Entre attente et souffrance : le quotidien des demandeurs d’asile dans un camp de fortune à la frontière nord du Mexique

La Plaza de La República à Reynosa est devenue un camp improvisé où survivent plus de 2 000 personnes.
La Plaza de La República à Reynosa est devenue un camp improvisé où survivent plus de 2 000 personnes. © MSF/Esteban Montaño

Depuis six mois, au moins 2 000 personnes, principalement venues du Honduras, du Guatemala et du Salvador, survivent dans un camp improvisé à la Plaza de La República à Reynosa, une ville à la frontière du Mexique et des États Unis. Les gens ayant trouvé refuge ici  vivent dans des conditions déplorables, avec un accès limité aux services de base, tout en étant exposés à un risque accru de violence. MSF intervient sur cette place en proposant des consultations, mais veut également témoigner de la détresse de ces demandeurs d’asile.

Sonia pousse la porte vitrée du bureau d’assistance aux migrants. Elle boite jusqu’à l’intérieur et explique au premier officier qui croise son chemin qu’elle a besoin de passer un coup de fil aux États-Unis. Il pointe du doigt un téléphone et lui indique le code nécessaire pour passer son appel. Elle marche jusqu’au bureau où l’appareil repose, attrape le combiné en tremblant et compose un numéro. 

- Allo ?
- …
- Bonjour, non, je suis à Reynosa, ils me renvoient au Mexique, ils m’ont attrapée pendant le trajet. J’ai essayé de m’échapper mais je suis tombée et ils m’ont attrapée avec un chien.
- …
- Je suis blessée à la main et au pied mais rien de sérieux. J’ai faim, je n’ai rien bu depuis hier et je n’ai pas d’argent. J’ai besoin d’aide. 
- ...
- Non, je ne veux pas rentrer au Guatemala, j’ai besoin que tu m’aides…

Nous sommes vendredi, à la fin du mois d'août 2021. Sonia vient juste d’être expulsée des États-Unis sur le pont international qui relie Hidalgo, au Texas, à Reynosa, au Mexique. En face du bureau où elle demande de l'aide, et à seulement 100 mètres du poste frontalier, se trouve la Plaza de la República. Ces derniers mois, cet endroit est devenu un symbole puissant de l'échec des politiques restrictives de migration, qui ne découragent pas les migrants et les demandeurs d’asile, mais ont créé, au contraire, une tragédie humanitaire.

Plus de 2 000 personnes se retrouvent parquées sur la Plaza de La República à Reynosa en attendant une place dans un refuge.
Plus de 2 000 personnes se retrouvent parquées sur la Plaza de La República à Reynosa en attendant une place dans un refuge. © MSF/Esteban Montaño

La Plaza de la República est un camp en plein air où plus de 2 000 personnes tentent de survivre dans des conditions inhumaines après avoir été expulsées des États-Unis sous couvert du « Title 42 ». Cette règle, établie pendant l'administration Trump et qui prévaut toujours pendant la présidence Biden, permet aux autorités d'utiliser un prétendu risque de santé publique lié à la Covid-19 pour leur refuser la protection dont ils ont besoin. Ici, femmes, hommes, enfants, personnes âgées et LGBTQ restent indéfiniment parqués dans des tentes surpeuplées, exposés à des températures pouvant atteindre 40 degrés pendant cette période de l'année.

Il n’y a que 18 toilettes publiques sur cette place, soit environ un cabinet à partager avec 110 personnes. Ceux qui veulent se doucher ou laver leurs vêtements doivent payer 10 pesos mexicains (la moitié d’un dollar) pour pouvoir utiliser les douches et les éviers pendant une période de 10 minutes maximum. Dans ce camp, l’intimité et la distanciation physique, particulièrement importante lors d’une pandémie, sont difficiles à trouver. Il faut être prêt à se lever tôt pour pouvoir trouver un peu d’espace à l’ombre des arbres afin de s’abriter de la chaleur.

« Et la situation serait bien pire si les groupes de la société civile n'apportaient pas  de la nourriture, des matelas, des tentes ainsi que des médicaments. Ils essaient d'alléger les souffrances de ces personnes. », explique Anayeli Flores, responsable MSF des affaires humanitaires à Reynosa. L’association propose des consultations de santé primaire et mentale grâce à une équipe de travailleurs sociaux. Entre les mois de mars et d'août de cette année, les équipes ont effectué 902 rendez-vous. Les gens sont principalement pris en charge pour des problèmes respiratoires, digestifs et dermatologiques, majoritairement dus au surpeuplement important et au manque d’hygiène. Ayant traversé de longues distances pendant leur périple, les migrants présentent régulièrement des douleurs aux pieds et des problèmes musculaires. MSF fournit également de l’eau potable pour les habitants de ce camp.

