Secours en Méditerranée : « la liste des violences qu’ils ont subies est sans fin »

Des personnes secourues à bord du Sea-Watch 4, août 2020.
Des personnes secourues à bord du Sea-Watch 4, août 2020. © MSF/Hannah Wallace Bowman

En août et en septembre, Ilina Angelova, responsable des affaires humanitaires pour MSF, était à bord du navire de recherche et de sauvetage Sea-Watch 4, en mer Méditerranée. Elle raconte les témoignages de survivants qu’elle a entendus et qui évoquent leur exil, les violences en Libye et la traversée vers l’Europe. 

« Patrick* m'a raconté comment il a été retenu prisonnier en Libye. Un jour, il a été emmené par ses ravisseurs pour travailler sur le chantier du commandant d'un groupe armé. L’endroit était proche d'une route dans le centre-ville, derrière un grand mur en béton afin que personne ne puisse savoir ce qui se passait à l'intérieur. Patrick, comme d’autres réfugiés et migrants, a été obligé de travailler dans la maison du commandant. Aucun d’entre eux n'avait le droit de parler, ni de faire du bruit. Ceux qui enfreignaient cette règle étaient abattus. Patrick est monté dans un canot pneumatique au milieu de la nuit, sans savoir nager, pour s’échapper de cet enfer quitte à se noyer. 

Depuis le début de l’année, au moins 473 personnes sont mortes en Méditerranée centrale en tentant la traversée vers l’Europe. Nous en avons secourues 354, qui ont passé des jours et des nuits entières en mer, sur des embarcations fragiles et surpeuplées. Déshydratées et épuisées, la plupart peinent à marcher quand elles arrivent à bord. Beaucoup présentent des brûlures graves causées par une exposition prolongée à un mélange corrosif d’eau salée et d’essence. 

 

À bord de Sea-Watch 4, septembre 2020.
 © Hannah Wallace Bowman/MSF
À bord de Sea-Watch 4, septembre 2020. © Hannah Wallace Bowman/MSF

On leur donne de la nourriture, des vêtements, de quoi se laver, on les soigne et on évalue leurs besoins. À bord, j’ai rencontré un jeune homme qui avait encore des éclats d’obus dans le corps, à la suite d’une explosion à Tripoli dans laquelle son père et sa petite sœur ont perdu la vie ; un adolescent blessé au pied par un sniper alors qu’il allait chercher à manger ; une mère refusant de lâcher son enfant après avoir vu des hommes armés tuer ceux d’autres femmes. 

John*, un autre rescapé, m’a raconté qu’il avait cassé accidentellement une fenêtre alors qu’il faisait des travaux dans une maison. Le propriétaire a appelé son employeur et lui a demandé une indemnité de 500 dinars libyens, soit environ 300 euros. Ce dernier a répondu qu’il ne valait pas ce prix-là et qu’il pouvait bien faire ce qu’il voulait de lui. John a été emprisonné trois mois, battu, torturé, électrocuté chaque jour – l’un de ses doigts ne ressemble plus à rien. La liste macabre des violences et des discriminations qu’ils ont subies est sans fin, elles jalonnent chaque étape de leur voyage, depuis leurs pays, à travers le Sahara jusqu’à la Libye. 

 

Carte des principales routes empruntées par les migrants pour se rendre en Libye, pays depuis lequel de nombreuses personnes tentent de traverser la Méditerranée. 
Carte des principales routes empruntées par les migrants pour se rendre en Libye, pays depuis lequel de nombreuses personnes tentent de traverser la Méditerranée.  © MSF

Nous avons attendu 11 jours avant que les autorités ne permettent au Sea-Watch 4 d’accoster et de débarquer les survivants. Un retard délibéré, cause de souffrances prolongées et inutiles. Au bout d’une semaine, une femme paniquée est venue me voir pour savoir si nous allions les ramener en Libye. Elle m’a posé la question chaque jour, plusieurs fois par jour, elle était effrayée. Certains jeunes, qui avaient tenté la traversée seuls, n’arrivaient plus à dormir ; d’autres ont arrêté de s’alimenter pendant ces jours d’attente. On a travaillé 24h/24, dans la chaleur torride du jour sous nos équipements de protection individuelle contre la Covid-19, et durant les quarts éprouvants de nuit. 


Onze jours après le premier sauvetage, les autorités italiennes ont donné instruction au Sea-Watch 4 de se rendre à Palerme en Sicile, où les rescapés devaient être transférés sur un navire de quarantaine. Ils ont commencé à quitter le bateau, un par un : après des années d’exil et de violences, ils étaient arrivés en Europe. 

Quinze jours après le débarquement, le Sea-Watch 4 a été immobilisé par les autorités italiennes: c’était le cinquième bateau en cinq mois. Une décision dont le seul objectif est l’entrave aux opérations de sauvetage en mer Méditerranée. Pendant ce temps, des hommes et des femmes continuent d’être pris au piège des violences en Libye, réduits au silence derrière le mur méditerranéen tandis que l’Union européenne continue de détourner le regard. »

 

*Les prénoms ont été modifiés

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