Récits de vie, depuis le centre de Mineo, en Sicile

Une famille originaire du Nigéria dans le camp de Mineo en Sicile  Juin 2011
Une famille originaire du Nigéria dans le camp de Mineo, en Sicile - Juin 2011 ©© Mattia Insolera

MSF présente les récits d'une dizaine de migrants d'origine sub-saharienne ayant fui la Libye pour se réfugier en Italie. Tous sont désormais retenus dans le camp de Mineo, en Sicile, où ils attendent que leur situation évolue.

Abdoul, 42 ans, Niger
« Je travaillais comme chauffeur lorsque j'étais en Libye. Mon employeur a fui dès le début du conflit. Un matin, je me rendais à mon travail quand j'ai vu des hommes en armes. Ils m'ont menacé. J'ai été obligé de quitter la maison. J'ai renvoyé mon épouse et mes deux enfants au Niger mais je n'ai pas pu les y accompagner. Je suis resté coincé ici au milieu de la guerre.
J'ai pris le bateau car j'avais peur de mourir. Je n'ai rien dû payer. Je croyais aller au devant d'une mort certaine. J'ignorais quelle était notre destination.
Il n'y a rien qui m'attende au Niger. Mes parents sont morts il y a longtemps, lors d'affrontements entre des éleveurs et des agriculteurs. Je ne possède ni terre ni bétail. J'ai quitté mon pays il y a dix ans, je ne le connais plus.
Depuis que je suis à Mineo, je ne fais que marcher de long en large. Nous sommes comme des prisonniers. Cela fait deux mois qu'on nous dit que nous allons recevoir les papiers mais rien ne se passe. Le temps passe et je n'ai toujours aucune nouvelle de ma famille, je ne sais pas s'ils parviennent à survivre et à se nourrir sans mon aide. Je ne cesse de penser à eux et ça me rend malade. Parfois je suis inquiet à un tel point que je ne peux plus rien avaler.
Je voudrais rester en Italie, travailler et être capable de prendre soin de ma famille, tout comme je le faisais avant le commencement de la guerre. »

À propos d'Omar, Niger
« Omar était un frère du Niger. Nous venons du même pays. Je l'ai rencontré ici, au centre. Nous nous retrouvions avec d'autres Nigériens et tentions de nous réconforter les uns les autres. Mais, à la différence des autres, son cœur était triste et il se sentait comme dans une prison. Il n'était pas bien et passait la plupart du temps à dormir.
Il a quitté le centre sans nous prévenir, sans nous dire adieu. Il a abandonné ses affaires et est parti affronter l'inconnu.
Nous n'avons plus eu aucune nouvelle de lui et nous sommes inquiets. »

Akin, 34 ans, Nigeria
« J'ai quitté le Nigeria et j'ai mené une vie d'errance remplie de tristesse. Pourtant j'ai survécu, je suis ce qu'on appelle un survivant.
J'ai été témoin de tellement de choses. J'ai été au Niger où j'ai rencontré des Nigérians qui se préparaient à rejoindre la Libye, je les ai suivis.
J'ai commencé en Libye une nouvelle vie et j'étais persuadé que mes problèmes étaient derrière moi. Je ne me débrouillais pas mal, je survivais. Je vivais. Et puis, la guerre est arrivée. J'ai pensé que le temps était venu de fuir encore. Là-bas, les Noirs sont considérés comme des armes. J'ai été emmené dans une centre fermé, avec d'autres personnes. Ils voulaient nous utiliser comme des mercenaires. Je me suis sauvé de cet endroit à la faveur de la nuit avec trois personnes. Nous avions été enfermés dans un endroit d'où nous ne pensions pas ressortir vivants. On s'est fait la belle!
Pour échapper à la mort, le bateau était notre unique option. Lorsque les Italiens nous ont secourus, ils nous ont souhaité la bienvenue dans leur pays. Je me suis senti revivre. J'ai senti la vie revenir en moi. Ils nous ont demandé comment nous allions, comment était notre santé. Ils nous ont ensuite transférés à Mineo dans un grand bateau.

