans de conflit, les civils paient encore le prix de la violence qui se perpétue : plus d'1,7 million de personnes* ont été contraintes d'abandonner leur maison.

Elena Pylaeva, une psychologue employée par Médecins Sans Frontières (MSF), parle des répercussions du conflit sur la santé mentale de la population.

Quel impact le conflit a-t-il sur le quotidien des habitants?

Le conflit entraîne des ruptures au sein des communautés et des familles. Cela se voit clairement dans les endroits que nous visitons chaque jour: la majorité de nos patients sont des femmes âgées, généralement veuves, et dont les enfants et petits-enfants sont partis trouver un travail ou un endroit plus sûr. Certaines personnes ont été abandonnées dans leur village proche de la ligne de front. Elles vivent dans la peur des bombardements et n'ont pas accès à des services de base comme les soins de santé. D'autres personnes se sont réfugiées dans ces lieux. Elles doivent s'habituer à un nouvel environnement et tout recommencer à zéro.

Dans bien des cas, les gens qui ont décidé de rester sur place ont perdu leur emploi. Auparavant, ils travaillaient dans des écoles, des supermarchés ou des jardins d'enfants qui ont dû fermer à cause du conflit. Comment voulez-vous qu'une école fonctionne quand des bombes tombent à proximité? Des quarantenaires et cinquantenaires ont été contraints de prendre leur retraite. Cette brusque perte d'activité a déstabilisé de nombreuses personnes.

Elena Pylaeva (à gauche), psychologue MSF, lors d'une consultation. Septembre 2016

Elena Pylaeva (à gauche), psychologue MSF, lors d'une consultation. Septembre 2016 © Maurice Ressel

Les femmes sont-elles particulièrement touchées?

Dans la société ukrainienne, les femmes travaillent dur tout en assumant un rôle central dans le foyer: elles s'occupent des enfants, du ménage et renforcent les liens familiaux. Cette situation ne leur laisse que peu de temps pour s'occuper d'elles-mêmes.

La famille est la première source de soutien pour les gens. Mais lorsque vos enfants ont fui le conflit et que vous vous retrouvez soudainement sans emploi, votre univers tout entier s'effondre.

Notre assistance en santé mentale consiste essentiellement à transmettre des méthodes grâce auxquelles les gens peuvent répondre à leurs propres besoins. Cela compte énormément dans une situation avec un tel manque de stabilité et de sécurité. Même s'il n'est pas possible de modifier la réalité quotidienne du conflit, les femmes peuvent adopter des changements qui favorisent à la fois leur santé physique et mentale.

Quels sont les principaux symptômes que vous observez parmi les patients en santé mentale?

Nous observons constamment des problèmes de stress sous forme aiguë ou chronique. Près de la moitié des patients souffre de symptômes anxieux qui sont bien entendu en lien direct avec le conflit : les gens ont perdu des proches ou des amis, et beaucoup ont dû partir car leur maison avait été endommagée.

Les gens vivent chaque jour dans la crainte d'un bombardement, ce qui affecte leur santé à la fois mentale et physique.

Galina Mizina (de dos), psychologue MSF, lors d'une consultation avec une patiente âgée de 73 ans. Septembre 2013

Galina Mizina (de dos), psychologue MSF, lors d'une consultation avec une patiente âgée de 73 ans. Septembre 2013 © Maurice Ressel

Comment assistez-vous les personnes déplacées et celles vivant près de la ligne de front?

Nous proposons des consultations en santé mentale par le biais de nos cliniques mobiles. Nous réalisons également des activités de sensibilisation aux problèmes de santé mentale, qui permettent de renseigner les gens sur les symptômes liés au stress et à l'anxiété, ainsi que sur la manière de gérer ces problèmes au quotidien.

Par ailleurs, nous avons mis en place des séances de soutien de groupe pour les personnes âgées à Marioupol. Ces groupes se composent aussi bien de gens qui ont trouvé refuge à Marioupol que de personnes originaires de la ville. La présence de ces deux groupes – populations déplacées et communautés d'accueil – facilite l'intégration dans un nouvel environnement et crée un espace pour partager ses impressions par rapport au conflit. Notre objectif est d'aider les participants à retrouver une stabilité émotionnelle grâce à des mécanismes qui auront un effet positif sur leur santé physique et leur bien-être psychologique.

Les visites à la clinique mobile permettent-elles également de créer des liens et de rompre l'isolement?

Ces visites donnent effectivement l'occasion aux patients de sortir de leur isolement. Beaucoup de personnes âgées qui souffrent de maladies chroniques viennent voir nos infirmières et médecins pour se faire examiner et recevoir un traitement. En attendant d'être prises en charge, ces personnes discutent les unes avec les autres.

Ce qui apparaît comme un moment ordinaire leur permet en fait de s'entraider et de s'écouter les uns les autres, et de partager leurs impressions à propos d'expériences communes. De cette manière, les patients réalisent qu'ils ne sont pas tous seuls et qu'il existe d'autres personnes éprouvant un sentiment de détresse lié au conflit.

Des patientes en attente de leur consultation, dans l'est de l'Ukraine. Septembre 2016

Des patientes en attente de leur consultation, dans l'est de l'Ukraine. Septembre 2016 © Maurice Ressel

Ces dernières semaines, nous avons constaté une hausse de la violence ainsi que des violations du cessez-le-feu pendant la journée. Quelle incidence cela a-t-il sur votre travail?

Dans les endroits où les bombardements ont augmenté au cours des dernières semaines, de plus en plus de gens viennent nous trouver pour recevoir un soutien. Des maisons continuent d'être endommagées et les gens doivent encore se cacher dans leur cave. Les familles abandonnent tout pour se réfugier dans des endroits plus sûrs. La population est apeurée et fatiguée.

Comment la population est-elle affectée par presque trois ans de violence?

Comme la vie est dure dans les villages reculés, beaucoup de personnes avaient déjà connu une vie difficile et savaient comment faire face à la situation lorsque le conflit a éclaté. Mais ce n'est pas pareil lorsqu'on doit affronter un environnement précaire sur une aussi longue durée.

Ces dernières semaines, j'ai eu affaire à des familles qui ne pouvaient plus supporter la situation. Certaines personnes dorment dans leur cave depuis plus de deux ans, et comme les bombardements se prolongent, elles ont besoin d'aide pour endurer cette nouvelle réalité.

Les gens en ont assez du conflit. Ils me demandent souvent jusqu'à quand cela va durer. L'énergie qui leur permet de faire face à la situation vient de leur espoir, celui de retrouver une vie paisible. Mais après avoir vécu si longtemps dans l'incertitude et l'insécurité, ils semblent être à bout de force.

*Sources : Ministère de la politique sociale d'Ukraine; Organisation Internationale des Migrations; Mai 2016

 

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