Fonds d’urgence COVID-19

Donnez à nos équipes les moyens de faire face à l’épidémie et à ses conséquences sur nos terrains d’intervention.

Je donne

Territoires palestiniens - Interview de Franck Joncret, chef de mission MSF

Le 27 décembre 2008, l'opération militaire israélienne "Plomb durci" était lancée sur la bande de Gaza. Huit mois après, Franck Joncret, chef de mission dans les Territoires occupés palestiniens, fait le point sur la situation actuelle dans la bande de Gaza et la réponse apportée par MSF.

Quelle est la situation sanitaire et générale - au sortir de la guerre et aujourd'hui - dans la bande de Gaza ?
«
Avant la guerre, les hôpitaux de la bande de Gaza étaient déjà à la limite de l'état d'urgence. Avec "Plomb durci ", ils ont basculé dans une situation de crise. Tout au long de la guerre, l'hôpital Shifa a été la structure sanitaire de référence vers laquelle se ruaient la plupart des ambulances.

Les six blocs opératoires tournaient à plein régime, 24h sur 24h. Le personnel hospitalier de l'ensemble de la bande de Gaza était débordé, épuisé, mais a néanmoins parfaitement su et pu faire face à la situation. Mais, de fait, toute activité qui ne relevait pas alors de l'urgence vitale était différée.

Conséquence : aujourd'hui, les listes d'attente pour des opérations de chirurgie spécialisée (notamment plastique et orthopédique à destination des blessés de guerre) s'allongent.

Pendant la guerre, les autorités israéliennes ne fournissaient pas les garanties de sécurité indispensables pour permettre aux travailleurs humanitaires de porter secours à une population civile qui se trouvait prise au piège, dans l'impossibilité de fuir. Des hôpitaux, des ambulances, des convois du Comité international de la Croix rouge (CICR) ou des Nations unies se sont retrouvés sous les tirs et/ou les bombardements.

Le cessez-le-feu quotidien unilatéralement décidé par les forces israéliennes n'en était pas un : à chaque tir de roquette palestinienne, l'armée israélienne répliquait.

De plus, cette trêve journalière ne valait que pour la ville de Gaza et il était très difficile pour les ambulances d'aller chercher les blessés aux alentours. Enfin, du fait de l'insécurité, beaucoup de patients et/ou de blessés dont l'état n'était pas critique n'osaient pas bouger de chez eux.

Pour toutes ces raisons, nous avons décidé, dès la fin de l'offensive, de soigner les patients qui avaient été trop rapidement déchargés des hôpitaux débordés ou qui n'avaient pas pu être pris en charge au plus fort de la crise.

Nous avons alors vu arriver beaucoup de blessures graves, multiples, de fractures et de plaies sévères, des personnes brûlées sur des grandes surfaces du corps, nombre d'amputés aussi. Selon le ministère de la Santé, ces derniers seraient des centaines et nécessitent des soins particuliers. Il leur faut attendre plus d'un an pour avoir une prothèse.

Les dégâts matériels consécutifs à la guerre ont été considérables. Immeubles, maisons et bâtiments publics mis à terre témoignent encore aujourd'hui de la violence de l'offensive israélienne. Or l'embargo qui pèse depuis 2006 sur la bande de Gaza interdit - entre autres - toute entrée de matériel et d'équipements de reconstruction. La situation est figée, les amas de gravats sont toujours là.

Les conséquences du blocus sont humanitaires, humaines et économiques. Renforcé en octobre 2007 puis en janvier 2008, ce blocus limite aussi drastiquement l'approvisionnement alimentaire et médical. Un quart des besoins alimentaires seulement sont couverts (sur les 400 camions nécessaires, seuls 100 sont autorisés à passer chaque jour). L'opération israélienne n'a pas épargné les structures de santé. Deux structures de santé primaire ont été détruites et deux hôpitaux touchés. Le blocus sur les matériaux de construction n'a permis que des réhabilitations partielles.

Après la guerre, il y a eu énormément de donations mais malheureusement beaucoup ne correspondaient pas aux besoins réels. Résultat, on se retrouve aujourd'hui dans la même situation qu'avant la guerre avec environ 20% des médicaments essentiels manquants dans la pharmacie centrale de Gaza.