À Mineo, chaque jour est semblable au précédent. Nous n'avons aucune information, et rien pour nous tenir occupés. Je me demande même pourquoi je suis encore en vie, pourquoi j'existe. Si demain je meurs, il n'y aura personne pour me pleurer. Et si aujourd'hui je m'accroche à la vie, je suis le seul à m'en réjouir.
On est pourtant pas si mal. On dort et on reçoit trois repas par jour. Nous allons bien. Mais que va-t-il arriver ensuite? On est juste ici à attendre. Mon futur recommencera seulement le jour où je pourrai à nouveau choisir quelle voie emprunter, quoi faire de ma vie. Actuellement, je ne sais pas. J'ai des choses en tête et je voudrais pouvoir les exprimer autrement que comme ça. »

Missy, 27 ans, Nigeria
« En Libye, tout allait bien. Je travaillais comme femme de ménage et je gagnais ainsi ma vie lorsque la guerre a éclaté. Dès lors, la situation est devenue très dangereuse. Nous avons choisi de fuir le pays par la mer. On ne pouvait même plus marcher dans les rues en sécurité, à tout moment on pouvait être la cible d'hommes armés. Rester signifiait très clairement que nous allions risquer nos vies. Nous devions nous sauver. La traversée en bateau était gratuite et tous ceux qui souhaitaient vivre pouvaient monter à bord.
Dès que je me suis retrouvée à bord j'ai eu peur. Tout ce que je pouvais faire était prier. Des femmes enceintes, des mères avec leurs enfants étaient dans le bateau. C'était horrible. Je n'avais jamais vécu quelque chose comme ça de toute ma vie. Le voyage a duré trois jours et nous n'avions ni eau ni nourriture. Rien. Nous ne connaissions pas notre destination exacte. La dernière nuit, nous avons été secourus par des hélicoptères. Personne n'a perdu la vie excepté quelqu'un qui a sauté par dessus bord car il avait perdu l'esprit. Il avait perdu tout espoir et il n'y a rien que nous ayons pu faire.
La vie quotidienne à Mineo est... que nous ne vivons pas correctement. Je ne sais même pas quoi dire...
Nous demandons simplement au gouvernement de nous venir en aide. Tout ce que nous voulons c'est pourvoir partir et trouver du travail. Mon rêve est que le gouvernement italien me laisse aller en toute liberté, me permette de travailler et de payer les taxes. Je veux arriver à faire quelque chose de ma vie. »

Jeannette, 42 ans, République démocratique du Congo
« Les bombardements détruisaient les maisons et les immeubles, nous avons donc fui et trouvé refuge dans des plantations appartenant à un Libyen. Nous y sommes restés pendant longtemps. Il n'y avait rien à manger. Nous avons beaucoup souffert. Des gens nous menaçaient avec des fusils et des couteaux. Et ils n'arrêtaient pas de répéter : « Pourquoi vous êtes ici? Pourquoi vous ne voulez pas partir? »
Au début des hostilités, les enfants ne pouvaient plus quitter la maison une fois rentrés de l'école. Nous étions tout le temps comme piégés à l'intérieur. Pour les femmes aussi, c'était très dur.
Malgré tout, ma famille et moi sommes restés en Libye parce que la situation semblait moins grave que celle que nous avions connu au Nord Kivu, pays dont nous sommes originaires.

