Niger : des lieux d’écoute tenus par des femmes et pour les femmes, dans la région de Diffa

Fajimatou a 33 ans et elle est mère de quatre enfants. Elle est en discussion avec la matrone de son village dans un espace d'écoute mis en place par MSF. Niger. 2018.
Fajimatou a 33 ans et elle est mère de quatre enfants. Elle est en discussion avec la matrone de son village dans un espace d'écoute mis en place par MSF. ©Elise Mertens/MSF

Depuis septembre 2017, Médecins Sans Frontières a mis en place des lieux d’écoute au sein de neuf villages de la région de Diffa, dans le sud-est du Niger.

Ces espaces offrent la possibilité aux femmes d’évoquer des problèmes intimes avec une accoucheuse de leur communauté, formée par MSF pour écouter, conseiller et orienter les cas qui nécessitent une prise en charge médicale.

Fajimatou a 33 ans et elle est mère de quatre enfants. Elle a souffert d'une fistule obstétricale pendant trois ans, avant que Médecins Sans Frontières l'oriente vers un hôpital pour être opérée.
 © Elise Mertens/MSF
Fajimatou a 33 ans et elle est mère de quatre enfants. Elle a souffert d'une fistule obstétricale pendant trois ans, avant que Médecins Sans Frontières l'oriente vers un hôpital pour être opérée. © Elise Mertens/MSF

Il y a trois ans, Fajimatou a accouché de son quatrième enfant. Depuis, elle souffrait d’incontinence et d’infections urinaires régulières. Trop gênée pour évoquer ce problème avec des agents de la case de santé, elle avait gardé cela pour elle pendant toutes ces années. Alors quand elle a entendu parler du lieu d’écoute réservé aux femmes mis en place par MSF dans son village, ça a été un vrai soulagement.

« Je savais que là-bas, j’allais être reçue par une autre femme en qui je pouvais avoir confiance. Nous, les femmes, nous connaissons bien Dalaran, car c’est la matrone [accoucheuse traditionnelle, NDLR] de notre village depuis plusieurs années, mais jusque-là, nous n’avions pas un endroit vraiment réservé et adapté où lui parler librement », raconte Fajimatou.


Fajimatou est loin d’être la seule à avoir caché pendant longtemps les douleurs qu’elle ressentait. Kolo, 22 ans et mère de trois enfants, rencontrée dans un autre village, avoue avoir eu mal dès ses premiers rapports avec son mari, il y a six ans. « Je n’avais pas encore d’enfants à cette époque mais déjà je ressentais une gêne quand j’allais aux toilettes ou lorsque nous avions des relations intimes avec mon mari. Une fois, je me suis même décidée à aller dans un centre de santé pour consulter, mais face à l’agent de santé, j’étais incapable de m’exprimer. »

Kolo a 22 ans et elle est mère de trois enfants. Elle a souffert d'une infection sexuellement transmissible pendant six ans, avant que MSF ne l'aide à obtenir un traitement. L'infection a été diagnostiquée grâce au lieu d'écoute mis en place dans son village. 
 © Elise Mertens/MSF
Kolo a 22 ans et elle est mère de trois enfants. Elle a souffert d'une infection sexuellement transmissible pendant six ans, avant que MSF ne l'aide à obtenir un traitement. L'infection a été diagnostiquée grâce au lieu d'écoute mis en place dans son village.  © Elise Mertens/MSF

Pour beaucoup de femmes au Niger, il est encore difficile d’évoquer des problèmes intimes avec des inconnus - d’autant plus si ce sont des hommes -, ce qui peut les empêcher d’aller chercher de l’aide dans les structures de santé.

Un des premiers obstacles à surmonter pour Médecins Sans Frontières dans la région de Diffa, en vue d’améliorer durablement l’état de santé des femmes, était donc de trouver un moyen de les encourager à solliciter des conseils et une assistance médicale lorsqu’elles font face à des problèmes liés à leur santé sexuelle et reproductive. D’où la naissance des lieux d’écoute.

Collaborer avec les matrones

Pour établir un climat de confiance avec les femmes et les inciter à se confier, MSF a choisi de travailler main dans la main avec les matrones des villages. Ce sont donc elles qui assurent le premier contact avec les femmes. « Le fait d’être face à une figure connue et respectée du village, plutôt qu’à une personne extérieure à la communauté, inspire davantage confiance aux femmes », souligne Alira Halidou, coordinateur terrain pour MSF à Diffa.


Pour les matrones aussi, l'espace d’écoute a largement contribué à renforcer leur travail et leur rôle au sein du village. « Avant, je m’occupais uniquement d’accompagner les femmes pendant leur grossesse et leur accouchement. Quand MSF a réaménagé cet espace à l’abri des regards, ils m’ont en même temps formée sur des techniques d’écoute et de détection des signes de vulnérabilité. Depuis, un nouveau lien s’est tissé avec les femmes et elles viennent davantage me demander conseil. Comme elles me font confiance, elles acceptent ensuite plus facilement que je les mette en lien avec les équipes de MSF », explique Dalaran, une matrone avec laquelle MSF collabore.