Il y a encore aujourd'hui des coupures d'électricité quotidiennes et les hôpitaux sont donc toujours contraints de basculer sur les générateurs d'urgence. Vu les destructions du réseau d'eau et les réparations partielles, il reste encore aujourd'hui, d'après l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), 10 000 personnes privées d'accès à l'eau et nous avons de sérieux doutes sur la qualité et les conséquences médicales de celle qui est fournie.

Le blocus a donc des conséquences humanitaires, humaines et économiques qui se font sentir sur l'accès aux soins et l'état de santé général de la population. Malgré tout, les structures de santé sont là et elles fonctionnent. Il y a suffisamment de personnel de santé aujourd'hui pour répondre aux besoins. En revanche, il existe peu d'offres de soins spécialisés comme pour la psychologie clinique ou les soins post opératoires. MSF a su pallier les manques pendant la crise et après, cela a toujours été notre principe d'action ici.

Quelle a été justement cette réponse ?

    Dès le 18 janvier, date de la fin de la guerre, la clinique de soins post opératoires de Gaza ville fonctionnait à plein régime et on a rouvert à Khan Younis, dans le sud, et la pédiatrie à Beit Lahia dans la foulée. Le 19, toutes nos structures étaient opérationnelles et toutes les équipes MSF à leur poste. De 200 patients habituellement suivis dans notre cohorte, nous étions passés à plus de 400.

    A la fin mai, nous prenions en charge 700 patients, les activités de soins post opératoires avaient augmenté de 60%, et nous avons décidé d'ouvrir une 3ème clinique à Beit Lahia, dans le nord, une zone particulièrement touchée pendant la guerre.

    De trois équipes mobiles, nous sommes passés à sept pour assurer les soins à ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas se déplacer, ceux qui vivent dans des zones sensibles, ceux qui craignent pour leur sécurité ou encore ceux qui n'ont pas les moyens matériels, physiques ou financiers de se déplacer. Aujourd'hui, le niveau des activités de soins post opératoires amorce un début de ralentissement.

    Soins Psychiques.Concernant les soins psychiques, pendant la guerre, la coordinatrice des soins psychiques débriefait notre personnel palestinien, tous les jours, par téléphone. Un numéro spécial avait été mis en place à cet effet. Notre action post-guerre s'est concentrée sur certaines populations qui avaient été psychologiquement très exposées comme les ambulanciers, les pompiers, les secouristes, les médecins et les infirmier(e)s des structures indépendantes et des ONG, ceux qui avaient mis leur propre vie en danger pour sauver celle des autres et qui avaient vu et vécu des choses difficiles.

    Notre personnel national a lui aussi été débriefé, en groupe, pendant un mois. En parallèle, nous avons continué nos activités régulières auprès de patients victimes de violences dues aux conflits. Mais les syndromes post-traumatiques se déclarent 3 à 6 mois après les événements qui les occasionnent et la liste d'attente a explosé.

    De deux psychologues avant la guerre, nous sommes passés à cinq, deux palestiniens et trois expatriés, pour faire face à une demande fortement accrue. Des salles de consultation ont été mises en place à Gaza ville, Beit Lahia, Beit Hanoun et Khan Younis. Des équipes mobiles se rendent également au domicile des patients.

    Hôpital sous tentes gonflables. Au départ, nous pensions installer nos tentes hospitalières et chirurgicales gonflables dans l'enceinte de l'hôpital Shifa qui, avec plus de 1500 opérations chirurgicales menées pendant la guerre, était la structure de référence.

    Mais notre plus-value n'était pas là et nous préférions opérer dans nos propres structures, afin de préserver notre neutralité et notre impartialité. Nous avons repéré un terrain, en face du bureau MSF, qui a été nettoyé et aplani. Après cinq jours de montage, nous pouvions travailler sous les tentes. C'était le 25 janvier.

    Dès le lendemain, on y opérait. Nous nous sommes concentrés sur les blessés non-critiques qui n'avaient pas été pris en charge pendant "Plomb durci" ; les patients déchargés et référés par Shifa pour de la chirurgie froide, de reprise.

    Soins de chirurgie froide. L'idée était de soulager les hôpitaux de Gaza de ce type chirurgie pour leur permettre de reprendre les chirurgies programmées dont la liste s'était évidemment allongée pendant la guerre.