En mer, c'était terrifiant. Le bateau allait dans un sens puis dans un autre, chacun priait son Dieu, l'odeur de la mer rendait les gens malades et ils vomissaient...
Je ne savais pas que nous nous rendions en Italie. Avant, je ne voulais pas risquer de quitter la Libye avec mes enfants mais mon employeur nous a conseillé de fuir et de prendre le bateau. La vie en Libye n'était plus possible pour nous. »

Patrick, 46 ans, République démocratique du Congo
« Nous vivions dans le Nord Kivu. Nous avons dû quitter le Congo à cause des guerres il y a très longtemps. Ils ont tué ma maman et cela m'a profondément blessé. J'ai fait tout ce qui était possible pour fuir du pays. Ayant traversé la Somalie, nous sommes arrivés en Libye.
Mon épouse et moi travaillions dans une blanchisserie quand la guerre a commencé. Nous n'étions pas dans le besoin. Cependant, un soir, un civil m'a arrêté et menacé avec un couteau. De nombreux civils circulaient armés dans les rues. Je lui ai laissé mon argent, environ 20 dinars, et il m'a laissé la vie sauve. C'est pour ces raisons que j'ai décidé de fuir la Libye avec ma famille.
Nous sommes arrivés à Mineo il y a deux mois. J'ai sept enfants et ils ne sont même pas autorisés à se promener librement. Ils ne peuvent pas sortir du centre faute de transport et c'est difficile à supporter. Pour tenir mon esprit occupé, je lis la Parole de Dieu. J'espère que mes enfants pourront poursuivre leur scolarité en français. Pour nous, les parents, il n'y a plus d'avenir désormais. »

David, 29 ans, Côte d'Ivoire
« Sur le bateau, dans notre fuite, nous avons vécu des instants très durs. La tempête secouait le bateau en tous sens et nous étions tous effrayés. Chacun essayait de conduire le bateau à bon port, chacun essayait à sa manière de lire la boussole.
Durant la seconde nuit du voyage, le temps est devenu très mauvais. Nous étions tous terrifiés et nous pensions que la fin était proche. À ce moment, je ne croyais plus que nous allions nous en sortir. Les femmes ont commencé à pleurer, les gens vomissaient... c'était affreux.
Le matin suivant, proches de Lampedusa, nous avons vu un hélicoptère au-dessus de nous et l'espoir est revenu. Une heure plus tard, nous avons aperçu les secours : deux grands zodiacs ont accosté notre bateau et les équipes de secours nous ont transférés dans un autre grand bateau. Voilà comment nous avons débarqué à Lampedusa.
Je suis ici, à Mineo, depuis plusieurs mois. Pourtant j'ai lu dans le livret qui énonce nos droits que nous ne sommes pas censés passer plus de 35 jours dans ce centre. Je n'ai pas encore été auditionné. Je mange et je dors, c'est tout. J'espère pouvoir quitter ce centre et recommencer à travailler, comme je le faisais avant. Mais pour l'instant, il n'y a rien à faire ici. »

Aziz, 36 ans, Niger
« J'ai perdu mon fils en Libye. J'ai économisé pour pouvoir offrir le voyage de retour vers le Niger à mon épouse. Elle a pris un avion au départ de la Tunisie mais je suis resté à Tripoli. Il y avait des bombardements à Tajura et c'était devenu très difficile de survivre, il fallait que je parte. »

Idrissa, 23 ans, Niger
« Il y a une absence totale de communication. Nous n'avons droit qu'à trois minutes hebdomadaires de téléphone pour appeler nos familles. La commission n'auditionne que deux personnes par jour. Nous ne savons ni quand ni comment nous allons quitter cet endroit. Nous sommes ici comme des prisonniers car il n'existe aucun moyen de transport vers l'extérieur. Nous souffrons, nous avons besoin d'aide. »

Georges, 29 ans, Nigeria

« Je suis arrivé à Mineo le 2 mai. La situation n'est pas bonne. Chaque jour ressemble au précédent. Nous n'avons aucune information. Par exemple, je voudrais pouvoir lire les journaux. Nous n'avons rien pour nous tenir occupés. Je ne peux pas sortir du centre. Nous restons là, assis, et rien n'arrive. Je ne vois pas en quoi cela va nous aider. »

Le photographe Eric Bouvet, de l'agence VII Network, a photographié vingt migrants dans le camp de Choucha. Décrouvrez ces portraits dans notre espace presse.


VidéoVidéo - "D'un enfer à l'autre" - Témoignages de migrants fuyant la Libye


 

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