Interview du Dr Rony Brauman : « MSF, 40 ans d’aventure humaine »

Ethiopie 1985. Sur la photo Dr. Rony Brauman président de MSF de 1982 à 1994.
Ethiopie, 1985. Sur la photo, Dr. Rony Brauman, président de MSF de 1982 à 1994. ©Sebastiao Salgado

Rony Brauman est médecin de formation, spécialiste de la médecine d'urgence et tropicale. Il rejoint Médecins Sans Frontières (MSF) à l'époque où ses locaux parisiens ne comptaient qu'une seule pièce et part travailler au sein de camps de réfugiés, dans des contextes de famine et de guerre. En tant que président de MSF de 1982 à 1994, il a contribué à façonner l'organisation telle qu'elle est aujourd'hui. Quarante ans après la création de MSF, Rony Brauman revient sur les jeunes années de cette aventure humanitaire.

« La première fois que je suis allé au bureau MSF de Paris, il n'y avait qu'une seule secrétaire à temps partiel, Christiane, qui y travaillait. C'était le milieu des années 70, et après des années d'activisme politique, j'ai finalement été diplômé de la faculté de médecine. J'ai toujours voulu être médecin, avoir ce pouvoir de guérison. J'avais une idée de la médecine qui relevait beaucoup de la magie, du mythe.

J'ai commencé médecine en 1967 à l’âge de 17 ans. Mais avec les manifestations étudiantes de mai 68, j’ai commencé à délaisser les bancs de la fac pour m’engager en politique. Je suis devenu profondément militant, et je le suis resté les cinq années qui ont suivi, jusqu'à ce qu'une sorte de revers idéologique mette un terme à tout cela.

Je militais au sein d'un groupe maoïste qui a commencé à s'engager sur la voie du terrorisme et de l'extrême violence. L'organisation avait déjà été interdite par le gouvernement français, mais nous avons décidé de la dissoudre en 1973. Je suis alors retourné à la fac pour rattraper tout ce que j'avais manqué.

MSF, organisation apolitique et areligieuse

À cette époque, seuls l'Église et le gouvernement envoyaient des médecins à l'étranger. Je ne voulais travailler ni pour l'un, ni pour l'autre, c'est pourquoi MSF, organisation apolitique et areligieuse, était très séduisante pour un jeune médecin comme moi. MSF m'a poussé à reprendre mes études et à travailler tard le soir pour étudier la chirurgie, la médecine tropicale et la médecine d'urgence, afin d'être paré à toute éventualité.

J'avais entendu parler de MSF par un ami qui était parti dans le cadre d'une des premières missions de MSF au Honduras, à la suite d'une catastrophe naturelle. La mission en elle-même a été un échec total : ils ont fait le voyage jusqu'à la zone sinistrée pour finalement y distribuer des seaux d'eau. En réalité, MSF a mis de nombreuses années à se rendre utile dans les contextes de catastrophes naturelles.

MSF était encore une petite structure. Elle comptait 10 ou 12 médecins et infirmiers qui travaillaient dans différents endroits d'Afrique et d'Asie, et au siège, on ne savait pas vraiment où tout le monde se trouvait. Une médecin très courageuse et loyale avait été envoyée au Zaïre. Elle a été totalement oubliée. Huit mois plus tard, lorsqu'elle est rentrée à Paris, elle a demandé pourquoi personne n'avait répondu à ses lettres.

Puis ce fut mon tour. J'ai été envoyé en Thaïlande pour monter un hôpital près de la frontière cambodgienne. Au bout de six mois, je me suis retrouvé sans aucune ressource, sans le moindre sou. Les réfugiés me donnaient à manger parce que je n'avais pas d'argent pour me nourrir moi-même. J'avais juste assez d'essence dans ma voiture pour faire le voyage jusqu’à Bangkok. Quand je suis rentré à Paris, MSF m’a organisé une tournée de conférences dans le Nord et l'Est de la France afin de récolter suffisamment de fonds pour faire fonctionner l'hôpital pendant les six mois suivants.

D'une certaine manière, cette première expérience m'a plu : il n'y avait pas de hiérarchie, pas de recommandations médicales, pas de chef. Nous faisions ce que nous jugions bon. Nous devions tout faire nous-mêmes, les soins médicaux ne représentaient donc qu'une petite partie du travail. C'est comme ça que ça fonctionnait à l'époque, mais ça ne pouvait pas continuer.

Les premiers pas vers la professionnalisation

Les choses ont changé : nous avons commencé à soutenir nos équipes sur le terrain et à les rémunérer. En fait, je suis le premier médecin MSF à avoir reçu un salaire. Nous avons créé une petite administration. Le pharmacien Jacques Pinel a rejoint MSF en 1980 : il a dressé des listes de médicaments essentiels, établi des recommandations pharmaceutiques et nous a convaincus de recruter des logisticiens et des experts en eau et assainissement.

Nous avons commencé à travailler avec des chercheurs, des universitaires et des spécialistes comme des nutritionnistes. J'ai participé au premier essai d'un nouveau traitement contre la malnutrition, des tablettes alimentaires prêtes à l'emploi emballées dans du papier d'aluminium, adaptées aux conditions tropicales. Malheureusement, les tablettes envoyées par le fabricant n'étaient pas si adaptées : la composition n’était pas bonne et le goût était insupportable. Des tonnes de ces aliments ont fini dans un entrepôt, et je les ai mangés moi-même. Après tout, il n'y avait pas grand-chose d'autre à manger.