    Beaucoup de blessés avaient été évacués sur l'étranger. La chirurgie plastique a décollé en mars, à leur retour : débridements de plaies, greffes de peau et de muscle, retrait des éclats d'obus, relâchement des contractures chez les brûlés.

    Aujourd'hui, cette activité chirurgicale plastique sous tentes a été arrêtée et nous travaillons à la mise en place d'un système de référence vers les structures hospitalières de la bande de Gaza pour les 80 patients encore sur la liste d'attente de ce type de chirurgie plastique, mais aussi des retouches de moignons, des retraits de fixateurs externes et internes, des greffes osseuses, des ostéosynthèses. De janvier à juillet 2009, nous avons pris en charge 362 patients et effectués 518 actes chirurgicaux, principalement de la chirurgie plastique à 80% et orthopédique à 16%.

    Fermeture du programme pédiatrique. Par ailleurs, notre programme pédiatrique - qui avait ouvert en mars 2008 lors des grèves et des ruptures de stock en médicaments - n'a plus aujourd'hui de raison d'être. Dans l'ensemble, les médicaments pédiatriques sont pour le moment disponibles, le personnel de santé est présent, et une structure de soins primaires a été mise en place près de notre dispensaire. Ce programme pédiatrique a donc fermé fin septembre 2009.

    Au global, après la fin de la guerre, de 75 personnels palestiniens, nous sommes passés à 126 ; et de 4 expatriés, nous sommes passés à une vingtaine. Aujourd'hui, nous sommes revenus à 104 personnels palestiniens et 5 expatriés.

    Quelles sont les perspectives d'avenir pour la bande de Gaza ?

      Pour ma part, je suis très pessimiste car sur un plan politique je ne vois aucun signal positif aujourd'hui. Les divergences subsistent entre le Hamas et le Fatah, tandis que le clivage entre la Cisjordanie et la bande de Gaza s'accentue. La situation politique interne à Gaza se radicalise pour la population et les organisations humanitaires sont sous pression des autorités.

      Si les tirs de roquettes lancées depuis Gaza vers Israël ont sensiblement diminué depuis la fin de la guerre, les autorités israéliennes ne desserrent absolument pas l'étau : aucune évolution positive n'est observée dans les mouvements de personnes ou les transports des marchandises. Quant à l'accès par l'Egypte, il est très sporadique et réservé à des populations spécifiques : patients, étrangers, détenteurs de papiers égyptiens. Les autorités égyptiennes conditionnent l'ouverture permanente de Rafah à l'aboutissement du processus de réconciliation entre le Fatah et le Hamas.

      L'isolement s'aggrave. En fait, rien n'a vraiment changé par rapport à la période avant l'incursion militaire israélienne. L'isolement a même plutôt tendance à s'aggraver. La population de Gaza est enfermée, coupée du monde. Pour survivre, la plupart des familles comptent sur le peu de plantations ayant perduré après les bombardements massifs de janvier dernier. Les seules productions agricoles qui subsistaient étaient les fleurs et les fraises. Mais tout a été détruit à force d'années de conflit.

      Et, de toute façon, toute exportation est impossible aujourd'hui. Le système économique est quasi inexistant. Les caisses des banques sont vides ; les salaires restent impayés ; 45% de la population est au chômage ; 80% vit en dessous du seuil de pauvreté et 75% dépend uniquement de l'aide humanitaire. Cet appauvrissement s'aggrave de mois en mois du fait de cet embargo.

      L'appauvrissement n'est pas simplement économique. Dans le domaine de la santé, par exemple, la Bande de Gaza bénéficie de bonnes infrastructures. Malheureusement, malgré de bonnes formations de base, les personnels médicaux n'ont pas la possibilité d'avoir accès à la connaissance, aux formations, à l'accompagnement sur des techniques nouvelles.

      Je pense en particulier à la chirurgie de pointe où de jeunes chirurgiens n'ont pas la possibilité d'aller se former à l'étranger. Si cette situation d'embargo perdure, on constatera des conséquences sur la qualité des prises en charge médicales. Et on peut raisonnablement penser qu'il y aura un impact rapide sur le taux de mortalité et l'espérance de vie de la population gazaouïte.

      Il faut que le mouvement des personnes et des marchandises puissent reprendre, sinon aucun avenir n'est possible.»

      À lire aussi