Kingui est la matrone d'un village depuis 10 ans. Les matrones jouent un rôle central dans les lieux d'écoute mis en place par Médecins Sans Frontières, notamment pour établir une relation de confiance avec les femmes qui s'y présentent. 
 © Elise Mertens/MSF
Kingui est la matrone d'un village depuis 10 ans. Les matrones jouent un rôle central dans les lieux d'écoute mis en place par Médecins Sans Frontières, notamment pour établir une relation de confiance avec les femmes qui s'y présentent.  © Elise Mertens/MSF

Un constat partagé par Kingui : « Je suis matrone depuis 10 ans et les femmes ne sont jamais autant venues me parler. Maintenant, j’ai des jeunes filles de 15-16 ans qui viennent frapper à ma porte pour me poser des questions sur leur cycle menstruel ou lors de leur première grossesse, alors qu’avant elles n’auraient jamais osé se confier à une femme d’une cinquantaine d’années comme moi. Culturellement, c’est un grand changement. »


Si le projet des lieux d’écoute rencontre une telle adhésion, c’est aussi parce qu’il est né au sein de la communauté. « À plusieurs reprises à l’occasion de rencontres communautaires organisées avec nos équipes médicales et de promotion de la santé, les femmes ont exprimé le besoin d’avoir un espace dédié où discuter entre elles des sujets intimes qu’elles n’osent pas aborder devant les hommes. Pour éviter un blocage de la part de ces derniers, le projet a été ouvertement débattu dans les villages. Finalement, sur la plupart des sites où nous avons mis en place ces espaces, c’est le chef de village lui-même qui a mis à notre disposition un endroit que nous avons ensuite réaménagé », détaille Alira.

Kaima est responsable d'un lieu d'écoute. Elle a été choisie par la communauté, ce qui pose les bases d'une relation de confiance avec les femmes du village. Kaima réfère à Médecins Sans Frontières les cas qui nécessitent une assistance médicale. 
 © Elise Mertens/MSF
Kaima est responsable d'un lieu d'écoute. Elle a été choisie par la communauté, ce qui pose les bases d'une relation de confiance avec les femmes du village. Kaima réfère à Médecins Sans Frontières les cas qui nécessitent une assistance médicale.  © Elise Mertens/MSF

Ainsi depuis le mois de septembre 2017, MSF a installé des lieux d’écoute au sein de neuf villages dans les aires de santé d’Assaga et de Chétimari de la région de Diffa, où l’organisation intervient déjà depuis 2015 pour fournir des soins de santé primaire à la population.

Il a été demandé aux matrones de porter une attention particulière aux infections sexuellement transmissibles, aux violences sexuelles et aux fistules obstétricales. Ces dernières surviennent souvent à la suite d’un accouchement difficile et prolongé, sans assistance médicalisée. Les femmes ayant eu de nombreuses grossesses à partir d’un jeune âge sont particulièrement exposées à ce type de complications liées à l’accouchement.

Améliorer la santé maternelle

« La moyenne d’enfants par femme est de 7,3 selon les statistiques nationales de 2015, ce qui en fait le pays avec le taux de fécondité le plus élevé au monde. De plus, près de 30 % des accouchements ont encore lieu à domicile, sans aucune assistance médicale. Cela impacte forcément le taux de mortalité maternelle, très important également », note Ann Mumina, coordinatrice médicale pour MSF au Niger.

Une matrone marche dans son village avec une femme qu'elle a récemment référée aux équipes de Médecins Sans Frontières. 
 © Elise Mertens/MSF
Une matrone marche dans son village avec une femme qu'elle a récemment référée aux équipes de Médecins Sans Frontières.  © Elise Mertens/MSF

Grâce au téléphone mis à la disposition des matrones par MSF, celles-ci peuvent appeler l’équipe médicale chaque fois qu’elles identifient un cas qui nécessite une prise en charge spécifique ou une référence vers une structure de soins secondaires. Ce système a déjà permis à une trentaine de femmes d’être assistées gratuitement par MSF, principalement pour des cas de fistules obstétricales, comme Fajimatou, ou d’infections sexuellement transmissibles, comme Kolo.


Pour ces femmes qui ont caché leurs douleurs par honte, pendant des années, c’est une délivrance. Fajimatou l’affirme elle-même, elle revit : « Depuis que j’ai pu bénéficier de l’opération grâce à MSF, j’ai arrêté d’avoir des pertes incontrôlables. C’est vraiment un soulagement dans ma vie de tous les jours. Maintenant, je suis la première à encourager les autres femmes du village à aller à l'espace d’écoute pour se faire aider. »

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