Une goutte d’eau dans la mer. À bord de Dignity 1, bateau de secours MSF

On board of the Dignity 1
Une femme et un enfant se reposent le 7 octobre 2016, sur le pont de Dignity 1, le navire de recherche et de sauvetage de MSF, qui les a trouvés à bord d'un petit bateau surchargé, au large des côtes de la Libye. ©Mohammad Ghannam/MSF

Ils ont survécu à l’asservissement, aux enlèvements, aux persécutions, à la pauvreté, et même, dans certains cas, aux agressions sexuelles. Pour eux, le seul espoir à l’horizon se trouve de l’autre côté de la Méditerranée. Ils savaient que le voyage serait long et même dangereux. Et pourtant, ils ont décidé de prendre ce risque en mer, certains pour leurs enfants, d’autres dans l’espoir de trouver un avenir meilleur. Beaucoup ne savent pas nager et aucun ne portait de gilet de sauvetage digne de ce nom. Quand, en pleine nuit, le passeur libyen les a poussés sur un bateau surchargé, ils ne pouvaient qu’espérer arriver de l’autre côté.

© MSF
© MSF

Désormais, à bord du Dignity 1, le navire de sauvetage de Médecins Sans Frontières (MSF), les survivants peuvent souffler un instant et témoigner de leurs expériences passées, en attendant de reconstruire leur vie en Europe.

Enfin à bord du Dignity 1.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Enfin à bord du Dignity 1. © Mohammad Ghannam/MSF

« Le passeur nous a dit que la traversée vers l’Italie nous prendrait quatre à cinq heures. Je savais qu’il mentait », raconte Abou Omar, Soudanais de 41 ans père de quatre jeunes enfants. « Mais quand un homme est désespéré, il est prêt à croire n’importe quoi, dès lors que ça lui redonne espoir », explique-t-il, alors que sa femme, Maha, berce leur bébé de six mois, soulagée qu’ils soient tous sains et saufs.

Les enfants d’Abu Omar avec le médiateur culturel MSF.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Les enfants d’Abu Omar avec le médiateur culturel MSF. © Mohammad Ghannam/MSF

À propos de son pays d’enfance, la Libye, pays où règne désormais l’anarchie la plus totale, Abou Omar explique : 

« C’est le pays africain le plus dangereux. Depuis le début de la guerre, la situation y est devenue invivable. Des gens se font tuer et voler à tous les coins de rue. Mon frère a 25 ans, il a reçu une balle dans la jambe parce qu’il a refusé de céder sa voiture à des voleurs. »

Son frère, Tamer, fait aussi partie des 122 personnes secourues en octobre d’un canot pneumatique prévu pour douze passagers maximum. Comme il lui a été difficile, en tant qu’étranger, de se faire soigner correctement en Libye, il ne peut presque plus se déplacer sans l’aide de quelqu’un, même avec des béquilles, parce que l’opération qu’il a subie lui a laissé des séquelles.

Un homme est monté à bord du Dignity 1 sans rien. Pas même des vêtements sur le dos.

D’autres ont été contraints de fuir dans des conditions encore plus catastrophiques. Un homme, que l’équipe MSF a surnommé Monsieur A, est monté à bord du Dignity 1 sans rien, pas même des vêtements sur le dos. Il avait tout jeté par dessus bord parce que l’essence du moteur, mêlée à l’eau salée, irritait ses immenses cicatrices dans le dos. En Libye, Monsieur A a été kidnappé et torturé pendant dix jours. Ce Malien n’a que 18 ans, mais il avait le dos d’un homme brisé.

Monsieur A est pris en charge par l’équipe MSF à bord du Dignity 1.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Monsieur A est pris en charge par l’équipe MSF à bord du Dignity 1. © Mohammad Ghannam/MSF

« Je suis arrivé en Libye il y a huit mois. J’ai essayé d’y reprendre une vie normale, mais en septembre, j’ai été kidnappé près de Tripoli. J’ai été emmené dans une ferme où on m’a battu et fouetté pendant dix jours », raconte Monsieur A d’une voix étouffée, après qu’un infirmier de MSF a soigné ses cicatrices. « À aucun moment ils n’ont demandé de rançon ou quoi que ce soit. Ils m’ont laissé partir, sans même me dire pourquoi ils m’avaient enlevé. Je n’ai jamais compris ce qui s’était passé », ajoute-t-il.

Grâce à ses amis, il a été en mesure de payer le passeur. 

« Quand j’ai été libéré, ils ont tous participé pour que je puisse partir », explique-t-il.

Toujours en danger

Sur le pont, ce n’est qu’après quelques jours que les personnes secourues peuvent commencer à se reposer. Peu après avoir été hissées à bord par l’équipage de MSF, une grande majorité des personnes s’endorment pendant plusieurs heures. Elles ont besoin de sommeil. Elles ont aussi besoin d’être traitées avec dignité et respect. Désormais en sécurité, et bien qu’elles soient à même le sol, elles s’endorment comme des nouveau-nés.