Nous avions décidé de nous concentrer sur les contextes de guerre et l'aide aux populations déplacées. Nous avons donc travaillé de plus en plus dans les camps de réfugiés. Dans ces camps, nous jouissions d'une position privilégiée : nous offrions des services qui faisaient cruellement défaut dans des environnements totalement démunis où personne d'autre n'était prêt à intervenir. Nous avons acquis nos connaissances et compétences dans les camps de réfugiés de Somalie, Thaïlande, Amérique centrale et Afrique du Sud, où nous avons forgé les méthodes que MSF utilise toujours aujourd'hui.

Nous avons appris petit à petit. À l'été 1980, je suis parti en Ouganda pour effectuer une mission d'exploration. Le pays était dans un état anarchique, avec des groupes armés qui s'affrontaient sans objectif politique clair. Nous ne savions jamais de quel côté allait venir le danger. En même temps, une famine extrêmement sévère se propageait dans le nord-est aride du pays. Lorsque je suis arrivé, 10 000 personnes étaient déjà mortes. Le simple fait de sortir de sa maison le matin était cauchemardesque : des cadavres jonchaient la route et la population était extrêmement émaciée, à l'article de la mort. Le pire, c'est que cette situation n'a pas été officiellement reconnue comme une famine. À la capitale, des fonctionnaires m'avaient assuré que le problème avait déjà été réglé et que tout le monde était aussi bien nourri que dans un restaurant français. J'ai décidé de constater cela par moi-même, et j'ai été témoin d'une véritable situation d'urgence. Cela m'a montré qu'il ne fallait pas trop se fier aux documents officiels et aux statistiques, et qu'il était essentiel de voir ce qui se passe de ses propres yeux.

Une seule fois j'ai pensé que l’aventure MSF ne survivrait pas. J'étais au Tchad avec un chirurgien et un anesthésiste et nous avons été pris dans une embuscade. Nous avons reçu une rafale de balles. Le chirurgien a été touché et gravement blessé. Pendant quelques minutes, nous avons pensé que c'en était fini pour nous trois. Je me demande parfois ce qui se serait passé pour MSF si nous avions été tués.

Une tradition d’indépendance

Heureusement, ce ne fut pas le cas. Nous avons continué à construire une organisation autonome, parfois controversée. En 1980, nous avons organisé la « marche pour la survie » à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge pour protester contre le contrôle vietnamien de l'aide humanitaire au Cambodge. En 1984, nous avons monté un groupe appelé « Liberté Sans Frontières » qui remettait en question la vision dominante des problèmes et catastrophes du tiers-monde. Cela a provoqué de vives réactions. Avec le recul, la philosophie du groupe était néo-conservatrice et tout ce qui a été dit n'était pas forcément vrai : nous condamnions l'idéologie tout en nous revendiquant détenteurs de la vérité. Nous avons raconté beaucoup d'absurdités, mais je pense que c’était utile : nous avons été tellement critiqués que nous ne pouvions plus compter sur personne, nous n'avions plus d'amis dans nos cercles d'aide, et cela nous a rendus plus forts. C'est de là que vient notre tradition d'indépendance.

Pour ceux d'entre nous qui ont participé à ces débats, cela a été extrêmement bénéfique. En tant que chef du groupe Liberté Sans Frontières et président de MSF, j'étais au premier plan de ces débats et j'ai appris à argumenter et contre-argumenter. Nous avons été attaqués pour notre position pendant la famine de 1985 en Éthiopie et sur la question de la délocalisation forcée. Cela nous a poussés à tenter d'expliquer, à nous-mêmes comme au public et aux médias, la manière dont nous traitions les questions humanitaires fondamentales dans des situations hautement politisées telles que l'Éthiopie, et à faire entendre notre voix.

Au niveau financier, les choses s'amélioraient. C'était le début des ordinateurs et du courrier électronique. Inspirés par les méthodes de collecte de fonds aux États-Unis, nous avons mis en place les systèmes qui nous ont permis de devenir totalement indépendants. Nous avons créé une section logistique très solide, une nouveauté dans les cercles humanitaires, et conçu des 4x4 spécialement équipés, dotés de gros pare-chocs et d'antennes, que nous utilisons toujours aujourd'hui. Nous avons développé une formation spécifique au travail humanitaire médical, qui a mené à la création d'Epicentre (branche épidémiologique de MSF). En utilisant une approche basée sur des preuves concrètes provenant des États-Unis, nous avons commencé à changer et à améliorer nos méthodes de travail. Nous avons adopté de nombreuses pratiques d'autres organisations. Par exemple, les différents kits que nous utilisons dans les situations d'urgence sont un concept emprunté à Oxfam.

MSF s'est agrandie et a acquis une réputation. Son envergure et sa réussite ont dépassé toutes les attentes. En 1990, 100 personnes travaillaient à plein temps au siège de Paris. L'aide humanitaire et les droits de l'homme devenaient extrêmement populaires. Il y avait un véritable engouement et nous recevions un soutien incroyable du public.

Je pense que les institutions ont une durée de vie limitée, qu'elles ne doivent pas exister indéfiniment. La principale menace qui pèse sur MSF est sa taille. En aspirant à devenir universels, à nous développer encore et toujours, nous risquons de devenir suffisants, arrogants. Je ne dis pas que nous devons revenir en arrière et nous redimensionner, juste que nous pourrions utiliser nos ressources différemment.

Si MSF venait à se maintenir dans 40 ans, elle ne serait certainement pas l'organisation que nous connaissons aujourd'hui. À mesure que le monde évolue, MSF devra s'adapter. Ma génération, les personnes qui ont grandi dans les années 60 et 70, avait une vision très différente de la jeune génération d'aujourd'hui. Je suis toutefois convaincu que les motivations profondes de ceux qui ont rejoint MSF, leurs attentes et le désir d'aider les autres, restent fondamentalement les mêmes. »
 

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