URGENCE GAZA

Sommet Royaume-Uni France : MSF interpelle le Président français et le Premier ministre britannique

Le littoral à proximité de Calais
Le littoral à proximité de Calais © Dragan Lekic

Alors que se tient le sommet franco-britannique vendredi 10 mars, Thierry Allafort-Duverger, directeur général de MSF France, et le Dr Natalie Roberts, directrice générale de MSF Royaume-Uni, adressent une lettre ouverte au Président français Emmanuel Macron et au Premier ministre du Royaume-Uni Rishi Sunak pour exprimer leur profonde préoccupation quant au traitement reservé aux migrants dans les deux pays.

Le 8 mars 2023

Monsieur le Président, Monsieur le Premier ministre,

Nous, dirigeants de l'organisation médicale humanitaire internationale Médecins Sans Frontières/Doctors Without Borders (MSF) en France et au Royaume-Uni, souhaitons vous exprimer notre profonde préoccupation à la veille du Sommet Royaume-Uni-France du 10 mars, qui sera notamment axé sur la question migratoire.

Ce sommet se tient dans le sillage du 20ème anniversaire du Traité du Touquet, l'accord qui a externalisé les contrôles de la frontière britannique dans le nord de la France. Selon la Commission nationale consultative des droits de l'homme, cet accord "a conduit la France à devenir le bras policier de la politique migratoire britannique". En effet, le traité du Touquet a ouvert la voie à une approche de plus en plus militarisée de la migration.

L'échec des politiques des deux États piège les migrants dans une situation paradoxale. D'un côté de la Manche, des mesures hostiles sont prises pour les empêcher de s'installer en France ; de l'autre, des mesures répressives les empêchent de trouver refuge au Royaume-Uni. Non désirés sur les deux rives, les migrants sont poussés dans les limbes, privés de leurs droits fondamentaux et contraints de vivre dans des conditions extrêmement précaires. Pour ajouter à leur souffrance, l'absence de voies migratoires sûres et légales les pousse à trouver des alternatives dangereuses pour franchir la frontière, mettant ainsi leur vie en danger.

Aujourd'hui, dans le nord de la France, les migrants sont en proie aux violences, au harcèlement et à la misère, les autorités françaises procédant presque quotidiennement à des raids et à des expulsions de campements informels. Les sacs de couchage, les tentes et les biens sont confisqués ou détruits et les migrants sont déplacés en permanence, contraints de rester constamment en mouvement dans des conditions indignes et dangereuses. Les gens dorment dans des champs, avec peu ou pas d'accès à un abri, sont exposés au froid et à la pluie, et n'ont pas accès à des douches ou à des toilettes, ni aux moyens de laver leurs vêtements. Parmi eux, des groupes vulnérables comme des mineurs non accompagnés, des femmes enceintes et des personnes souffrant de problèmes de santé sont laissés sans protection ni soutien médical. Seules quelques associations et citoyens de la région interviennent pour tenter de répondre à leurs besoins de base. Mais les politiques de vos gouvernements ciblant délibérément les personnes apportant une assistance humanitaire, ces groupes et individus sont criminalisés, et sont de fait obligés de limiter leur aide. Les migrants souffrent donc en fin de compte de cette restriction de leur accès à la nourriture, à l'eau, à l'assainissement et à la distribution de vêtements propres et de produits d'hygiène essentiels.

MSF est témoin de l’impact sur la santé physique et mentale des personnes en quête de sécurité de ces mesures punitives et hostiles. Par exemple, en 2022, 70% des mineurs non accompagnés inclus dans les programmes de MSF en France dormaient dans la rue. Une étude sur cinq ans sur la santé mentale des mineurs non accompagnés publiée par MSF et le Comede en 2021 a révélé que 50% des enfants inclus dans le programme de MSF en région parisienne souffraient de détresse sévère liée à des conditions de vie précaires, et 62% souffraient de dépression sévère, inextricablement liée à leur parcours migratoire et aux conditions d'accueil en France.

Au Royaume-Uni, les migrants sont confrontés à un environnement tout aussi hostile. Ces dernières années, le gouvernement britannique a fermé ou considérablement réduit les voies d'accès disponibles pour les personnes en quête de sécurité, tant depuis l'intérieur que l'extérieur de l'Europe. Pour ceux qui parviennent à arriver par leurs propres moyens, les retards dans le système d'asile britannique ont conduit des dizaines de milliers de personnes à être hébergées pendant des mois, voire des années, dans des conditions de vie inadéquates, avec peu ou pas d'accès à des soins de santé appropriés, en attendant que leur demande soit traitée.