Les réfugiés embarquent sur le Dignity 1.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Les réfugiés embarquent sur le Dignity 1. © Mohammad Ghannam/MSF

Lorsqu’elles se réveillent, le Dignity 1 prend vie : de nombreux rescapés retrouvent le sourire, discutent, font des blagues et rient entre eux. Un groupe de jeunes hommes originaires de Côte d’Ivoire entonne une chanson parfaitement adaptée à la situation, appelée « Ouvrez les frontières », composée par la superstar du reggae, Tiken Jah Fakoly.

Mais d’autres n’ont rien à célébrer, ils regardent simplement en direction l’horizon scintillant. 

Candy, 28 ans, est une mère originaire de Côte d’Ivoire. Elle porte une magnifique robe portefeuille rouge. Elle ne parvient pas à sourire. 

« Je ne ressens plus rien », dit-elle en berçant Dival, son bébé d’un an. « L’amour de ma vie — mon mari et père de mon fils — est toujours détenu en Libye, près de Zouara. J’ai essayé de l’attendre, mais c’est devenu trop dangereux, nous avons été contraints de partir. »

Candy, Ivoirienne de 28 ans, avec son petit garçon, Dival.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Candy, Ivoirienne de 28 ans, avec son petit garçon, Dival. © Mohammad Ghannam/MSF

Son fils porte un collier de perles blanc autour du cou. « Je n’ai plus d’espoir de pouvoir revoir un jour mon mari. Malheureusement, Dival ne connaîtra jamais son père », regrette Candy.

Une autre femme à bord, originaire du Nigeria, a pleuré de désespoir pendant deux jours — durant tout le voyage, de la zone de recherche et de sauvetage, juste au delà des eaux territoriales libyennes, à la côte italienne. Peu avant l’arrivée du navire de MSF, elle a vu ses fils de quatre et cinq ans se noyer et n’a pas pu les secourir.

Même une fois à bord du navire Dignity 1, les rescapés sont toujours en danger de mort.

Même une fois à bord du navire Dignity 1, les rescapés sont toujours en danger de mort. Joy, une femme enceinte de 24 ans originaire du Nigeria, a perdu la vie à bord du bateau de MSF, victime de ce que l’on appelle une noyade sèche. Trop d’eau s’était accumulée dans ses poumons lorsqu’elle a été hissée à bord ; elle n’a malheureusement pas survécu, malgré tous les efforts de l’équipe médicale.

Un logisticien du Dignity 1 amène une petite fille jusqu’au centre médical du bateau pour une consultation.

Cet homme vient d’être secouru par le Dignity 1. Il souffre de malnutrition. Il est originaire de Somalie.

Ce jeune somalien est en état de choc après avoir été secouru par MSF sur le Dignity 1. 

Un membre de l’équipage tient un petit garçon. Une part importante des personnes rescapées sont des enfants. Ils sont souvent assis à côté de leur mère au milieu de l’embarcation de fortune. À la moindre complication, ils sont les plus vulnérables.

Deux infirmières de l’équipe médicale du Dignity 1 aident une personne en provenance du Mali à monter à bord du bateau malgré ses blessures.

Un jeune homme en provenance du Mali était dans le coma lorsque MSF l'a secouru. 

1 / 6

Un logisticien du Dignity 1 amène une petite fille jusqu’au centre médical du bateau pour une consultation.

Cet homme vient d’être secouru par le Dignity 1. Il souffre de malnutrition. Il est originaire de Somalie.

Ce jeune somalien est en état de choc après avoir été secouru par MSF sur le Dignity 1. 

Un membre de l’équipage tient un petit garçon. Une part importante des personnes rescapées sont des enfants. Ils sont souvent assis à côté de leur mère au milieu de l’embarcation de fortune. À la moindre complication, ils sont les plus vulnérables.

Deux infirmières de l’équipe médicale du Dignity 1 aident une personne en provenance du Mali à monter à bord du bateau malgré ses blessures.

Un jeune homme en provenance du Mali était dans le coma lorsque MSF l'a secouru. 

1 / 6

En travaillant à bord du Dignity 1, on est confronté à une autre réalité, tout aussi horrible : le fait que de nombreuses autres personnes meurent en mer sans que personne ne le sache jamais. Les équipes de sauvetage telles que celle de MSF repêchent régulièrement des corps sans vie ; mais combien d’autres ne sont jamais retrouvés ?

Simplement désespérés

Abou Ahmad, 30 ans, est originaire du Soudan. Il était conscient des risques lorsqu’avec sa femme enceinte, Fatima, ils ont pris la décision de faire la traversée. Lui aussi s’est fait kidnapper deux semaines en Libye et n’a été relâché qu’une fois la rançon versée par sa famille.

« Je craignais que mon enfant grandisse en Libye, où il aurait été forcé de devenir criminel pour survivre. Nous avons décidé de tenter la dangereuse traversée pour notre enfant, conscients que nous ne réussirions que si une opération de sauvetage nous trouvait. Je souhaite qu’il puisse avoir un avenir, des papiers d’identité, pas comme moi en Libye », explique-t-il. 

Pendant ce temps, sa femme, belle et grande aux cheveux tressés, ne peut s’empêcher de grimacer à cause des douleurs dorsales. Enceinte de huit mois, elle a désespérément besoin de repos.