MSF vient en aide aux demandeurs d’asile s'étant réfugiés sur la Plaza de La República.
MSF vient en aide aux demandeurs d’asile s'étant réfugiés sur la Plaza de La República, au Mexique. © MSF/Esteban Montaño

La plupart des gens aidés par l’association ont quitté leur pays d’origine en raison de violences, dont ils sont à nouveau victimes sur leur parcours de migration. En plus de ce traumatisme, ces réfugiés sont confrontés à de nouveaux problèmes de santé mentale dus à la nature précaire de leurs conditions de vie, à leur statut migratoire et à leur éloignement familial. Cela peut entraîner des troubles émotionnels tels que l'anxiété, le stress, une peur excessive, et amener à développer des troubles psychologiques.

« Ni le Mexique ni le gouvernement américain ne proposent un soutien adéquat. Leurs politiques restrictives condamnent les migrants à vivre dans de telles conditions, violant ainsi leurs droits de demandeurs d’asile. Cette situation est inacceptable. », ajoute Anayeli Flores.

Elle rappelle que le camp a commencé à se former en mars, quand le taux d'expulsion de migrants, depuis les États-Unis, a excédé la capacité d’accueil des deux foyers pour migrants de la ville. Pour la majeure partie des gens vivant dans ce camp, rentrer chez eux n’est pas une option : leur vie, leur liberté et leur intégrité sont en danger. Ils se sont retrouvés à cet endroit en attendant qu’une place se libère dans l'un des refuges, ou mieux encore, que les expulsions soient interrompues et qu’ils aient l’opportunité de présenter leur cas et de demander l’asile aux États-Unis.

Le « Title 42 » permet aux États-Unis d'expulser facilement les demandeurs d'asile en profitant de la Covid-19.
Le « Title 42 » permet aux États-Unis d'expulser facilement les demandeurs d'asile en profitant de la Covid-19. © MSF/Esteban Montaño

« En juillet seulement, 959 nouvelles personnes sont arrivées dans ce camp, raconte Mireya*, une femme salvadorienne qui y a trouvé refuge depuis le mois de juin. Nous nous sommes organisés avec un groupe de personnes pour pouvoir contrôler un peu la situation, se partager quelques règles de base avec les nouveaux arrivants et rendre la cohabitation plus supportable. » Mireya est accompagnée de ses deux enfants et de son mari. Ils ont quitté le Salvador « pour échapper aux menaces et à l'extorsion dans mon pays ». Elle ajoute : « En passant par le Mexique, nous avons été agressés et on nous a pris le peu qu'il nous restait. Quand nous sommes arrivés à Reynosa, il n’y avait pas de place dans les foyers, on a dû rester sur la place et dormir à même le sol, les premiers jours nous n’avions pas de tente. »

Depuis le mois de mars, 902 consultations de santé primaire et mentale ont été réalisées par MSF sur la Plaza de La República à Reynosa.
Depuis le mois de mars, 902 consultations de santé primaire et mentale ont été réalisées par MSF sur la Plaza de La República à Reynosa. © MSF/Esteban Montaño

Alors qu’elle retourne sur la place, Mireya croise Martin, un jeune Salvadorien qui a été expulsé des États-Unis à de nombreuses reprises. Il raconte : « Je n’ai jamais voulu quitter le pays. Je vivais tranquillement. J’avais mon travail, je vendais des choses à mes voisins et avec ça j’arrivais à subvenir à mes besoins sans problème. Tout a changé quand ils m’ont violé. Je fais partie de la communauté LGBTQ. Je suis gay. Dans mon pays, j’ai subi de la discrimination et de la violence à cause de cela. Donc à partir de ce moment-là, je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre mes économies pour trouver un endroit plus libéral, où on ne nous met pas de côté et où nous ne sommes pas mal vus. »

« La situation des migrants dans ce pays n'est pas viable », déclare Gemma Domínguez, coordinatrice de MSF au Mexique. Les politiques criminalisant la migration, l'absence de réponse humanitaire adéquate, les violences et persécutions répétées contre les migrants sont inacceptables et mettent en danger la vie de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants. » MSF appelle instamment les autorités mexicaines et américaines à prendre des mesures pour remédier à la situation humanitaire grave vécue par les populations migrantes dans tout le pays, en particulier dans les régions frontalières. Les gouvernements américain et mexicain doivent travailler ensemble pour promouvoir l'accès à la protection dans la région, au lieu de coordonner l'interdiction.

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