En septembre 2022, 143 377 demandes d'asile étaient en attente de traitement, dont 97 717 depuis plus de six mois. Ceci a des conséquences sérieuses sur la santé physique et mentale des hommes, des femmes et des enfants en quête de protection. Fin 2022, des goulets d'étranglement dans le système ont entraîné une grave surpopulation au sein du centre de traitement de demandes d'asile de Manston, dans le Kent, où des milliers de personnes ont été détenues illégalement et forcées de dormir à même le sol dans des tentes, dans des conditions dangereuses et insalubres, ce qui a entraîné des épidémies de gale et de diphtérie ainsi que de nombreux signalements de cas de violence et d'abus. Le projet cruel d'expulsion définitive vers le Rwanda des personnes en quête de sécurité, dans une tentative désespérée et vaine de dissuader les gens de venir au Royaume-Uni, cause déjà de graves dommages à la santé et au bien-être des personnes visées par l'expulsion, avant même son application.

Le nouveau projet de loi sur l'immigration clandestine annoncé cette semaine par le ministre britannique de l'intérieur vise désormais à interdire aux personnes traversant la Manche à bord de petites embarcations de demander l'asile au Royaume-Uni. Ils seraient ainsi punis d'être arrivés de façon irrégulière, en dépit du manque de voies d’accès alors même sûres pour entrer dans le pays, ce qui constitue une violation flagrante de la convention relative au statut des réfugiés. M. Sunak, vous avez déclaré que toute personne arrivant par bateau serait immédiatement détenue et renvoyée "en quelques semaines" vers son pays d'origine, vers un autre pays de transit "sûr", ou expulsée vers le Rwanda. Or le Royaume-Uni ne dispose pas d'accords de retour permettant d'expulser la plupart des personnes arrivant par bateau, et la majorité des personnes cherchant la sécurité au Royaume-Uni ne seront finalement pas envoyées au Rwanda, puisque ce n'est pas un endroit approprié pour leur cas spécifique.

Par conséquent, malgré les protestations et les promesses du gouvernement britannique, la plupart des personnes ne pourront pas être expulsées du Royaume-Uni, mais elles ne pourront pas non plus présenter de demande d'asile, travailler ou bénéficier de l'aide des services publics. Au lieu de cela, elles se retrouveront coincées en détention illimitée, quelque part au Royaume-Uni. Puisqu’aucun dispositif n'a apparemment été mis en place pour accueillir les dizaines de milliers de personnes qui continueront d'arriver au Royaume-Uni par bateau chaque année, l'ensemble du plan semble irréaliste et irréalisable. Cette proposition qui sera extrêmement coûteuse et qui, en réalité, ne peut que conduire à exacerber la détresse, la souffrance et la vulnérabilité des personnes vivant dans les circonstances les plus précaires.

L'intimidation, la violence et les traitements dégradants perpétrés sans relâche par les deux pays au nom de la "surveillance des frontières" se sont révélés totalement inefficaces pour empêcher les personnes d'arriver dans le nord de la France ou pour tenter de traverser la Manche afin de trouver refuge au Royaume-Uni. Les mesures de dissuasion ne font que pousser les personnes en quête de sécurité à entreprendre des voyages de plus en plus dangereux, désespérés et parfois mortels. Les deux naufrages qui ont eu lieu dans la Manche au cours des seize derniers mois, au cours desquels 36 hommes, femmes et enfants se sont noyés ou sont présumés morts, en sont la preuve la plus aiguë et la plus tragique.

Après plus de 20 ans de politiques infructueuses et plus de 1,28 milliard d'euros de fonds publics français et britanniques gaspillés, il est temps pour vous et vos gouvernements d'admettre que les mesures de dissuasion sont inefficaces et coûteuses d’un point de vue humains. La criminalisation des migrations et de l'aide humanitaire ne fait que détourner la responsabilité de vos gouvernements vers les réseaux de passeurs et encourager un climat d'hostilité. Les Etats ont l'obligation légale de garantir les droits de l'Homme et de s'assurer que leurs politiques ne mettent pas en danger les personnes en quête de sécurité, notamment en développant des voies sûres et légales pour les personnes en migration.

Il est grand temps pour la France et le Royaume-Uni d’abandonner une politique qui créé délibérément de la souffrance, de l'exclusion et des morts en mer, et d'adopter une approche digne, humaine et responsable en matière de migration. Ce sommet ne doit pas déboucher sur des accords et des engagements financiers en faveur d'un renforcement des patrouilles frontalières, de la surveillance et de la violence d'État. Il doit au contraire offrir l'opportunité d’un changement de cap pour améliorer et élargir d'urgence les conditions d'accueil des migrants dans le nord de la France et au Royaume-Uni.

 

Nous vous prions d'agréer, Monsieur le Président, Monsieur le Premier ministre, l'expression de nos salutations distinguées.

 

Thierry Allafort-Duverger, directeur général, MSF France

Dr Natalie Roberts, directrice générale, MSF Royaume-Uni

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