Un semi-rigide rejoint un bateau de migrants en détresse.
 © Mohammad Ghannam/MSF
Un semi-rigide rejoint un bateau de migrants en détresse. © Mohammad Ghannam/MSF

Pierre, seize ans, est originaire de la République démocratique du Congo. Il a fait la traversée seul. Malgré son jeune âge, il s’exprime clairement et est très débrouillard. Lors du voyage entre la zone de recherche et de sauvetage et l’Italie, il s’est interposé pendant une bagarre entre deux groupes de jeunes hommes et a contribué à apaiser la situation à bord.

« La Libye est un véritable enfer pour les Africains. Personne ne ressort indemne de Libye. Tout le monde est menacé de torture ou de meurtre, de se faire arrêter, torturer, voler ou violer », raconte l’adolescent, qui porte un vieux maillot de la Juventus en lambeaux.

Pendant deux mois, Pierre a été détenu en Libye car il ne possédait pas de titre de séjour valide.

« Nous sommes simplement des personnes désespérées. Nous embarquons à port du bateau en sachant que nous avons peu de chances de survivre. »

« Nous sommes simplement des personnes désespérées. Nous embarquons à port du bateau en sachant que nous avons peu de chances de survivre. Mais quoi qu’il arrive, c’est préférable à un séjour en Libye. Je préfère mourir en essayant de rejoindre un lieu sûr plutôt que de pourrir et de mourir dans une prison libyenne », dit-il.

Une nouvelle vie

Zeinab, 25 ans, est originaire de Somalie. Elle utilise le mot « purgatoire » pour décrire son périple. 

« J’ai du talent. Je souhaite étudier et trouver un bon emploi. Je ne veux pas me contenter d’être la femme de quelqu’un. Je veux aller en Europe car les femmes y sont respectées, contrairement à la Somalie où elles n’ont aucune opportunité », explique la jeune femme, pleine de confiance, vêtue d’un foulard jaune vif.

« J’ai l’impression d’avoir voyagé cinq ans plutôt que cinq mois. »

Elle a voyagé durant cinq mois avant d’embarquer à bord du canot pneumatique d’un passeur. « J’ai l’impression d’avoir voyagé cinq ans plutôt que cinq mois », dit-elle. Un de ces cinq mois, en août 2016, elle s’est retrouvée en captivité dans l’entrepôt d’un gang de kidnappeurs, au sein d’une Libye déchirée par la guerre. « De nombreuses femmes qui étaient avec moi dans l’entrepôt ont été violées. Les viols sont très fréquents en Libye », explique-t-elle.

Zeinab décrit en détail ce qui s’apparente à un système d’exploitation et de maltraitance des migrants (comme elle) dans ce pays d’Afrique du nord. 

« Si vous vous faites attraper à la frontière sud alors que vous tentez d’entrer en Libye, vous risquez de vous faire enlever, de vous faire battre, humilier et, bien souvent, violer. Puis, vous devez payer la rançon pour être libérée.  

Sur le chemin vers la côte, vous risquez encore de vous faire enlever, cette fois par les milices présentes dans le nord du pays. Vous finissez oublié ou mourant et, si vous avez de la chance, vous passez plusieurs mois en captivité avant que quelqu’un ait pitié de vous et rachète votre liberté.

Une famille libyenne m’a achetée et forcée à nettoyer sa maison en échange de nourriture et d’un endroit où dormir par terre. Je n’étais bien sûr pas payée.

Et encore, j’ai eu de la chance d’être achetée par une famille. Mon amie Saadiya n’a pas eu cette chance ; un homme célibataire l’a achetée puis violée. Au bout de deux mois, la famille qui a financé ma libération a donné de l’argent au passeur pour que je puisse partir », raconte Zeinab.

Zeinab se souvient de la dangereuse traversée, lorsqu’elle et beaucoup d’autres étaient entassés dans le canot pneumatique. Aucun passager n’a pu emporter d’affaires, de téléphone portable (que les passeurs conservent ou jettent à l’eau) ni de chaussures. Tous les migrants secourus étaient pieds nus. Certains avaient griffonné le numéro de téléphone de leurs proches sur leurs habits pour pouvoir les appeler une fois en Italie.

« Nous avons entamé la traversée à bord du canot pneumatique sans savoir où nous allions. C’était comme le purgatoire », dit-elle. « Et maintenant, me voilà sur ce bateau, je renais et m’apprête à commencer une nouvelle vie. »

 

Images des opérations de recherche et sauvetage en Mer Méditerranée, Dignity 1, 2016

Le Dignity 1 et deux autres navires de MSF (le Bourbon Argos et l’Aquarius, gérés en partenariat avec SOS MEDITERRANEE) ont porté secours à plus de 19000 personnes cette année. En tout, environ 165 000 personnes sont parvenues à rejoindre l’Italie via la Méditerranée centrale. Cependant, plus de 4 200 personnes sont mortes en mer après que leur embarcation de fortune a chaviré, à cause de conditions de traversée ou d’opérations de sauvetage difficiles.

À lire aussi